“Le lendemain de mon ‘IVG, je suis retournée travailler”

Laurane a 22 ans, elle vit dans le sud de la France. En février 2022, elle avortait pour la première fois. Dans ce témoi­gnage, elle revient sur le dérou­le­ment de cet acte courant, choisi, et pourtant absent des repré­sen­ta­tions collectives. 
Publié le 2 février 2024

D’abord, j’ai eu un retard de règles, et une nuit, j’ai vomi. Le lendemain, sans me poser de questions, j’ai fait un test de grossesse. Normalement, il faut attendre un peu, mais là, le résultat positif s’est affiché direc­te­ment. Au fond de moi, je le savais déjà, alors je n’ai pas réagi. Mon copain m’attendait dans la pièce d’à côté. Je lui ai annoncé la nouvelle, et là je me suis mise à pleurer.

Depuis l’adolescence, je voulais avoir un enfant. Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’étais avec mon copain depuis deux ans, et on avait déjà évoqué le sujet sans penser que ça pouvait nous arriver aussi rapi­de­ment. Il me restait encore une année d’alternance dans mon école d’optique et chez mon employeur. Je n’étais pas stable finan­ciè­re­ment, ni men­ta­le­ment. Ce n’était pas le moment.

Laurane, le 28 novembre 2023.

Laurane, le 28 novembre 2023.

Dans les minutes qui ont suivi le test, j’ai appelé la maison de santé la plus proche de chez moi, en expli­quant que je voulais avorter rapi­de­ment. Et je suis retournée tra­vailler chez l’opticien où j’étais en alternance.
Deux jours plus tard, j’ai rencontré la gyné­co­logue de la maison de santé. Elle m’a fait une écho­gra­phie et m’a demandé si je voulais regarder. En voyant l’image, je me rappelle avoir ressenti de la tristesse, je n’arrivais pas à voir le fœtus : ça faisait à peine deux mil­li­mètres. Selon ses calculs, j’étais enceinte depuis un mois. Avant de me donner les coor­don­nées d’une sage-femme, installée à une heure de route de chez moi, elle a fait sortir mon copain de la pièce et s’est assurée de mon choix.

La sage-femme ne pouvait me recevoir que deux semaines plus tard. Deux semaines, c’est long. Dans cet inter­valle, une copine m’a raconté comment, une fois, elle avait pris deux cachets et avait attendu à l’hôpital jusqu’à la fin des sai­gne­ments. J’ai appris aussi que ma mère, après m’avoir eue, avait voulu avorter, mais que fina­le­ment elle avait fait une fausse couche. J’ai aussi eu le temps de me poser mille questions, de regarder sur Internet, de calculer sa possible date de naissance et, surtout, avoir le temps d’y réfléchir m’a rendu plus triste de le faire.

« Ça y est, c’est fait »

Le jour venu, ma mère m’a accom­pa­gnée. La sage-femme m’a demandé à nouveau si j’étais sûre de mon choix, et m’a expliqué avec bien­veillance le processus d’avortement médi­ca­men­teux, les deux pilules abortives à prendre, à deux jours d’intervalle. Je devais prendre la première devant elle, mais à ce moment-là, impos­sible de mettre le médi­ca­ment dans ma bouche. J’ai fondu en larmes, et ma mère aussi. La sage-femme m’a dit que je pouvais encore changer d’avis. Mais malgré la peine, j’étais sûre de moi. J’ai avalé le médi­ca­ment dix minutes plus tard, en pensant : « Ça y est, c’est fait. »

Pour la prise du deuxième cachet, les médecins recom­mandent d’être à moins de 30 kilo­mètres d’un hôpital. J’habite à plus de 90 kilo­mètres de l’hôpital le plus proche, donc j’ai dû m’organiser. Mes parents nous ont prêté leur chalet dans un camping sur la côte. J’y suis descendue avec mon chien et mon copain. La veille, on a essayé de passer une soirée normale, avec des sushis et un film. Je ne parlais pas, j’étais tota­le­ment perdue. J’avais pleuré tout le week-end. J’ai fini par m’endormir d’épuisement.

Le lundi 28 février 2022, à 10 h, j’ai pris le deuxième comprimé, mis une pro­tec­tion hygié­nique et j’ai attendu. Trois heures plus tard, les contrac­tions et les sai­gne­ments ont commencé. Ma copine qui avait déjà avorté m’a dit qu’elle avait perdu trois ou quatre caillots de sang pendant quatre heures. Moi, ça a duré toute la journée et j’ai arrêté de compter les caillots au bout d’une dizaine. J’étais épuisée. Dès que je marchais, je sentais le sang couler et j’ai dû me changer plusieurs fois. Je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à ce qui se passait dans mon corps.

À 17 h, j’ai fini par m’asseoir sur les toilettes, et j’ai fait un malaise : mon copain a appelé la sage-femme qui lui a dit que c’était normal et que ce n’était pas la peine d’aller aux urgences. On a ensuite pris la route pour rentrer chez nous. On a fait une halte en chemin et j’ai mangé pour la première fois de la journée. À 19 h 30, une fois à la maison, je me suis douchée et j’ai changé une dernière fois de serviette avant de m’endormir. Le lendemain, je suis retournée travailler.

Autant le jour de l’avortement, les douleurs étaient sup­por­tables, autant le lendemain matin, j’ai eu de fortes contrac­tions : j’étais au travail, accroupie, à me tenir le ventre, toute la matinée. Les jours suivants, j’ai eu des maux de ventre et de légers sai­gne­ments, comme des règles douloureuses.

Une fois que c’était fini, je n’y ai plus pensé. Quelques mois plus tard, je suis retournée au chalet de mes parents, et je me suis rendu compte que je n’en avais pas assez parlé avec mon copain. Le choc d’être enceinte avait été violent. Je prenais la pilule, on faisait attention. Moi qui voulais tellement avoir un enfant, j’étais dégoûtée que ça me tombe dessus à ce moment-là. J’ai voulu en discuter avec mon copain, puisque c’était quelque chose qu’on avait vécu à deux, mais ce que je res­sen­tais après coup ne l’intéressait pas. J’ai passé quatre à cinq mois à ne penser qu’à ça, et puis j’ai fini par me faire une raison. De toute façon, j’avais pris la bonne décision, et je ne l’ai jamais regrettée. •

Propos recueillis par téléphone le 9 octobre 2023 par Marie-Agnès Laffougère, jour­na­liste à La Déferlante.

Avorter : une lutte sans fin

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°13 Avorter, paru en mars 2024. Consultez le sommaire.

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