Ghislain Leroy : « Les sciences sociales s’intéressent aux enfants comment sujets politiques »

Dans les discours poli­tiques comme dans la recherche uni­ver­si­taire, les enfants ont très souvent été raconté·es par les adultes sans être écouté·es. Depuis les années 1990, une bascule s’opère. Le socio­logue Ghislain Leroy explique comment les enfants sont devenu·es pro­gres­si­ve­ment des acteu­rices poli­tiques à part entière. 
Publié le 21/10/2026

ILLUSTRATION Clémence Sauvage pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

Dans le cadre de ce dossier « Grandir », il nous a semblé important de nous pencher sur la manière dont les sciences sociales, en écho aux repré­sen­ta­tions cultu­relles domi­nantes, ont longtemps dénié aux enfants leur agen­ti­vi­té et leur subjectivité.

Si depuis trente ans, les cher­cheu­reuses les envi­sagent plus volon­tiers comme des acteurs et actrices sociales à part entière, c’est surtout le mouvement MeToo, et en par­ti­cu­lier #MeTooInceste à partir de 2021, qui met en lumière les violences qu’elles et ils subissent de manière sys­té­mique, leur condition mino­ri­taire et leurs mobi­li­sa­tions propres.

Historiquement, comment les enfants ont-elles et ils été étudiés par les sciences sociales ?

La place des enfants dans la société est un objet d’études aca­dé­miques depuis les années 1970. Mais, jusqu’aux années 1990, ces travaux, notamment influen­cés par le socio­logue Pierre Bourdieu, s’intéressent surtout à la question de la repro­duc­tion sociale : l’enfant est envisagé·e à travers son processus de socia­li­sa­tion, c’est-à-dire à partir de ce que la société attend et fait de lui ou d’elle. Par ailleurs, ces recherches traitent de l’enfance de façon indirecte, à partir d’un regard d’adulte, sans l’interroger. Par exemple, le chercheur Éric Plaisance, auteur de L’Enfant, la mater­nelle, la société (Presses uni­ver­si­taires de France, 1986) a travaillé sur l’école mater­nelle à partir de rapports d’inspection aca­dé­mique. Il s’est intéressé aux modèles éducatifs qui y étaient défendus : qu’attend-on de l’enfant ? Qu’elle ou il fasse preuve de créa­ti­vi­té ? Qu’elle ou il soit un·e élève discipliné·e ? Ce sont des questions essen­tielles, mais elles passent par une analyse de documents produits par des adultes, laissant peu de place à l’étude des enfants réel·les.

Dans les années 1990–2000, les childhood studies naissent dans les uni­ver­si­tés éta­su­niennes et se déve­loppent dans le monde occi­den­tal. Quel nouveau regard portent-elles sur l’enfance ?

La socio­lo­gie a tendance à inscrire l’enfant et les normes qui l’entourent dans le monde social auquel elle ou il appar­tient ; ce monde influen­ce­rait direc­te­ment son devenir et sa per­son­na­li­té. Les childhood studies sont une des formes spé­ci­fiques qu’a prise l’analyse de l’enfance dans la socio­lo­gie au tournant des années 2000. La spé­ci­fi­ci­té de cette approche, c’est un chan­ge­ment de focale. Elle déplace l’objet d’étude vers les enfants à travers des obser­va­tions directes, des entre­tiens, ou encore l’analyse de leurs inter­ac­tions entre pair·es. Dans La Cour de récréa­tion. Pour une anthro­po­lo­gie de l’enfance (Presses uni­ver­si­taires de Rennes, 2001), la cher­cheuse Julie Delalande a par exemple observé les enfants dans leurs jeux et dans les formes de socia­bi­li­té qu’elles et ils déve­loppent lors des récréa­tions. Elle montre que ces espaces sont organisés selon des règles, des hié­rar­chies et des logiques qui leurs sont propres. D’autres travaux se sont inté­res­sés au point de vue des enfants sur leur famille ou sur leur éducation. Ils cherchent à com­prendre leur rôle dans les échanges familiaux, leur par­ti­ci­pa­tion aux décisions, ou encore la manière dont elles et ils per­çoivent les normes qui leur sont imposées. L’enfant est alors pensé·e comme un ou une actrice sociale à part entière. L’enjeu est de mettre en lumière sa capacité d’agir. Le fait même de recueillir son point de vue et de s’y inté­res­ser contribue à lui accorder une place nouvelle dans l’analyse. Cette approche se dif­fé­ren­cie d’autres domaines de recherche sur l’enfance, comme la psycho­logie du déve­lop­pe­ment. Celle-ci tend à étudier l’enfant comme un·e individu·e isolé·e en se concen­trant sur ses capacités cog­ni­tives ou émo­tion­nelles et sur leur évolution, plutôt que sur les contextes sociaux et poli­tiques dans lesquels il ou elle grandit.

Ce déve­lop­pe­ment de la socio­lo­gie de l’enfance s’inscrit-il dans un contexte politique ou intel­lec­tuel particulier ?

Au cours du temps, la socio­lo­gie s’est diver­si­fiée et spé­cia­li­sée. Aujourd’hui, il existe une multi­tude de sous-champs : socio­lo­gie de la santé, de la cri­mi­na­li­té, de la jeunesse… L’émergence d’une socio­lo­gie spé­ci­fique à l’enfance dans les années 1990 s’inscrit dans cette histoire. Mais elle est aussi liée à des éléments plus poli­tiques. Par exemple, l’adoption par ­l’Assemblée générale des Nations unies, en 1989, de la Convention inter­na­tio­nale des droits de l’enfant, a participé à une recon­nais­sance accrue de l’enfant1Ce texte consacre notamment le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, devenu central dans la pro­tec­tion inter­na­tio­nale des droits de l’enfance. comme sujet de droit. Les États signa­taires s’en sont inspirés pour pro­mou­voir des poli­tiques publiques spé­ci­fiques. Même si ces droits restent en partie abstraits, cela a contribué à créer un envi­ron­ne­ment favorable à ce type de recherches.


« En France, il existe une tradition répu­bli­caine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres
à “civiliser” et à “dresser” pour en faire des citoyen·nes socia­le­ment adapté·es. »

Ghislain Leroy, sociologue


Concrètement, comment ce nouveau regard sur les enfants a fait évoluer la manière de tra­vailler des socio­logues, et notamment leur métho­do­lo­gie de recherche ?

Pour le ou la cher­cheuse, il s’agit d’abord de s’interroger sur sa position sur le terrain. Dans le cadre de l’observation, faut-il se faire discret·e, au point de se faire oublier ? Ou, au contraire, interagir avec les enfants, jouer avec elles et eux, entrer dans leurs univers ? Chaque décision a des effets dif­fé­rents. Lors des entre­tiens se pose, par ailleurs, la question des rapports de domi­na­tion entre adultes et enfants. Il faut réfléchir aux condi­tions dans les­quelles les enfants s’expriment : toustes ne répondent pas de la même manière aux enquêtes réalisées par des adultes. Certain·es sont plus à l’aise pour ver­ba­li­ser, se mettre en scène, exprimer des opinions. Le ou la cher­cheuse doit com­prendre cet implicite. Lorsqu’on observe une cour de récréa­tion par exemple, il ne s’agit pas uni­que­ment de recueillir des opinions, mais de com­prendre les cultures enfan­tines, les règles non dites, les formes de socia­bi­li­té qui struc­turent ces microsociétés.

En France, la visi­bi­li­té donnée aux affaires d’inceste ou les mobi­li­sa­tions #MeToo ont-elles influencé la socio­lo­gie de l’enfance ?

La recherche n’est jamais indé­pen­dante des évo­lu­tions sociales. Cela dit, il existait déjà des travaux anté­rieurs, comme ceux de ­l’anthropologue Dorothée Dussy2Dorothée Dussy, Le Berceau des domi­na­tions. Anthropologie de l’inceste,
La Discussion, 2013. Enquête fon­da­trice sur la pré­va­lence de l’inceste dans nos sociétés.
, qui ont été en quelque sorte redé­cou­verts à la faveur de ces actua­li­tés. Ce que le contexte politique modifie, c’est l’ampleur de la visi­bi­li­té sur ces questions. Depuis plusieurs années, avec les prises de parole autour des violences sexuelles et de l’inceste – notamment à la suite de publi­ca­tions comme Le Consentement3Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020. Dans ce récit, l’éditrice raconte l’emprise qu’a exercée sur elle l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle était ado­les­cente. –, on assiste à une prise de conscience impor­tante, largement relayée média­ti­que­ment, même si elle pénètre moins certains milieux, comme les classes popu­laires ou les classes aisées conser­va­trices. Dans le champ uni­ver­si­taire, ces sujets com­mencent à devenir l’objet d’ouvrages col­lec­tifs, de thèses, etc. Une nouvelle géné­ra­tion de cher­cheu­reuses analyse les inéga­li­tés et les violences – notamment sexuelles – subies par les enfants, interroge les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, se demande si la condition enfantine est une condition dominée. Ce dépla­ce­ment conduit à une approche plus direc­te­ment politique de l’enfance.

La recherche s’intéresse-t-elle également aux luttes enfan­tines qui émergent der­niè­re­ment à travers des col­lec­tifs et des associations ?

Les cher­cheu­reuses ne sont pas toujours en lien direct avec les mou­ve­ments de défense des enfants. Aujourd’hui, la majeure partie des socio­logues de l’enfance four­nissent, à la suite de Pierre Bourdieu, des clefs pour com­prendre la violence entre enfants de dif­fé­rentes classes sociales. Elles et ils ont parfois plus de dif­fi­cul­tés ou de réti­cences à envisager d’autres types de violences, comme les violences sexuelles faites aux enfants, qui ont cours au sein des classes bour­geoises autant qu’ailleurs. Par ailleurs, les luttes des enfants sont peu étudiées par la socio­lo­gie de l’enfance : elles relèvent plutôt de l’histoire de l’éducation ou de la pédagogie. Ces dis­ci­plines étudient par exemple les expé­riences péda­go­giques qui ont accordé une place impor­tante à l’autonomie des enfants au début du xxe siècle, avec des formes d’autogestion [lire le glossaire] et de par­ti­ci­pa­tion enfantine diverses. Comme l’histoire de certains ­pen­sion­nats liber­taires, où les enfants pouvaient par­ti­ci­per aux décisions col­lec­tives, voire voter sur l’organisation de la vie quotidienne.

De manière générale, les socio­logues proposent des cadres théo­riques, mais elles et ils sont parfois en déli­ca­tesse pour
penser les dyna­miques d’émancipation. Elles et ils décrivent avec finesse ce qui se reproduit, sans toujours théoriser ce qui pourrait trans­for­mer l’ordre social. La socio­lo­gie n’a pas pour but de fournir des solutions clé en main. Par ailleurs, aujourd’hui, elle a perdu de l’influence dans le débat public et est assez mar­gi­na­li­sée, notamment en raison de sa dimension critique des rapports de domination.

Lire aussi : À Lyon, les enfants font campagne.

Cette résis­tance politique et aca­dé­mique à penser l’enfant comme un sujet politique est-elle une spé­ci­fi­ci­té française ?

Effectivement, notre pays reven­dique his­to­ri­que­ment des normes édu­ca­tives exi­geantes, qui s’imposent dès le plus jeune âge. Par exemple, dans les années 1950, les attentes autour de la propreté des enfants inter­ve­naient plus tôt que dans d’autres pays, parfois dès 1 an. Plus largement, il existe une tradition répu­bli­caine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres à « civiliser » et à « dresser » pour en faire des citoyen·nes socia­le­ment adapté·es. L’école y occupe une place centrale.

Tout cela a peut-être pour consé­quence une certaine tolérance vis-à-vis de pratiques comme les violences dites « édu­ca­tives » – ­l’expression, qui laisse entendre que la violence peut être utile à l’éducation, est en elle-même révé­la­trice de cette tradition. En France, les châ­ti­ments corporels comme la fessée ont mis du temps à être encadrés juri­di­que­ment, et restent encore largement acceptés. Autre exemple plus récent, au niveau ins­ti­tu­tion­nel, cette fois : les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par la Commission indé­pen­dante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants4Créée en janvier 2021,
la Ciivise rend un premier rapport en octobre 2021. Deux ans plus tard, ses deux coprésident·es, Édouard Durand et Nathalie Mathieu, sont remercié·es par l’Élysée. Plusieurs per­son­na­li­tés et asso­cia­tions membres de la com­mis­sion démis­sionnent dans les mois qui suivent.
. Il faut s’interroger sur les raisons cultu­relles et poli­tiques qui ont abouti à la saborder, alors même qu’elle a produit des résultats capitaux et donné un vent d’espoir, en per­met­tant une prise de conscience de l’ampleur de l’inceste et en tentant de le mettre au premier plan de l’agenda politique et média­tique. Mais les violences faites aux enfants ne sont pas propres à notre pays. 

Ces phé­no­mènes existent partout, ce qui ouvre des champs d’analyse et de dénon­cia­tion pour les cher­cheurs et les chercheuses. •

Entretien réalisé par téléphone le 22 avril 2026.

  • 1
    Ce texte consacre notamment le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, devenu central dans la pro­tec­tion inter­na­tio­nale des droits de l’enfance. ↩︎
  • 2
    Dorothée Dussy, Le Berceau des domi­na­tions. Anthropologie de l’inceste,
    La Discussion, 2013. Enquête fon­da­trice sur la pré­va­lence de l’inceste dans nos sociétés. ↩︎
  • 3
    Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020. Dans ce récit, l’éditrice raconte l’emprise qu’a exercée sur elle l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle était ado­les­cente. ↩︎
  • 4
    Créée en janvier 2021,
    la Ciivise rend un premier rapport en octobre 2021. Deux ans plus tard, ses deux coprésident·es, Édouard Durand et Nathalie Mathieu, sont remercié·es par l’Élysée. Plusieurs per­son­na­li­tés et asso­cia­tions membres de la com­mis­sion démis­sionnent dans les mois qui suivent. ↩︎
Tal Madesta

Journaliste indépendant spécialisé dans les questions de discriminations, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Fin des monstres (La Déferlante Éditions, 2023). Il co-anime le podcast Les Couilles sur la table (Binge Audio). Voir tous ses articles

Grandir, la révolte des enfants

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire