Dans le cadre de ce dossier « Grandir », il nous a semblé important de nous pencher sur la manière dont les sciences sociales, en écho aux représentations culturelles dominantes, ont longtemps dénié aux enfants leur agentivité et leur subjectivité.
Historiquement, comment les enfants ont-elles et ils été étudiés par les sciences sociales ?
La place des enfants dans la société est un objet d’études académiques depuis les années 1970. Mais, jusqu’aux années 1990, ces travaux, notamment influencés par le sociologue Pierre Bourdieu, s’intéressent surtout à la question de la reproduction sociale : l’enfant est envisagé·e à travers son processus de socialisation, c’est-à-dire à partir de ce que la société attend et fait de lui ou d’elle. Par ailleurs, ces recherches traitent de l’enfance de façon indirecte, à partir d’un regard d’adulte, sans l’interroger. Par exemple, le chercheur Éric Plaisance, auteur de L’Enfant, la maternelle, la société (Presses universitaires de France, 1986) a travaillé sur l’école maternelle à partir de rapports d’inspection académique. Il s’est intéressé aux modèles éducatifs qui y étaient défendus : qu’attend-on de l’enfant ? Qu’elle ou il fasse preuve de créativité ? Qu’elle ou il soit un·e élève discipliné·e ? Ce sont des questions essentielles, mais elles passent par une analyse de documents produits par des adultes, laissant peu de place à l’étude des enfants réel·les.
Dans les années 1990–2000, les childhood studies naissent dans les universités étasuniennes et se développent dans le monde occidental. Quel nouveau regard portent-elles sur l’enfance ?
La sociologie a tendance à inscrire l’enfant et les normes qui l’entourent dans le monde social auquel elle ou il appartient ; ce monde influencerait directement son devenir et sa personnalité. Les childhood studies sont une des formes spécifiques qu’a prise l’analyse de l’enfance dans la sociologie au tournant des années 2000. La spécificité de cette approche, c’est un changement de focale. Elle déplace l’objet d’étude vers les enfants à travers des observations directes, des entretiens, ou encore l’analyse de leurs interactions entre pair·es. Dans La Cour de récréation. Pour une anthropologie de l’enfance (Presses universitaires de Rennes, 2001), la chercheuse Julie Delalande a par exemple observé les enfants dans leurs jeux et dans les formes de sociabilité qu’elles et ils développent lors des récréations. Elle montre que ces espaces sont organisés selon des règles, des hiérarchies et des logiques qui leurs sont propres. D’autres travaux se sont intéressés au point de vue des enfants sur leur famille ou sur leur éducation. Ils cherchent à comprendre leur rôle dans les échanges familiaux, leur participation aux décisions, ou encore la manière dont elles et ils perçoivent les normes qui leur sont imposées. L’enfant est alors pensé·e comme un ou une actrice sociale à part entière. L’enjeu est de mettre en lumière sa capacité d’agir. Le fait même de recueillir son point de vue et de s’y intéresser contribue à lui accorder une place nouvelle dans l’analyse. Cette approche se différencie d’autres domaines de recherche sur l’enfance, comme la psychologie du développement. Celle-ci tend à étudier l’enfant comme un·e individu·e isolé·e en se concentrant sur ses capacités cognitives ou émotionnelles et sur leur évolution, plutôt que sur les contextes sociaux et politiques dans lesquels il ou elle grandit.
Ce développement de la sociologie de l’enfance s’inscrit-il dans un contexte politique ou intellectuel particulier ?
Au cours du temps, la sociologie s’est diversifiée et spécialisée. Aujourd’hui, il existe une multitude de sous-champs : sociologie de la santé, de la criminalité, de la jeunesse… L’émergence d’une sociologie spécifique à l’enfance dans les années 1990 s’inscrit dans cette histoire. Mais elle est aussi liée à des éléments plus politiques. Par exemple, l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies, en 1989, de la Convention internationale des droits de l’enfant, a participé à une reconnaissance accrue de l’enfant1Ce texte consacre notamment le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, devenu central dans la protection internationale des droits de l’enfance. comme sujet de droit. Les États signataires s’en sont inspirés pour promouvoir des politiques publiques spécifiques. Même si ces droits restent en partie abstraits, cela a contribué à créer un environnement favorable à ce type de recherches.
« En France, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres
à “civiliser” et à “dresser” pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. »Ghislain Leroy, sociologue
Concrètement, comment ce nouveau regard sur les enfants a fait évoluer la manière de travailler des sociologues, et notamment leur méthodologie de recherche ?
Pour le ou la chercheuse, il s’agit d’abord de s’interroger sur sa position sur le terrain. Dans le cadre de l’observation, faut-il se faire discret·e, au point de se faire oublier ? Ou, au contraire, interagir avec les enfants, jouer avec elles et eux, entrer dans leurs univers ? Chaque décision a des effets différents. Lors des entretiens se pose, par ailleurs, la question des rapports de domination entre adultes et enfants. Il faut réfléchir aux conditions dans lesquelles les enfants s’expriment : toustes ne répondent pas de la même manière aux enquêtes réalisées par des adultes. Certain·es sont plus à l’aise pour verbaliser, se mettre en scène, exprimer des opinions. Le ou la chercheuse doit comprendre cet implicite. Lorsqu’on observe une cour de récréation par exemple, il ne s’agit pas uniquement de recueillir des opinions, mais de comprendre les cultures enfantines, les règles non dites, les formes de sociabilité qui structurent ces microsociétés.
En France, la visibilité donnée aux affaires d’inceste ou les mobilisations #MeToo ont-elles influencé la sociologie de l’enfance ?
La recherche n’est jamais indépendante des évolutions sociales. Cela dit, il existait déjà des travaux antérieurs, comme ceux de l’anthropologue Dorothée Dussy2Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste,
La Discussion, 2013. Enquête fondatrice sur la prévalence de l’inceste dans nos sociétés., qui ont été en quelque sorte redécouverts à la faveur de ces actualités. Ce que le contexte politique modifie, c’est l’ampleur de la visibilité sur ces questions. Depuis plusieurs années, avec les prises de parole autour des violences sexuelles et de l’inceste – notamment à la suite de publications comme Le Consentement3Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020. Dans ce récit, l’éditrice raconte l’emprise qu’a exercée sur elle l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle était adolescente. –, on assiste à une prise de conscience importante, largement relayée médiatiquement, même si elle pénètre moins certains milieux, comme les classes populaires ou les classes aisées conservatrices. Dans le champ universitaire, ces sujets commencent à devenir l’objet d’ouvrages collectifs, de thèses, etc. Une nouvelle génération de chercheureuses analyse les inégalités et les violences – notamment sexuelles – subies par les enfants, interroge les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, se demande si la condition enfantine est une condition dominée. Ce déplacement conduit à une approche plus directement politique de l’enfance.
La recherche s’intéresse-t-elle également aux luttes enfantines qui émergent dernièrement à travers des collectifs et des associations ?
Les chercheureuses ne sont pas toujours en lien direct avec les mouvements de défense des enfants. Aujourd’hui, la majeure partie des sociologues de l’enfance fournissent, à la suite de Pierre Bourdieu, des clefs pour comprendre la violence entre enfants de différentes classes sociales. Elles et ils ont parfois plus de difficultés ou de réticences à envisager d’autres types de violences, comme les violences sexuelles faites aux enfants, qui ont cours au sein des classes bourgeoises autant qu’ailleurs. Par ailleurs, les luttes des enfants sont peu étudiées par la sociologie de l’enfance : elles relèvent plutôt de l’histoire de l’éducation ou de la pédagogie. Ces disciplines étudient par exemple les expériences pédagogiques qui ont accordé une place importante à l’autonomie des enfants au début du xxe siècle, avec des formes d’autogestion [lire le glossaire] et de participation enfantine diverses. Comme l’histoire de certains pensionnats libertaires, où les enfants pouvaient participer aux décisions collectives, voire voter sur l’organisation de la vie quotidienne.
De manière générale, les sociologues proposent des cadres théoriques, mais elles et ils sont parfois en délicatesse pour
penser les dynamiques d’émancipation. Elles et ils décrivent avec finesse ce qui se reproduit, sans toujours théoriser ce qui pourrait transformer l’ordre social. La sociologie n’a pas pour but de fournir des solutions clé en main. Par ailleurs, aujourd’hui, elle a perdu de l’influence dans le débat public et est assez marginalisée, notamment en raison de sa dimension critique des rapports de domination.
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Cette résistance politique et académique à penser l’enfant comme un sujet politique est-elle une spécificité française ?
Effectivement, notre pays revendique historiquement des normes éducatives exigeantes, qui s’imposent dès le plus jeune âge. Par exemple, dans les années 1950, les attentes autour de la propreté des enfants intervenaient plus tôt que dans d’autres pays, parfois dès 1 an. Plus largement, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres à « civiliser » et à « dresser » pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. L’école y occupe une place centrale.
Tout cela a peut-être pour conséquence une certaine tolérance vis-à-vis de pratiques comme les violences dites « éducatives » – l’expression, qui laisse entendre que la violence peut être utile à l’éducation, est en elle-même révélatrice de cette tradition. En France, les châtiments corporels comme la fessée ont mis du temps à être encadrés juridiquement, et restent encore largement acceptés. Autre exemple plus récent, au niveau institutionnel, cette fois : les difficultés rencontrées par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants4Créée en janvier 2021,
la Ciivise rend un premier rapport en octobre 2021. Deux ans plus tard, ses deux coprésident·es, Édouard Durand et Nathalie Mathieu, sont remercié·es par l’Élysée. Plusieurs personnalités et associations membres de la commission démissionnent dans les mois qui suivent.. Il faut s’interroger sur les raisons culturelles et politiques qui ont abouti à la saborder, alors même qu’elle a produit des résultats capitaux et donné un vent d’espoir, en permettant une prise de conscience de l’ampleur de l’inceste et en tentant de le mettre au premier plan de l’agenda politique et médiatique. Mais les violences faites aux enfants ne sont pas propres à notre pays.
Ces phénomènes existent partout, ce qui ouvre des champs d’analyse et de dénonciation pour les chercheurs et les chercheuses. •
Entretien réalisé par téléphone le 22 avril 2026.
