« Le régime iranien s’attaque à tous les signes de l’existence des femmes »

La cher­cheuse franco-iranienne Rezvan Zandieh, membre du comité éditorial de La Déferlante, revient sur la manière dont la République islamique, de son avènement en 1979 à la répres­sion des derniers mou­ve­ments de révolte, contrôle et violente le corps des femmes.
Publié le 27/04/2026

La chercheuse iranienne Rezvan Zandieh regarde la caméra. Elle porte un haut rouge.
Crédit : Bernard Le Gall

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

Comment les violences faites aux femmes par le régime iranien se sont-elles structurées ?

En 1979, après l’arrivée au pouvoir des isla­mistes, la répres­sion politique commence.

Et elle commence par le corps des femmes, en par­ti­cu­lier à travers l’obligation du port du voile, un pilier idéo­lo­gique de la République islamique. Pendant la guerre Iran-Irak [1980–1988], cette norme genrée avec, d’un côté, la femme vertueuse voilée et, de l’autre, l’homme-soldat défenseur de la patrie devient une manière de se dis­tin­guer des pouvoirs occi­den­taux impé­ria­listes. À la fin de la guerre, certaines femmes sont violées avant leur exécution par des Gardiens de la révo­lu­tion et des bassidjis [milice para­mi­li­taire iranienne]. Le viol a été utilisé comme ins­tru­ment de répres­sion dès le début du régime.

Aujourd’hui encore, les violences à l’égard des femmes sont très courantes dans les prisons, comme en a témoigné Narges Mohammadi dans son livre Torture blanche [Albin Michel, 2024].

Une autre forme de violence passe par la patho­lo­gi­sa­tion de la résis­tance des femmes : Ahou Daryaei1En novembre 2024, cette étudiante s’est dévêtue devant son uni­ver­si­té
à Téhéran en signe de pro­tes­ta­tion contre le har­cè­le­ment de bassidjis sur sa tenue.
a par exemple été envoyée en hôpital psychiatrique.

Des femmes refusant le voile sont aussi battues dans la rue ou arrêtées. L’accusation portée sur certaines d’entre elles qui seraient « mal voilées  , appré­cia­tion juri­di­que­ment indé­fi­nis­sable, légitime dès lors toutes sortes de violences, pouvant aller jusqu’au fémi­ni­cide, comme celui de Mahsa Jina Amini2Mahsa Jina Amini a été arrêtée pour un port du voile « non conforme ». Sa mort a déclenché le mouvement de révolte Femme,
vie, liberté fin 2022.
.

Quels objectifs poli­tiques ces violences servent-elles ?

Ces violences patriar­cales étatiques légi­ti­ment et faci­litent celles qui existent par ailleurs dans la société. En contrô­lant le corps des femmes, l’État iranien impose sa contrainte à l’ensemble de la popu­la­tion. Ce contrôle s’accompagne d’une exclusion des femmes de l’espace public et une assi­gna­tion à des rôles repro­duc­tifs et domestiques.

Quand j’étais à l’école, nous avions, par exemple, des règles absurdes, comme l’interdiction de porter des chaus­settes de couleur. Le but est ici de former les filles à l’obéissance. Ces attaques répétées contre tous les signes de l’existence des femmes nous font grandir avec l’idée que notre corps est un obstacle à notre avancée dans la société.

Quelles résis­tances ont émergé en réponse à cette volonté de contrôle ?

Les femmes ira­niennes paient un prix élevé, y compris de leur vie, pour se rendre visibles. Dès le 8 mars 1979, la première contes­ta­tion de l’histoire de la République islamique a été une mani­fes­ta­tion contre le voile obligatoire.

Cette résis­tance féministe passe aussi par des petits gestes quo­ti­diens, comme sortir des mèches de cheveux de son voile, fumer ou danser en cachette. Elle a été réactivée de façon plus organisée, en par­ti­cu­lier avec le mouvement Femme, vie, liberté, à la suite duquel le régime n’a pu rétablir toutes ses normes, comme le voile obligatoire.

Quelles spé­ci­fi­ci­tés avez-vous observées lors de la répres­sion sanglante du mouvement de révolte de janvier 2026 ?

Elle a été inédite, par son intensité et par ses méthodes. L’ONG Hengaw, qui recense les vio­la­tions des droits humains en Iran, a spé­ci­fi­que­ment documenté des cas de tortures, de violences physiques, psy­cho­lo­giques et sexuelles. Sur les seules journées des 8 et 9 janvier, au moins 36 000 personnes auraient été tuées selon des sources locales.

D’après une asso­cia­tion de l’université Tarbiat Modares de Téhéran, lorsque des familles sont allées iden­ti­fier les cadavres de leurs proches à la morgue, on leur a montré des photos de corps de femmes non iden­ti­fiées, pour certaines nues ou vio­len­tées. On peut s’in­ter­ro­ger : pourquoi ces familles ont-elles vu ces photos ? Je pense que ça fait partie de la politique de répres­sion : ter­ro­ri­ser les gens, les sidérer. Et ça montre que la politique répres­sive vis-à-vis des femmes se poursuit même après leur mort.

  • 1
    En novembre 2024, cette étudiante s’est dévêtue devant son uni­ver­si­té
    à Téhéran en signe de pro­tes­ta­tion contre le har­cè­le­ment de bassidjis sur sa tenue. ↩︎
  • 2
    Mahsa Jina Amini a été arrêtée pour un port du voile « non conforme ». Sa mort a déclenché le mouvement de révolte Femme,
    vie, liberté fin 2022. ↩︎
Maya Elboudrari

Journaliste indépendante, Maya Elboudrari s’intéresse à l’actualité internationale et aux questions sociales – féminismes et migrations en particulier. Engagée à l’Association des journalistes antiracistes et racisé·es (Ajar), elle assure également des séances d’éducation aux médias. Voir tous ses articles

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Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire