Second tour : un barrage fragile contre l’extrême droite

À deux jours du second tour des élections muni­ci­pales, dans de nom­breuses villes de France – dont Paris et Marseille – la droite et l’extrême droite sont en position de battre la gauche. Sur les réseaux sociaux comme dans la rue, nombre de citoyen·nes appellent au barrage répu­bli­cain. Une pratique ancienne, inspirée des luttes anti­fas­cistes, aujourd’hui très fra­gi­li­sée par la bana­li­sa­tion de l’extrême droite et par les divisions de la gauche.
Publié le 19/03/2026

Entre les deux tours de l’élection présidentielle des 21 avril et 7 mai 2002, plusieurs centaines de milliers de personnes, dont beaucoup de jeunes, manifestaient dans toute la France pour faire barrage au Front national. Ici, le 27 avril à Paris. Crédit photo : Elise HARDY/GAMMA-RAPHO
Entre les deux tours de l’élection pré­si­den­tielle des 21 avril et 7 mai 2002, plusieurs centaines de milliers de personnes, dont beaucoup de jeunes, mani­fes­taient dans toute la France pour faire barrage au Front national. Ici, le 27 avril à Paris. Crédit photo : Elise HARDY/GAMMA-RAPHO

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👁️ Un regard féministe sur les élections 3/4

Pendant quatre semaines, la news­let­ter de La Déferlante vous propose de suivre les élections muni­ci­pales avec des lunettes fémi­nistes. À travers des entre­tiens, des analyses et des repor­tages, nous inter­ro­ge­rons les dis­cri­mi­na­tions et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.

« Écœurée. » Alma, électrice mar­seillaise, a beau avoir voté pour la liste Printemps mar­seillais (divers gauche) du maire sortant Benoît Payan, elle n’a pas compris son refus de s’allier avec Sébastien Delogu (La France insoumise, LFI) : « En face, on a un RN à 35 %. La ville peut basculer », s’alarme-t-elle. En début de semaine, plusieurs centaines d’habitant·es de la Cité phocéenne ont manifesté devant le local de campagne de Benoît Payan, arrivé en tête du premier tour, pour réclamer la formation d’un « barrage répu­bli­cain ». Sans succès : le candidat insoumis s’est fina­le­ment désisté. Ailleurs, à Paris, Nantes, Rennes ou encore Montpellier, s’il n’existe pas le même risque que l’extrême droite prenne les rênes de la ville, le refus des listes d’union de gauche de s’allier à LFI – ou celui de de certain·es candidat·es LFI de se retirer – inquiète. « La droite dure de Rachida Dati est aux portes de la mairie, s’agace Sébastien, électeur parisien. C’est le moment de soli­di­fier le barrage, pas de flancher sur nos appuis. »

Cet appel au « barrage », aussi appelé « front répu­bli­cain », revient en force dans un entre-deux-tours marqué par des scores impor­tants du Rassemblement national (RN), mais également de La France insoumise, qui, dans plusieurs villes, se pose en alliée incon­tour­nable pour faire gagner la gauche. Au départ, le concept « est his­to­ri­que­ment lié à l’antifascisme et aux forces poli­tiques de gauche, rappelle la politiste et socio­logue spé­cia­liste du Rassemblement national Safia Dahani. Mais l’idée réunit aussi des personnes hors de ce camp », comme en témoignent, ces derniers jours, les sup­pli­ca­tions répétées aux électeur·ices de Christian Estrosi (Horizons), le maire sortant de Nice, en grande dif­fi­cul­té face à Éric Ciotti (Union des droites pour la République-Rassemblement national).

Apparue lors des élections légis­la­tives de 1956, l’idée de « front répu­bli­cain » désigne alors la coalition élec­to­rale formée au centre gauche à la suite de l’inquiétante percée de l’extrême droite pou­ja­diste. À partir des années 1980, à une époque où le Front national (FN) commence à appa­raître comme une menace pour la démo­cra­tie, chacune de ses poussées dans les urnes entraîne la convo­ca­tion du barrage. La pratique connaît un succès reten­tis­sant entre les deux tours de la pré­si­den­tielle de 2002, quand des centaines de milliers de personnes des­cendent dans la rue pour dire leur refus de voir Jean-Marie Le Pen, premier candidat d’extrême droite qualifié au second tour, accéder à l’Élysée. Son adver­saire gaulliste du Rassemblement pour la République, Jacques Chirac, qui bénéficie d’un report massif des voix de gauche, remporte fina­le­ment l’élection avec 82,21 % des voix.


« Le concept de barrage répu­bli­cain est his­to­ri­que­ment lié à l’antifascisme, mais il réunit au-delà de ce camp. »

Safia Dahani, politiste


Vingt ans plus tard, lors des légis­la­tives de 2022, et alors que Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron refusent d’appeler à faire barrage contre le RN, « beaucoup d’éditorialistes, mais aussi de chercheur·euses, ont considéré que le front répu­bli­cain était mort », analyse l’économiste Youssef Souidi, coauteur, avec Thomas Vonderscher, de Nouvelle Cartographie élec­to­rale de la France (Textuel, 2026). « Sauf que lors des légis­la­tives anti­ci­pées de 2024, où il existait une pos­si­bi­li­té de majorité pour le RN, la gauche a maintenu une dis­ci­pline stricte de désis­te­ment, et la coalition pré­si­den­tielle a aussi largement joué le jeu. »

Aujourd’hui, le barrage semble à nouveau fragilisé. Par les divisions de la gauche, mais également par la bana­li­sa­tion du danger de l’extrême droite ouvrant la voie à un ren­ver­se­ment complet des valeurs.

Inverser le barrage républicain

Le 18 février dernier, soit quatre jours après la mort du militant iden­ti­taire néonazi Quentin Deranque, Jordan Bardella, président du RN, proposait à toutes les droites de créer un « cordon sanitaire » – expres­sion jusqu’ici honnie du parti – contre l’extrême gauche et tenir ainsi LFI « à l’écart des ins­ti­tu­tions ». Lundi 23 février, il était pris au mot par la ministre déléguée macro­niste Aurore Bergé, qui demandait aux candidat·es RN de se désister en faveur de la droite, en cas de possible victoire de LFI. Quant à Bruno Retailleau (Les Républicains), c’est dès octobre 2025 qu’il appelait à ce que « pas une voix » n’aille à une candidate socia­liste à l’élection légis­la­tive partielle dans le Tarn-et-Garonne, au profit du candidat de l’Union des droites soutenu par le RN.

Safia Dahani rappelle que cette volonté d’inverser le principe de barrage répu­bli­cain n’est pas neuve : « Dès la campagne pré­si­den­tielle de 2017, Emmanuel Macron renvoyait dos à dos extrême droite et extrême gauche en se pré­sen­tant au-dessus de la mêlée dans une autre forme de ni-ni » – et dès 2011, Nicolas Sarkozy avait donné la consigne « ni vote FN, ni vote PS ». La politiste pointe également la res­pon­sa­bi­li­té de certains médias mains­tream dans ce ren­ver­se­ment, remar­quant « depuis 2010, une nor­ma­li­sa­tion de la figure de Marine Le Pen et des jour­na­listes qui insistent sur le fait qu’elle est une femme, et en cela, dif­fé­rente de son père. À l’inverse, le cadrage média­tique suivant la mort de Quentin Deranque a contribué à dia­bo­li­ser La France insoumise ». Un discours per­cep­tible depuis la victoire du Nouveau Front populaire en 2024 qui ne repose sur aucun élément factuel, affirme Youssef Souidi : « Quoi qu’on pense de LFI, notamment de sa stratégie de conflic­tua­li­sa­tion, le parti reste dans l’arc répu­bli­cain et l’a montré à plusieurs reprises. » Par exemple, lors des légis­la­tives de 2024 dans le Calvados, en se désistant face au RN au profit de la candidate Renaissance Élisabeth Borne. Ainsi qu’en début de semaine, au profit de Benoît Payan à Marseille.

Doit-on s’alarmer de l’effondrement du front répu­bli­cain ? Pas sûr, répond Safia Dahani, qui rappelle que nombre d’études scien­ti­fiques montrent l’impact limité des discours média­tiques sur le vote des électeur·ices. Grâce à des votant·es qui prennent leurs res­pon­sa­bi­li­tés, le barrage contre l’extrême droite pourrait donc se maintenir, à condition qu’ils et elles se mobi­lisent lors du second tour. Dimanche 15 mars, l’abstentionnisme attei­gnait un taux record de 57,17 %, ce qui en fait la première force politique du pays.

Coline Clavaud-Mégevand

Journaliste indépendante spécialisée dans les questions d’identité et les dynamiques militantes (féminisme, antiracisme, extrême droite...), elle écrit aussi des enquêtes sur les médias et les violences sexistes et sexuelles dans l'industrie du divertissement, notamment le mouvement MeTooStandUp. Voir tous ses articles

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