L es garçons arrivent en petites grappes dans le réfectoire de la maison de quartier de Bois-Blancs, dans l’ouest de Lille. Ils sont une vingtaine. « On va essayer de faire un cercle, ici », propose Amadou.
« Circle », traduit et mime Alicia, la coordonnatrice de l’association Utopia 56, venue prêter main-forte et se charger de la traduction en anglais. Une bonne dizaine de jeunes se rassemblent autour d’elle et tendent l’oreille. Des garçons uniquement, car, ici comme dans le reste de la France, les filles sont peu nombreuses parmi les mineur·es non accompagné·es1Selon l’association Utopia 56, elles ne représentent que 5 à 10 % des effectifs de mineur·es non accompagné·es présents en France. Elles sont par ailleurs plus rapidement mises à l’abri par les associations et les pouvoirs publics..
Amadou, Thierrno et Sékou, prennent place dans le cercle. Ils sont les délégués du Collectif des mineur·es non accompagné·es (MNA) de Bois-Blancs. Amadou lance le sujet principal de l’assemblée générale de ce mardi de la fin de mai. Faut-il attendre le rendez-vous au rectorat la semaine prochaine pour évoquer leur scolarisation puis, sans doute, caler une manifestation ? Ne vaut-il mieux pas patienter et se joindre, la semaine suivante, au rassemblement prévu avec d’autres collectifs de jeunes isolé·es ? « C’est à tous les jeunes de décider, pas seulement à leurs délégués », rappelle le garçon au ton posé. Quelques minutes plus tard, un participant, élancé, tee-shirt rouge et cheveux tressés, demande son avis à Alicia. La jeune femme sourit sans mot dire, quand les délégués rappellent le principe du collectif : ici,
ce sont les concernés qui font les choix.
Ce rassemblement lillois de jeunes exilés s’inspire du Collectif des jeunes du parc de Belleville, né à l’été 2023, dans l’Est parisien, après qu’ils et elles ont été expulsé·es d’un campement qui les abritait depuis trois mois. Cette organisation autogérée d’adolescent·es arrivé·es en France sans titre de séjour est alors inédite : elle regroupe des jeunes originaires principalement de Guinée, du Mali et de Côte d’Ivoire confronté·es au refus de l’État français de reconnaître leur statut
de mineur·e isolé·e et donc d’assurer leur protection, leur hébergement et leur scolarisation, comme l’y oblige l’article 20 de la Convention internationale des droits de l’enfant (lire notre encadré). Pour la première fois en France, des enfants sans papiers s’organisent par elleux-mêmes, pour revendiquer le respect de leurs droits.
Crédit : Valentina Camu / Divergence pour La Déferlante
« Ce n’est pas un hasard si le collectif se noue à cet endroit, à ce moment-là, estime Martine El Ouardi, docteure en sociologie. Belleville est très différent des quartiers où les mineur·es isolé·es se réfugiaient [jusque-là]. Il y existe une véritable vie de quartier, avec des habitant·es militant·es, issu·es de migrations et déjà engagé·es dans des luttes. » Cette Canadienne, arrivée à Paris en 2023 pour étudier les effets de l’organisation des Jeux olympiques (JO) sur la politique d’expulsion des personnes migrantes, a rapidement soutenu les jeunes. Comme ses pair·es, elle constate le caractère inédit de cette lutte menée directement par les premier·es concerné·es. Elle décide de la documenter2Son ouvrage L’heure est grave (éditions Terres de feu, 2026), raconte les prémices, les premiers faits d’armes et les victoires du collectif parisien.. Jusque-là, les mineur·es non accompagné·es étaient orienté·es vers des associations d’aide aux exilé·es qui tentent de satisfaire leurs besoins les plus élémentaires, mais s’expriment souvent « à la place des jeunes », résume la sociologue.
Autogestion et horizontalité
Hassan, 17 ans, est l’un des délégué·es actuel·les du collectif parisien. Quand il arrive de Guinée, à la fin de 2024, il trouve un refuge plus que précaire sous les tentes installées près du pont Marie, dans le centre de Paris. Il rencontre des jeunes du collectif qui y font des maraudes régulières et l’invitent à se joindre à une assemblée générale. Il y en a une chaque mardi, à la Bourse du travail, près de la place de la République. « J’ai posé la question : qui est le responsable ? Un jeune m’a dit : “Il n’y a pas de responsable, on est ensemble, on essaie de s’organiser pour régler nos problèmes de façon efficace” », raconte-t-il. Aujourd’hui reconnu mineur par l’État et hébergé dans un centre d’accueil pour enfants, Hassan est bien conscient du contraste entre cette autogestion qu’il expérimente et le fonctionnement des associations humanitaires qu’il a fréquentées : « Dans le collectif, chacun est libre de s’exprimer, de nommer ce qui lui fait mal. Les assos, elles, font du cas par cas. Elles nous font attendre en disant : “Tu es arrivé récemment, on doit s’occuper d’untel, qui est là depuis six mois…” Au collectif, on mène la lutte pour tout le monde. »
« Quand ce sont les personnes concernées qui mènent elles-mêmes la mobilisation, elles ont peu à perdre et tout à gagner. »
Martine El Ouardi, sociologue
Le collectif de Belleville, puis ceux qui se créent dans la foulée, à Lille, Clermont-Ferrand, Marseille, Lyon, Rennes et plus récemment Tours, accompagnent les jeunes exilé·es débouté·es de la reconnaissance de minorité et les aident à présenter un recours auprès des tribunaux administratifs. Mais les jeunes attendent parfois un an avant d’obtenir une réponse. Durant cette période, les rectorats refusent, la plupart du temps, de les scolariser. En réponse à la politique de rejet des pouvoirs publics, trois revendications principales sont portées par les collectifs de MNA. « L’hébergement pour tout le monde, la réduction de la durée des recours, et la scolarisation généralisée avant le résultat des recours », détaille Barry, un jeune du collectif de Bois-Blancs, à Lille.
La présomption de minorité, une longue bataille politique
Bien que signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant depuis 1990, la France déroge régulièrement à ses obligations de protection des enfants en exil en refusant la scolarisation et l’hébergement des mineur·es étranger·es demandeureuses d’un titre de séjour. De nombreuses associations d’aide aux exilé·es dénoncent le tri qu’opèrent les autorités parmi ces jeunes non accompagné·es, au prétexte qu’ils et elles seraient en réalité majeur·es. Parmi les outils utilisés pour déterminer leur âge, les tests osseux sont particulièrement critiqués.
Dès 2020, la sénatrice écologiste Esther Benbassah rappelait que leur fiabilité scientifique était notoirement contestée et que plusieurs pays – dont l’Australie et le Royaume-Uni – avaient abandonné leur usage. Rappelant que cet examen expose la personne « à des irradiations », elle jugeait « particulièrement contestable de soumettre volontairement des personnes migrantes – qui plus est présumées mineures – à ces dangers, pour des raisons qui n’ont absolument rien de médical ». En décembre 2025, une nouvelle proposition de loi, déposée par le socialiste Emmanuel Grégoire (aujourd’hui maire de Paris) proposait d’instaurer une « présomption de minorité » pour éviter de laisser des enfants étranger·es à la rue. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le texte, adopté en première lecture par l’Assemblée nationale attend toujours d’être mis à l’ordre du jour du Sénat.
En 2023, après l’évacuation du campement du parc de Belleville, le collectif s’est structuré à travers l’occupation de lieux emblématiques de la capitale pour forcer la Ville de Paris à les mettre à l’abri : l’ancienne mairie du 4e arrondissement, le Centquatre, un lieu culturel du 19e arrondissement, puis, en avril 2024, à quelques mois des Jeux olympiques de Paris, la Maison des métallos, une salle de spectacles gérée par la municipalité. Au bout de trois mois rythmés par des menaces réitérées d’expulsion mais aussi une médiatisation grandissante de leurs revendications, 230 mineur·es non accompagné·es et 21 familles finissent par être mis·es à l’abri, dans un gymnase.
Crédit : Valentina Camu / Divergence pour La Déferlante
Cette longue série d’occupations enseigne aux adolescent·es les fondamentaux de la lutte politique. Elle leur apprend aussi que leur détermination peut retourner le rapport de force en leur faveur. « Quand ce sont les personnes concernées qui mènent elles-mêmes la mobilisation, elles ont peu à perdre et tout à gagner », analyse Martine El Ouardi. En politisant leur lutte, en élargissant leurs revendications à celle contre le racisme et contre la précarité, les MNA agrègent d’autres groupes à leur mobilisation. En juin 2024, ils et elles refusent par exemple de mettre fin à l’occupation de la Maison des métallos tant qu’une vingtaine de jeunes mères sans papiers ne sont pas, elles aussi, prises en charge par la Ville de Paris. Parmi ces jeunes femmes, Namawa, 28 ans, s’illustre rapidement par sa capacité à tenir tête aux élu·es de la capitale. Un jour, alors qu’Anne Hidalgo, l’ancienne maire de Paris, visite le gymnase dans lequel la Ville a consenti à l’héberger, elle lui lance : « Si on devait échanger nos vies cinq minutes, est-ce que tu penserais que ce gymnase est un logement ? » Rapidement, même si elle n’est pas concernée par les mêmes problématiques que les jeunes mineur·es, la jeune femme devient « la première déléguée fille du collectif », raconte-t-elle, au bord de la petite table de la chambre qu’elle occupe désormais dans un immeuble du Samusocial.
Crédit : Valentina Camu / Divergence pour La Déferlante
Coordination nationale
À l’hiver 2024, le collectif parisien se lance dans une nouvelle action : l’occupation de la Gaîté lyrique, autre établissement
culturel géré par la Ville de Paris. Elle va durer deux mois et demi et se solder par un premier échec. Le 16 mars 2025, la police procède à l’expulsion des jeunes, dans une violence débridée, en blessant six au cours de l’intervention. Vingt-cinq membres du groupe reçoivent une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Une procédure habituellement réservée aux adultes, inadaptée à la situation des mineur·es en attente d’une réponse à leur recours administratif. Accompagné d’attaques quotidiennes venues de certains médias d’extrême droite et de militant·es du mouvement d’Éric Zemmour, cet échec ne fait pas pour autant perdre sa vigueur au collectif parisien. En deux ans de mobilisation, entre 2023 et 2025, plus de 500 jeunes ont été scolarisé·es et plus de 1 000 places d’hébergement ont été obtenues – qu’il s’agisse de solutions précaires, dans des gymnases, ou plus pérennes, dans des foyers et des hôtels du Samusocial. Le collectif des jeunes du parc de Belleville a impulsé la création d’une coordination nationale. Elle organise désormais des week-ends pour mettre en commun les combats et porter des revendications à plus grande échelle.
Crédit : Valentina Camu / Divergence pour La Déferlante
Mais, dans cette lutte perpétuelle, le défi le plus difficile à relever pour les collectifs de jeunes est de ne pas laisser s’éteindre l’énergie. De nouveaux et nouvelles mineur·es non accompagné·es arrivent en France chaque jour : « En ce moment, un campement se reforme porte de la Villette », rapporte Gad, un délégué du collectif parisien. À la fin d’avril 2026, leur assemblée générale hebdomadaire a fait le plein. Ce jour-là, alors qu’une bonne centaine de jeunes a pris place sur les chaises grinçantes de la salle Eugène-Varlin, à la Bourse du travail, Ibrahima attrape le micro pour interpeller ses compagnons d’infortune : « Je suis choqué. » Quelques jours plus tôt, un rassemblement était organisé devant le tribunal de Créteil pour protester contre la longueur des recours administratifs. « Il y avait plus de soutiens [des militant·es qui apportent une assistance aux collectifs] que de jeunes à la manif, lance-t-il. Mais c’est nous que ça concerne », insiste le garçon. Après lui, d’autres personnes exhortent les jeunes à participer aux actions prévues. « Seule la lutte paie », assènent-elles, reprenant à leur compte le slogan historique des mouvements de sans-papiers adultes des années 1970, qui les ont beaucoup inspirés.
Crédit : Valentina Camu / Divergence pour La Déferlante
Trouver des relais
La question de la mobilisation du plus grand nombre, et pas seulement d’une poignée particulièrement motivée, se pose de façon encore plus cruciale dans les collectifs de mineur·es. Car il est difficile de participer à des assemblées générales ou à des manifestations lorsque l’on vit dans la rue et que l’on se bat chaque jour pour prendre une douche ou trouver à manger. « La transmission des luttes est plus compliquée qu’ailleurs car, par la force des choses, quand les membres du collectif obtiennent une réponse positive à leur recours, elles et ils se sentent moins concerné·es », indique Martine El Ouardi. Les jeunes qui décrochent un hébergement, une inscription à l’école et la reconnaissance de leur minorité se lancent à fond dans leur nouvelle vie. Parfois loin. Comme Gad, reconnu mineur, qui a trouvé une place dans un établissement où il apprend l’électricité. « Le juge m’a envoyé à Strasbourg, raconte-t-il. C’est la vie… »
Crédit : Valentina Camu / Divergence pour La Déferlante
À Lille, Amadou vient également d’obtenir la protection de l’État. Ses camarades félicitent abondamment ce garçon si impliqué. Mais savent qu’il va désormais tracer sa route. Le collectif de Bois-Blancs est en quête de nouveaux délégués. « On essaie de créer un leadership à chaque génération », explique Sékou, « ancien » du groupement lillois, qu’il a rejoint en août 2025. « On veut montrer que la lutte marche, pour pousser les autres à devenir délégués », poursuit le jeune homme. Hassan, à Paris, insiste : « Ne devient pas délégué celui qui le veut mais celui qui le peut. » Celui ou celle qui a du temps à donner, et de l’énergie, pour organiser matériellement les manifestations ou pour faire de la musique pendant les rassemblements, un élément essentiel des mobilisations. La prise de parole en public n’est que la partie visible de l’engagement et nulle obligation n’est faite de s’y coller. « Pour nous aider à parler, nous avons eu des formations données par les soutiens ou par des syndicats », précise Gad. Les délégué·es ont aussi un atout pour convaincre les autres jeunes de s’impliquer à leur tour : l’expérience humaine que représente le collectif. « Au fur et à mesure, je me suis senti chez moi, en famille », raconte Hassan, qui part désormais en maraude solitaire, pour convaincre d’autres jeunes à la rue de rejoindre la lutte commune. « D’abord j’ai cru que le collectif servait juste à aider les gens à trouver un toit ou à aller à l’école. Mais j’ai constaté que ça valait mille fois plus que ça. J’ai noué des relations tellement fortes, tu ne peux pas imaginer. Tellement qu’on en devient puissant. »
