Quelles sont les discriminations qui touchent les femmes au travail ?
Elles prennent plusieurs formes.
Ensuite, les entreprises ont tendance à ne pas proposer tout leur éventail de métiers disponibles, en orientant plutôt les femmes vers les emplois aux compétences jugées beaucoup plus relationnelles. On a, de ce fait, une surreprésentation des femmes dans les métiers de secrétariat de direction et de ressources humaines, moins bien reconnus sur le plan de la rémunération que les métiers commerciaux, dont on peut mesurer les résultats immédiats grâce à l’argent qui entre dans les caisses. Pourtant, bien sûr, sans un service de ressources humaines, une entreprise ne peut pas fonctionner.
Des avancées sont-elles perceptibles depuis #MeToo dans la prise en charge des violences sexistes et sexuelles au travail ?
Les salariées parlent davantage. Pour autant, les entreprises ne sont toujours pas au niveau pour ce qui concerne la protection des victimes, les sanctions contre les agresseurs, la formation et la sensibilisation. Nous avons encore des victimes qui ne sont pas crues et se retrouvent obligées de quitter le service ou l’entreprise. Entre les paroles et les actes, on a encore beaucoup d’écarts, que ce soit dans le secteur privé ou le public – car le phénomène est le même dans les collectivités. Les employeurs ont pourtant l’obligation de garantir la santé et la sécurité de leurs salarié·es ou de leurs agent·es au travail. Cette obligation est inscrite dans le Code du travail comme dans celui de la fonction publique. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles en fait partie, mais reste pourtant un angle mort des politiques publiques concernant le travail. Nous ne disposons pas de statistiques officielles en la matière. L’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail [AVFT] estime de son côté qu’il y a huit viols ou tentatives de viol par jour au travail en France.
Une autre obligation concerne les référent·es harcèlement, un dispositif qui se met difficilement en place. On n’a pas de retour quand on demande des informations sur leur présence. Nous avons des effets d’annonce de la part du gouvernement, mais en dehors de la sensibilisation, il n’y a pas de réelles politiques menées et suivies dans les entreprises. Et pas de sanctions non plus. Elles existent uniquement quand des cas individuels sont portés aux prud’hommes. En tant que syndicat, on outille nos adhérentes et adhérents pour qu’elles et ils connaissent les obligations des employeurs et sachent comment réagir devant un cas de violence sexiste et sexuelle, pour faire valoir les droits des victimes.
Face à ces violences, la justice prud’homale est-elle à la hauteur ?
La justice prud’homale est à l’image du reste de la justice, pas assez sensibilisée à ces questions. Il y a nécessité de former les magistrates et magistrats au pénal ainsi que les conseillères et conseillers prud’homaux contre les violences spécifiques que sont les violences sexistes et sexuelles. Elles et ils ne sont ni assez outillé·es ni assez soutenu·es.
Pour les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles, c’est vraiment le parcours de la combattante pour faire reconnaître le préjudice qu’elles ont subi. Lorsqu’on veut aller en justice contre son employeur, il faut obtenir des témoignages et être suffisamment accompagnée et bien armée, car c’est dur et violent. En tant que syndicat, on essaie de faire en sorte que les victimes n’en arrivent pas là et on intervient pour qu’elles puissent faire valoir leurs droits auprès de leur employeur. Cela permet qu’elles gardent leur emploi et que l’agresseur soit sanctionné.
Récemment, des luttes victorieuses ont été menées par des collectifs de femmes au travail. Dix salariées de STMicroelectronics ont ainsi obtenu 1,3 million d’euros et des augmentations de salaire (jusqu’à 25 %) en faisant reconnaître devant la justice la discrimination salariale dont elles étaient victimes. Ces cas ont-ils fait avancer la situation des femmes en entreprise et la manière de juger ces situations ?
Ces exemples montrent qu’obtenir des victoires en justice est possible, et cela peut inspirer d’autres salariées. Mais il faut aussi avoir en tête que la reconnaissance des discriminations est extrêmement complexe et nécessite de disposer de données de comparaison. Or, il y a beaucoup d’opacité du côté des entreprises, et ces procédures ont un coût élevé pour les victimes. Le cas de STMicroelectronics est un cas exemplaire, après près de quinze ans de lutte, avec des camarades [syndiquées CGT] qui se sont montrées très tenaces, de bout en bout de la procédure. L’entreprise a longtemps rechigné à délivrer les documents permettant de relever des faisceaux d’indices de discrimination femmes-hommes.
Une action de groupe a aussi été engagée à la Caisse d’épargne pour la reconnaissance d’une discrimination salariale à l’égard des femmes, avec des déroulements de carrière très retardés. La procédure est actuellement en appel. Les plaignantes ont pour le moment réussi à obtenir de la justice que la Caisse d’épargne fournisse les bulletins de paie permettant de faire des comparaisons entre salarié·es. Là aussi, il a fallu des années de procédure pour aboutir à cette décision. Ce sont deux dossiers importants au regard du nombre de femmes concernées, de la longueur de la procédure, mais aussi parce qu’il s’agit de grandes entreprises.
« Les actions de groupe démontrent que les inégalités salariales sont le produit d’un système d’entreprise et ne se cantonnent pas à une situation individuelle. »
Myriam Lebkiri
Le fait que ces victoires aient été obtenues grâce à des actions de groupe n’est pas anodin. La force du collectif permet de partager la charge mentale à plusieurs. En justice, les actions de groupe démontrent que les inégalités salariales – et c’est le cas aussi pour les autres formes de discrimination – sont le produit d’un système d’entreprise et ne se cantonnent pas à une situation individuelle, contrairement à ce que les employeurs tentent de faire croire. Quand on est une femme isolée, on a tendance à se dire qu’on a une « carrière de merde parce qu’on est nulle ». Dans une lutte collective, on se rend compte, en croisant les expériences des autres femmes, que toutes ont des carrières fragilisées. Ce n’est pas évident comme démarche, ce sont des années de procédure, mais c’est aussi une manière de prouver que les inégalités sont le fait d’un système.
Quels sont les obstacles pour aller en justice ? Est-ce que toutes les femmes ont la possibilité d’y aller ?
En général quand les femmes vont en justice, c’est qu’elles sont accompagnées, qu’il y a des organisations syndicales à leurs côtés, qu’elles ont une bonne connaissance de leurs droits et qu’elles disposent d’un minimum de moyens. Les femmes les plus précaires ont plus de difficultés à saisir la justice.
Il y a aussi des angles morts sur certains secteurs où le Code du travail est moins bien appliqué, avec un moindre respect de l’égalité femmes-hommes. Il n’y a pas du tout de présence des organisations syndicales dans les TPE [très petites entreprises] par exemple, alors qu’elles représentent une bonne partie du salariat. Dans certains secteurs, comme le nettoyage ou l’aide à la personne, beaucoup de femmes vulnérables sont exploitées. Elles y sont plus sujettes aux accidents du travail, mais aussi aux violences sexistes et sexuelles. Les horaires atypiques, le collectif de travail éclaté, la moindre connaissance de leurs droits, une grande précarité qui fait que si elles parlent, elles perdent leur travail : tout cela crée des situations à risques, sur lesquelles il faut avoir des points de vigilance. Il est très difficile, par exemple, de protéger les travailleuses à domicile des violences, notamment des violences sexistes et sexuelles.
La lutte des femmes de chambre de l’Ibis Batignolles1De juillet 2019 à mai 2021, les grévistes réclamaient l’amélioration de leurs conditions de travail et dénonçaient des violences sexistes et sexuelles. Les poursuites ont été abandonnées à la faveur de l’accord de fin de conflit signé en mai 2021. a été de ce point de vue une leçon de mobilisation et de courage. Le symbole est fort, car il s’agissait de femmes racisées, employées dans des métiers mal rémunérés et marqués par un fort racisme et classisme. On remarque une certaine radicalité des employeurs dans ce type de dossier : ce sont des luttes que le patronat méprise. Souvent, il ne tente pas de discuter avec elles, comme si ces femmes précaires et racisées n’avaient pas à revendiquer quoi que ce soit. On est ici à l’intersection de rapports de domination, de genre, de classe, avec des femmes luttant dans des métiers peu considérés où il y a de la domination raciale. Ce sont des situations de transgression sociale, avec des femmes précaires immigrées qui luttent et s’organisent.
Quelles avancées dans le droit du travail pourraient permettre de faciliter les recours en justice ?
D’ici juin 2026, la France devra transposer dans sa législation une directive européenne pour la transparence qui comprend des dispositions intéressantes. Jusqu’à maintenant, la charge de la preuve pour la reconnaissance des discriminations incombe aux victimes – avec toutes les embûches que les entreprises mettent en place pour fournir les documents. Or, cette directive prévoit l’inversion de la charge de la preuve. Ce sera aux entreprises de prouver qu’il n’y a pas de discrimination en leur sein.
On peut se douter qu’avec leurs avocat·es, les employeurs trouveront le moyen de complexifier la tâche. D’autant que le patronat nie régulièrement les chiffres des inégalités salariales, en se référant à 3 % d’écart de salaire entre hommes et femmes pour les métiers les plus qualifiés à équivalent temps plein, quand nous parlons de 24 % d’inégalités salariales tous emplois confondus, en prenant en compte les temps partiels, occupés à 80 % par des femmes. Mais je pense que cela permettra de faciliter les démarches en justice pour les victimes, d’aller plus vite, et que ce sera au final financièrement moins coûteux et donc plus accessible. Il s’agira de rester vigilant·es sur la manière dont la France applique cette transposition.
Quels sont les combats à mener prioritairement pour améliorer la situation des femmes au travail ?
Il faut réaffirmer l’idée de la « valeur égale2Notion introduite par la loi du 22 décembre 1972 relative à l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes, posant le principe de l’égalité de rémunération « pour un même travail ou un travail de valeur égale ». » au travail, qui figure également dans cette directive : il s’agit de comparer des métiers qui ne sont pas les mêmes, mais qu’on pourrait payer de la même manière car ils ont une même valeur.
Un comptable va être payé comme une comptable [c’est le fameux principe du « à travail égal, salaire égal » inscrit dans la loi], mais on peut aussi comparer le travail d’un comptable avec celui d’une secrétaire administrative. Dans ces deux métiers, on retrouve des compétences communes : gestion de la contrainte temporelle, connaissance des logiciels informatiques, adaptation aux imprévus, gestion des mécontentements, etc. Pourtant, toutes ces dimensions de leur travail ne sont pas reconnues pour les secrétaires administratives. On voit que les prérequis sur les fiches de poste se cantonnent à « connaissance de l’informatique », « disponibilité ». Pour beaucoup de métiers occupés en majorité par les femmes, la qualification requise et la description du poste ne correspondent pas à l’emploi réel. Ce sont là des biais sexistes dans la manière de dévaloriser ces emplois.
Un ingénieur dans l’aéronautique va être reconnu financièrement pour sa technicité, et non une sage-femme, qui a pourtant fait le même nombre d’années d’études, qui a des vies entre ses mains et un stress important lié au poids des responsabilités. Établir la valeur égale, c’est établir les similitudes entre les métiers qui ne sont pas les mêmes mais qui font appel à des compétences similaires.
Un guide de l’Anact (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) et du Haut Conseil à l’égalité établit une méthodologie pour faire ces comparaisons de métiers, en partant de l’emploi réel des personnes. Mobiliser cette notion peut permettre de reconnaître et revaloriser les métiers féminisés. C’est une démarche que nous portons auprès du ministère du Travail et dans les formations que nous donnons.
Sans la reconnaissance de ces métiers à prédominance féminine, par exemple dans la petite enfance et l’aide à la personne, on ne pourra pas gagner l’égalité globale au travail. Tout cela n’est pas encore acquis. Plus nous aurons de femmes qui s’organisent et font valoir leur place dans les entreprises, plus les syndicats formeront les militants et les militantes sur ces questions, et plus nous obtiendrons de nouveaux droits – comme la mise en place de congés menstruels –, et plus nous forcerons les entreprises à bouger.
Entretien réalisé le 16 décembre 2025, par téléphone.

