« La violence est un langage : il faut écouter ce qu’elle raconte »

Malgré l’annonce, en début de semaine, du rema­nie­ment du dis­po­si­tif Parcoursup et d’un plan d’investissement dans l’enseignement secon­daire et supérieur, de nouvelles mani­fes­ta­tions devraient se tenir demain, samedi 31 octobre, et jeudi 5 novembre. Des ras­sem­ble­ments convoqués dans toute la France au nom de « la défense des libertés publiques », que le gou­ver­ne­ment entend maintenir sous haute sur­veillance. Retour sur près de deux mois de mobi­li­sa­tions et de répres­sion, avec l’écrivaine Diaty Diallo. 
Publié le 29/10/2026

À Paris, lors d’une des premières manifestations lycéennes de l’automne 2026, une jeune femme brandit un slogan inspiré d’un célèbre morceau du groupe de rap PNL, sorti en 1995. Crédit photo : Fayçal Elkechai / Hans Lucas.
À Paris, lors d’une des premières mani­fes­ta­tions lycéennes de l’automne 2026, une jeune femme brandit un slogan inspiré d’un célèbre morceau du groupe de rap PNL, sorti en 1995. Crédit photo : Fayçal Elkechai / Hans Lucas.

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En quelques semaines, les mobi­li­sa­tions lycéennes lancées en septembre partout en France se sont trans­for­mées en un mouvement social d’ampleur.

Face à cela, le gou­ver­ne­ment a joué la confron­ta­tion, reprenant ouver­te­ment les méthodes auto­ri­taires de l’extrême droite, tout en fermant les yeux sur le déchaî­ne­ment de propos racistes qui, sur les plateaux des chaînes d’info, ont accom­pa­gné la répres­sion. Le sentiment d’assister à un point de bascule fas­ci­sante s’est encore accentué le 23 octobre dernier à Trappes, quand un ter­ro­riste d’extrême droite a tué Pengo Bossio Wangi, un homme noir de 26 ans, et fait cinq blessé⋅es (dont une enfant de 11 ans).

Dans ce contexte, dont la simple des­crip­tion donne froid dans le dos, nous avons eu envie d’entendre Diaty Diallo. Dans Deux secondes d’air qui brûle (Seuil, 2022), l’écrivaine de 37 ans raconte la révolte d’une cité après la mort d’un ado­les­cent inter­pel­lé par la police. Dans Darya & Dounya (Seuil, 2026), la nar­ra­trice s’adresse à l’adolescente qu’elle a été et remonte auprès d’elle le fil des violences racistes, sexistes et sexuelles qui ont fait d’elle l’adulte qu’elle est aujourd’hui.

Des adolescent⋅es gazé·es par les CRS, des lycéen⋅nes mutilé·es, des enfants dormant à même le sol de leur cellule en attendant de com­pa­raître devant un juge : comment percevez-vous les images de la répres­sion qui s’abat sur le mouvement social ?

Ces violences n’ont rien de nouveau, et il n’y a que ceux qui n’ont pas ouvert les yeux jusqu’ici qui ne pouvaient pas prévoir ce désastre. N’importe quel jeune homme perçu comme noir, arabe ou musulman fait connais­sance avec la police très tôt dans sa vie. Fréquemment, lors de gardes à vue, les petits dorment sur le sol, on leur confisque leur manteau et on les force à dormir les deux bras dans le tee-shirt pour se tenir chaud.

La dif­fé­rence, c’est que main­te­nant on a des images. Mais à quoi servent-elles vraiment ? En 2020, on a vu tourner partout sur Internet la vidéo de George Floyd plaqué au sol par un policier, répétant « I can’t breathe » (je ne peux pas respirer). Est-ce que ça a changé quelque chose ?

À partir du moment où la violence policière ne se cantonne plus aux banlieues ou aux ZAD et gagne les centres-villes, ses cibles se diver­si­fient, et les gens qui n’étaient pas concernés jusque-là finissent par en prendre conscience. C’est ce qui s’est passé au moment de la répres­sion de la contes­ta­tion de la loi Travail (2016), puis du mouvement des Gilets jaunes (2018–2019).

Ce qui apparaît de manière plus criante désormais, c’est la violence policière dans les écoles. Depuis de nom­breuses années, des enfants dont les familles sont ciblées par des ordres d’expulsion sont arrêté·es par la police à la sortie de leurs écoles. Mais der­niè­re­ment à Saint-Denis, c’est un proviseur qui a invité les forces de l’ordre à inter­pel­ler un élève au sein de son éta­blis­se­ment. On m’a aussi raconté que des collégien·nes de 12 ou 13 ans qui tra­vaillaient dans des salles de classe mal isolées ont été asphyxié·es par des grenades lacry­mo­gènes lancées par des policiers aux abords d’un lycée avoisinant.

Depuis le début du mouvement lycéen, la figure repous­soir du « casseur » domine le cadrage média­tique, au risque d’invisibiliser le mouvement social. Que vous inspire-t-elle ?

Quand j’étais lycéenne et qu’avec mes ami⋅es on mani­fes­tait contre la loi Fillon (2004–2005), puis contre le Contrat première embauche (CPE, 2006), elle était déjà utilisée, le plus souvent pour dis­tin­guer « bons » et les « mauvais » manifestants.

Moi, j’aime dire qu’il existe des mani­fes­ta­tions déclarées et des mani­fes­ta­tions non déclarées, mais que, dans les deux cas, la démarche est valide. Ne pas s’attarder sur cette dis­tinc­tion, c’est mettre sur un pied d’égalité les dif­fé­rents outils qu’on peut utiliser pour prendre la parole sur un sujet.

Au début, les lycéen⋅nes ont bloqué leurs éta­blis­se­ments de la manière la plus classique qui soit : avec des ban­de­roles, des pancartes et des chaînes humaines. Et puis ils ont fait un petit feu de poubelle ici ou là. Mais on ne les a pas écouté·es. Au lieu de ça, on a parlé d’eux comme d’émeutiers en puissance. C’est devenu une prophétie autoréalisatrice.


« La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes, ce sont nos vies, pas de la littérature. »


Aux États-Unis, après la mort de George Floyd, il y a eu des pillages et de la casse dans l’espace public. J’ai vu ressurgir une vidéo qui date de 2020, dans laquelle une militante afro-américaine explique pourquoi les gens mettent à sac leurs propres quartiers : « La police est censée nous protéger, mais quand elle se met à nous tuer, le contrat social vole en éclats. Alors si ce contrat social est rompu, pourquoi je devrais me soucier de voir un super­mar­ché partir en fumée ? » C’est peut-être un peu pro­vo­ca­teur, et, évi­dem­ment, j’espère que les com­mer­çants seront dédom­ma­gés par l’État, mais cette violence, c’est un langage. Et tant qu’on refusera d’écouter ce qu’elle raconte, la situation conti­nue­ra à s’enliser.

Beaucoup d’adultes, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, ont relevé la grande créa­ti­vi­té lan­ga­gière du mouvement lycéen. Est-ce que ça vous a également marquée ?

Moi, je suis surtout frappée par la puissance artis­tique de ces mani­fes­ta­tions. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas vu des ras­sem­ble­ments avec autant de bouts de carton portés à bout de bras et des messages repris des réseaux sociaux ou de paroles de certaines chansons : « Le monde ou rien », par exemple, c’est un titre de PNL que j’écoutais il y a dix ans. Je ne savais pas que les jeunes l’écoutaient encore. Ce genre de réfé­rences, c’est de la proximité avec le réel, du lien entre les générations.

Cela étant dit, faisons attention à ne pas plaquer sur ces jeunes nos pré­oc­cu­pa­tions d’adultes. J’ai remarqué sur Instagram plusieurs posts qui appe­laient à ce que la lutte des lycéen⋅nes soit une lutte joyeuse, qu’elle garde sa « légèreté ». N’oublions pas que ces jeunes sont maltraité·es par l’institution et que certain⋅es ont été mutilé⋅es. Dans ce contexte, évitons de leur dire quoi faire depuis l’extérieur.

Que ce soit dans vos livres, dans des tribunes de presse ou sur Instagram, vous vous adressez régu­liè­re­ment à la géné­ra­tion qui se mobilise en ce moment. Qu’est-ce qui vous relie à elle ?

Faire partie d’une société, c’est se sentir res­pon­sable des enfants, y compris quand ce ne sont pas les nôtres. Tout le monde est capable, devant un passage piéton, de tendre le bras pour empêcher un enfant de traverser si une voiture arrive. Ce que je voudrais, c’est qu’on adopte cette posture de manière sys­té­ma­tique, pour tous les jeunes. Et c’est là que le bât blesse.

Je le dis souvent : la France déteste ses gosses. Ça se voit dans la manière dont notre société peine à protéger les victimes d’inceste. Ça se voit dans les coupes faites dans le budget de la pro­tec­tion de l’enfance. Et quand, en plus, il s’agit d’enfants de banlieue ou d’enfants racia­li­sés, la dif­fi­cul­té à les protéger est encore plus grande.

En 2023, pendant les révoltes qui ont suivi l’assassinat de Nahel Merzouk, j’ai entendu des adultes autour de moi juger l’attitude des jeunes des quartiers avec beaucoup de condes­cen­dance. Dire, par exemple : « Ils devraient plutôt se comporter comme ci ou comme ça. » Pourtant, quand je compare la géné­ra­tion qui se mobilise actuel­le­ment avec la mienne, je trouve qu’elle est beaucoup plus éduquée qu’on ne l’était sur les questions de racisme et de genre. J’avoue que je n’ai jamais compris d’où venait cette idée que la Gen Z était « teubé ». Pour moi, c’est une géné­ra­tion très articulée intel­lec­tuel­le­ment qui, en plus de s’informer énor­mé­ment, fait de la vul­ga­ri­sa­tion sur les réseaux sociaux. On attend d’eux qu’ils passent le temps la tête dans des gros bouquins, mais, en réalité, ils apprennent aussi autrement.

Comment concevez-vous votre rôle d’écrivaine dans un moment politique comme celui-ci ?

Depuis plusieurs mois, le réel est irres­pi­rable : je suis dépitée, j’ai beaucoup de mal à me concen­trer et j’ai perdu beaucoup de mon ins­pi­ra­tion. Je ne cor­res­ponds pas à l’archétype de l’écrivain français média­tique : vieux, bourgeois, blanc, hété­ro­sexuel. Je fais partie des gens qui sont touchés direc­te­ment dans leur chair par la montée du racisme et le déchaî­ne­ment de la violence policière. La mort de Nahel Merzouk ou l’attentat de Trappes [le 23 octobre 2026], ce sont nos vies, pas de la littérature.

Malgré tout, le mouvement lycéen a rallumé une flamme en moi : leurs reven­di­ca­tions sont si puis­santes ! Je partage mes réflexions sur les réseaux sociaux. Cela permet de continuer à conter, à faire archive, donc d’avancer, sans forcément écrire.

Marion Pillas

Après un détour par la production de documentaires, elle est revenue au journalisme avec La Déferlante. Elle en est cofondatrice et corédactrice en chef. Depuis Lille, elle supervise la newsletter, les partenariats et les événements. Voir tous ses articles

Grandir, la révolte des enfants.

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