Visibiliser l’antiracisme en campagne

Dans les régions rurales, les militant·es anti­ra­cistes sont plus isolé·es qu’en ville. À Joigny, petite ville de l’Yonne, le collectif Les Voix éclairées cherche à visi­bi­li­ser le vécu des femmes non blanches et les dis­cri­mi­na­tions aux­quelles elles sont confron­tées. Un combat mené en dépit du manque d’espaces pour se réunir, des réti­cences de la gauche et de la pression de l’extrême droite. 
Publié le 28/04/2026

Modifié le 15/07/2026

De gauche à droite, un homme maghrébin, une femme blanche, une femme noire et un homme maghrébin tiennent des pancartes sur lesquelles on peut lire "Faut qu'ça sorte, les voix éclairées", "Système néocoloniale patriarcal capitaliste", "charge raciale" et "mysogynoir".
Le 7 décembre 2025, Naël, Lucie, Essé Messan et Vinicius, membres du collectif anti­ra­ciste Les Voix éclairées, posent dans un champ sur les hauteurs de Joigny, dans l’Yonne. Leurs pancartes dénoncent une partie des dis­cri­mi­na­tions dont les personnes racisées sont victimes en milieu rural. Crédit : Lynn S. K. pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

« Partez d’ici. » Le cri fuse depuis le public : une spec­ta­trice blanche invective une femme noire, seule sur la scène du théâtre municipal de Joigny (Yonne), une commune bour­gui­gnonne de 9 000 habitant·es entourée d’exploitations agricoles.

À l’affiche, ce 5 décembre 2025 : Faut qu’ça sorte !, une confé­rence ges­ti­cu­lée1Issue de l’éducation populaire, démo­cra­ti­sée par le militant Franck Lepage, la confé­rence ges­ti­cu­lée tient à la fois de la confé­rence et du monologue de théâtre. Elle est donnée par une personne experte du sujet et qui porte sur lui un regard politique. dans laquelle Essé Messan, mère céli­ba­taire de 36 ans, retrace son parcours du Togo à Joigny. Elle y partage sa joie de découvrir les mou­ve­ments pan­afri­cains, lorsque, à 16 ans, elle quitte la ville pour terminer sa scolarité en région pari­sienne, « histoire de survivre ». Elle y raconte aussi son burn-out et son retour dans l’Yonne pour y élever sa fille. Du off du festival d’Avignon aux maisons de quartiers, la militante se produit dans toute la France depuis trois ans.

Alors qu’elle joue pour la première fois à domicile, Essé Messan trans­forme sa confé­rence en une tribune politique corrosive. Depuis la scène, son écharpe orange flam­boyant sur ses habits noirs, elle inter­pelle l’élue muni­ci­pale présente dans le public et projette une pho­to­gra­phie du maire – socia­liste – posant avec des masques béninois lors de la célé­bra­tion du jumelage de Joigny avec la ville de Kilibo, au Bénin. « Une sym­bo­lique coloniale en total décalage, alors qu’actuellement le Bénin est dans un processus de récu­pé­ra­tion de ses œuvres spoliées par la France coloniale », commente quelques jours plus tard l’activiste afro­fé­mi­niste, ulcérée. « Moi, à côté, je suis souvent accusée de “racisme anti-Blancs” et mon collectif est régu­liè­re­ment boycotté par la municipalité. »

Une femme noire portant une écharge orange parle sur scène. Elle tient un carnet et une plume dans les mains. A coté d'elle, des pancartes didactiques sur le racisme sont disposées sur scène.
Essé Messan, fon­da­trice du collectif anti­ra­ciste Les Voix éclairées, dénonce le racisme
en milieu rural lors de sa confé­rence ges­ti­cu­lée Faut qu’ça sorte ! à Joigny, le 5 décembre 2025.
Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

C’est au moment où Essé Messan portait sur scène son plaidoyer qu’une spec­ta­trice a proféré l’invective raciste. Comme un aveu, l’absence de réaction des élu·es résonne avec ce que la dizaine de membres du collectif Les Voix éclairées, fondé par Essé Messan en 2023, nomme « le racisme sys­té­mique de la muni­ci­pa­li­té ». Sollicitée, la mairie de Joigny a refusé de répondre à nos questions. Aux yeux d’Essé Messan, ces élu·es sont à l’image des nom­breuses personnes blanches qui refusent de mettre en question le racisme qui façonne la société à leur avantage. En miroir se dessine l’isolement des militant·es anti­ra­cistes non blanc·hes dans cette ville pourtant admi­nis­trée par la gauche, dans une région qui compte de nombreux bastions du Rassemblement national (RN). Le 9 juin 2025, à Montargis, ville située à soixante kilo­mètres de Joigny et dont je suis ori­gi­naire, j’animais une table ronde sur les femmes et les minorités en ruralité lors d’un événement anti­fas­ciste. J’y ai rencontré Essé Messan et une militante de son collectif. Seules inter­ve­nantes non blanches, elles aler­taient sur la charge raciale et l’isolement en milieu rural. Devant le public, Essé Messan sou­li­gnait que la lutte contre le racisme se cantonne trop souvent aux affron­te­ments élec­to­raux avec l’extrême droite alors que, un an aupa­ra­vant, le calvaire quotidien de Divine Kinkela, aide-soignante et militante com­mu­niste noire de Montargis subissant le har­cè­le­ment raciste de ses voisin·es – jets d’excréments, crachats, insultes – avait été révélé par les équipes d’« Envoyé spécial2« Envoyé spécial. Législatives, un choix crucial », France 2, 20 juin 2024. ».

Le racisme en zone rurale, un angle mort statistique

Si nous savons, désormais, que 47 % des fémi­ni­cides sont perpétrés en milieu rural alors que seul un tiers de la popu­la­tion française y vit3« Femmes et ruralités : en finir avec les zones blanches de l’égalité », rapport d’information du Sénat, octobre 2021., aucune sta­tis­tique ne permet de mesurer si le racisme s’exprime ou se vit de manière plus forte en milieu rural : ni les sciences sociales ni les représentant·es poli­tiques ne se sont – pour le moment – penché·es sur le sujet en France. À titre de com­pa­rai­son, une enquête menée par des chercheur·euses de l’université de Leicester (Royaume-Uni) indique que, dans les campagnes bri­tan­niques, insultes et har­cè­le­ment racistes sont trop souvent tolérés, voire nor­ma­li­sés, dès l’école, et que les victimes, du fait de l’isolement, portent plainte moins fré­quem­ment qu’en ville4The Rural Racism Project: Towards an Inclusive Countryside, Center for Hate Studies, Leicester University, 2025..

Aussi, rares sont les col­lec­tifs ruraux ras­sem­blant une majorité de femmes non blanches pour combattre le racisme et le sexisme. Les Voix éclairées ont tenté de rompre avec cet impensé en publiant une tribune sur leur blog hébergé par Mediapart en 20255« Les Voix éclairées : la lutte anti­ra­ciste et féministe s’or­ga­nise en milieu rural », tribune soutenue par neuf asso­cia­tions et plus de quarante signa­taires, 15 janvier 2025.. Elles y exposent ce qu’elles consi­dèrent comme les spé­ci­fi­ci­tés de l’expérience du racisme en milieu rural : l’« isolement social et culturel, renforcé par des services publics éloignés », l’« absence d’espaces inclusifs » et les « barrières à la mobilité et à l’entrepreneuriat, limitant l’accès à des oppor­tu­ni­tés équi­tables ».

Pour porter ces sujets, le collectif a, entre autres, mis en place en 2025 des ateliers d’éducation populaire auprès des jeunes de la Madeleine, un quartier prio­ri­taire de la politique de la ville dans lequel les personnes non blanches sont sur­re­pré­sen­tées, et où le taux de chômage atteint 31,8 % (contre 12 % sur l’ensemble de la commune) et le taux de pauvreté 57 %6Chiffres Insee, 2021.. Pour financer ce programme intitulé « Voie·x d’avenir », Essé Messan a obtenu 3 000 euros de sub­ven­tions muni­ci­pales, mais son collectif peine toujours à obtenir l’accès aux locaux municipaux.

Selon Judith Aynès, coor­di­na­trice de la Convergence des possibles – une structure qui met en réseau des asso­cia­tions éco­lo­gistes et sociales de la com­mu­nau­té de communes –, « la radi­ca­li­té » d’Essé Messan « crispe » à la mairie. « Beaucoup d’élu·es se sentent agressé·es par ses dénon­cia­tions frontales », rapporte cette tren­te­naire blanche proche de la majorité muni­ci­pale, qui déclare, elle, soutenir « com­plè­te­ment » le combat des Voix éclairées : « J’essaie de mettre à leur dis­po­si­tion des espaces, de leur ouvrir mon réseau et d’être à l’écoute de leurs critiques. »

« Les racistes se sentent en sécurité ici »

Le racisme façonne pourtant la vie des habitant·es non blanc·hes de Joigny. « Mes deux ados ont des amis noirs et arabes, mais presque aucun blanc », témoigne Elika*, femme noire d’une qua­ran­taine d’années, membre des Voix éclairées. Naël, par­ti­ci­pant aux ateliers « Voie·x d’avenir », se souvient qu’au collège son frère et lui étaient surnommés « Tajine » et « Couscous ». Quant à Essé Messan, elle ne parvient pas à obtenir son permis, sésame pourtant indis­pen­sable dans un ter­ri­toire où domicile, commerces, struc­tures de santé et services publics peuvent être éloignés de plusieurs dizaines de kilo­mètres : « Tous les moniteurs d’auto-école m’ont fait des remarques racistes et sexistes. L’un d’eux m’a même dit : “Pour les Noir·es, les Arabes et les Turc·ques, c’est minimum 50 heures.” »

Un groupe de 5 personnes, deux femmes blanches, un homme maghrébin, une femme noire et un autre homme maghrébin, sont en réunion, assises sur des tables ou des chaises.
Des membres du collectif anti­ra­ciste Les Voix éclairées et Annabelle Martella, jour­na­liste pour La Déferlante, lors d’une réunion du collectif à Joigny, le 7 décembre 2025.Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

Être élu·e municipal·e n’empêche pas non plus de subir du racisme – au contraire. Né à Joigny en 1992, Abdelkarim Handichi a été élu en 2020 sur la liste du maire socia­liste. Il est aujourd’hui écœuré par la bana­li­sa­tion du racisme dans sa ville. En 2021, alors qu’il tenait le bureau de vote du quartier de la Madeleine pour les élections dépar­te­men­tales, il a été agressé par la candidate du RN, à qui cela a valu une condam­na­tion pour menaces et injures racistes. « Et c’est de pire en pire, constate celui qui est aussi directeur d’un super­mar­ché et président de l’Association cultu­relle des musulmans de Joigny. Les médias comme CNews se sont tellement acharnés sur nous que ça devient la norme. Je me fais insulter de “sale Arabe” dans la rue. » Que la popu­la­tion soit majo­ri­tai­re­ment blanche pèse dans la balance, explique l’élu : « Les racistes se sentent en sécurité ici. » En octobre 2019, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté le député lepéniste de la cir­cons­crip­tion, Julien Odoul, a agressé publi­que­ment une femme musulmane en la sommant de retirer son foulard. Celle-ci a déposé plainte dans les jours qui ont suivi.

Isolement et contrôle social

Dans un tel climat, faire com­mu­nau­té pour affronter les violences implique de se confron­ter à des obstacles dif­fé­rents de ceux des centres urbains. Là où la densité de popu­la­tion est faible, le contrôle social est fort : dis­tri­buer un tract ou mani­fes­ter se fait dif­fi­ci­le­ment dans l’anonymat. Soutien des Voix éclairées sans être habitante de Joigny, Flam, 27 ans, autrice du podcast Nola à la campagne – dans lequel elle chronique sa vie de femme noire et queer dans un village de la Drôme –, se souvient que sa par­ti­ci­pa­tion à la Pride de Valence, il y a quelques années, n’était pas passée inaperçue : « Des ami·es de ma sœur m’ont vue et l’ont immé­dia­te­ment prévenue. »

« Quand on arrive en famille dans un lieu public, on nous regarde avec insis­tance, » témoigne Natacha Djedji, doc­to­rante et consul­tante indé­pen­dante en socio­lo­gie de la race, qui a grandi dans un village cham­pe­nois. Elle se souvient que sa mère lui rappelait de prendre sa carte d’identité lorsqu’elle allait se promener dans les vignes, « au cas où » la police la confonde avec une ven­dan­geuse sans papiers. « Ce qui est, évi­dem­ment, arrivé », raille la cher­cheuse, qui vit désormais à Paris, mais qui a adhéré aux Voix éclairées pour soutenir leur combat. « Quand les voisin·es sont blanc·hes, notre parole est souvent dis­qua­li­fiée. On nous dit qu’on est para­noïaque », ajoute-t-elle. La tren­te­naire décrit aussi une forte injonc­tion à l’assimilation, comme un piège iné­luc­table : « Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la res­pec­ta­bi­li­té est encore plus forte en milieu rural. On apprend très tôt qu’il faut se faire discret·es pour espérer négocier une petite place. Enfant, pour être acceptée, j’ai développé de la négro­pho­bie à mon égard. »

Organiser des évé­ne­ments anti­ra­cistes à Joigny relève, selon Les Voix éclairées, du parcours du com­bat­tant. « Certains lieux muni­ci­paux ou asso­cia­tifs jettent nos tracts et refusent d’informer la popu­la­tion de nos actions », s’indignent Naël et Lucie, 24 et 25 ans. En 2021, avec l’accord de la mairie, un collectif éco­lo­giste a recon­ver­ti une ancienne caserne militaire en tiers-lieu, baptisé La Caserne bascule. Situé à deux minutes en voiture du quartier de la Madeleine, l’endroit peine à s’ouvrir aux ini­tia­tives des Voix éclairées. « Majoritairement Blanc·hes, ces militant·es portent des keffiehs, font de l’appropriation cultu­relle, mais ne s’intéressent pas à nos vécus », ironise Naël, qui se souvient que, « pour s’ouvrir aux habitant·es de la Madeleine », la structure a invité l’association Banlieue Climat, connue pour son enga­ge­ment mêlant écologie et anti­ra­cisme. « Pourquoi aller chercher un collectif citadin alors que, nous, on vit ici ? », s’agace Essé Messan.

Mais pour Sylv, militant·e queer franco­algérien·ne investi·e dans l’écolieu, là encore, « la posture » de la fon­da­trice des Voix éclairées « crée des tensions, en interne » : des militant·es se sentent « attaqué·es per­son­nel­le­ment ». À l’inverse, iel considère que ce collectif « fait bouger les choses et oblige à s’éduquer ». En septembre 2025, l’activiste a créé avec d’autres occupant·es un « espace anti­ra­ciste » à La Caserne bascule afin de tra­vailler sur les biais racistes qui imprègnent les usager·es. Une ini­tia­tive très insuf­fi­sante aux yeux d’Essé Messan, qui estime que La Caserne bascule « a pour stratégie de surfer sur une image inclusive ».

Le refus de la fuite et de l’assimilation

Lorsqu’il s’était lancé en politique, Abdelkarim Handichi pensait « changer les choses », convaincu que ses études supé­rieures et sa réussite sociale « mon­tre­raient une autre facette de l’immigration ». Mais, six ans plus tard et alors que le maire (socia­liste) vient d’être reconduit, ce Jovinien a rendu son tablier d’élu et envisage de s’installer au Maroc. Vivre ailleurs, en ville ou à l’étranger, est aussi le rêve de Naël, de Flam, ou des enfants d’Elika.

« Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la res­pec­ta­bi­li­té est encore plus forte en milieu rural. »
Natacha Djedji, doc­to­rante et consul­tante indé­pen­dante en socio­lo­gie de la race

Essé Messan, elle, refuse de partir à nouveau : « Joigny, c’est chez moi. Si des néoruraux peuvent profiter de la campagne, pourquoi ne le pourrais-je pas, alors que j’ai grandi ici ? » Pour aider les personnes racisées à rester, la jeune mère rêve d’ouvrir un lieu où les victimes de dis­cri­mi­na­tions pour­raient « se retrouver dans la joie, s’organiser mais, aussi, se reposer ». Elle voudrait que La Caserne bascule « partage ses pri­vi­lèges » et donc, le lieu. Mais pour mener ces batailles, cette mère céli­ba­taire a renoncé à la res­pec­ta­bi­li­té : « Nos réalités ne sont jamais prises au sérieux et, en plus, on devrait rester discrètes ? De toute façon, je suis perçue comme “la femme noire énervée”… Élu·es comme militant·es blanc·hes reçoivent mes critiques per­son­nel­le­ment au lieu de s’interroger sur les manières de combattre col­lec­ti­ve­ment le racisme qui structure notre société. »

Dans la boulangerie-café proche de la gare où je l’interviewe un matin de décembre, Essé Messan se retourne plusieurs fois, de peur d’être écoutée. Le coût du combat anti­ra­ciste est élevé pour les personnes non blanches en milieu rural, mais la militante a fait un choix : « Faire le jeu de l’assimilation finit par atteindre ta santé mentale, car tu renies des parts de toi-même et, au final, ça ne change rien. Alors autant être radicale. » Seule la sécurité de sa famille pourrait la freiner, dit celle pour qui « rester est un acte politique ».

* Le prénom a été modifié.

Annabelle Martella

Contributrice régulière des pages culture de Libération, elle se consacre aussi au cinéma. Elle a co-réalisé avec Fany Chaloche un moyen-métrage sur l’adolescence en milieu rural, Skatepark. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

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