Le 4 septembre dernier, le procès de Lyndsay Clancy aux États-Unis a finalement été annulé. Accusée du meurtre de ses trois enfants – Callan (8 mois), Dawson (3 ans) et Cora (5 ans) –, elle avait reconnu les faits tout en plaidant l’irresponsabilité en raison d’une psychose post-partum. Après plusieurs semaines de débat, les membres du jury populaire du tribunal de Plymouth (Massachusetts) ont échoué à se mettre d’accord sur un verdict. Un dénouement rare qui raconte, entre beaucoup d’autres choses, notre impossibilité à regarder en face la violence des mères, quelles qu’en soient les raisons.
Comme l’ont rappelé les polémiques qui, tout l’été, ont accompagné ce procès, il reste difficile de penser la maternité en dehors des notions d’amour et de dévouement. On a vu des masculinistes accuser des féministes de récupérer l’affaire, mais aussi des militantes enfantistes regretter que les trois jeunes victimes aient été si peu nommées. Cette fiction toxique de la mère parfaite, émanation d’une rhétorique patriarcale tenace, enferme les mères dans un rôle parfois impossible à tenir. Pour le plus grand malheur de leurs filles.
Depuis les années 1970, des intellectuelles et militantes féministes s’attèlent pourtant à penser l’ambivalence maternelle : « Un jour [ma mère] pouvait railler mon amour pour la lecture et menacer de confisquer tous mes livres, écrit bell hooks dans Communion (Points féminisme, 2025), et le suivant, parler avec fierté de ces mêmes passions qu’elle avait tournées en dérision et utilisées pour m’humilier. » L’autrice africaine-étasunienne remarque que « des femmes de toutes origines et classes sociales confesseront avoir entendu la même chose de la bouche de leurs propres mères – des paroles qui leur donnaient le sentiment que quelque chose ne tournait vraiment pas rond chez elles ».
Rejoignant les perspectives développées par les militant⋅es enfantistes qui luttent contre la domination adulte à l’égard des enfants, une poignée d’autrices féministes reprennent aujourd’hui à leur compte la critique du totem maternel, depuis leur position de fille – avec une recrudescence de sorties en librairie ces derniers mois. Conscientes que le mother bashing est une piste verglacée déjà largement labourée par des masculinistes se réclamant de la pensée psychanalytique, elles prennent soin d’interroger le système politique dans lequel leurs mères comme leurs relations avec elles sont enfermées.
🖋️ Dans cette newsletter, nous vous proposons une sélection d’ouvrages qui, à la délicate question de la violence des mères, suggèrent une multitude de réponses. La première et la plus efficace d’entre elles semblant finalement être… l’écriture.
👁️ Je me regarderai dans les yeux
Dans son premier roman, sorti à l’été 2025, l’autrice franco-marocaine Rim Battal poursuit le travail entamé avec L’Eau du bain (Le Castor astral, 2019), un recueil de poésie dans lequel elle traitait en miroir la violence de son post-partum et la violence de sa mère. Dans Je me regarderai dans les yeux, la jeune Rim, 17 ans, s’enfuit de chez elle après que sa génitrice, l’ayant surprise à fumer une cigarette en cachette, l’a violemment insultée et rouée de coups. « Ma mère m’avait toujours surveillée de près, me collait à la peau, comme une seconde peau, craignait d’affreux scandales qui arriveraient par moi […] Le moindre mot en trop, suspicion de transgression, la moindre note un peu plus basse que les autres se soldait par une avalanche de coups plus ou moins raisonnables, plus ou moins douloureux », écrit-elle. Pour laver l’honneur de la famille, Rim Battal « présumée coupable du crime le plus ridicule qui soit : celui d’avoir couché sans être mariée » doit, pour rentrer chez elle, produire un test de virginité. Un examen finalement mené avec la brutalité d’un viol par une gynécologue de Casablanca. Dans la violence des femmes de son entourage, transférant sur ses épaules de jeune fille le poids millénaire de la misogynie institutionnalisée, elle voit pourtant « le résultat d’une violence plus grande » : « Ma mère, dit-elle, est déformée parce qu’elle enrage de ce plafond de verre et de ces murs de verre contre lesquels elle s’est cognée toute sa vie. »
🩸 Faire la peau
Comme pour Rim Battal, il est question pour Louise Chennevière – et ce, dès le titre de son ouvrage – de « faire la peau ». Pas tant à sa mère elle-même qu’au mythe de l’amour maternel inconditionnel. Écrit dans un souffle, ce livre paru en août 2026 dissèque le cheminement intérieur qui permet la rupture de l’écrivaine avec cette femme, bourgeoise toxicomane, fantasque et agressive, qui ne manque pas une occasion de l’humilier, moralement ou physiquement. Peut-être même que cet ouvrage est le véhicule de cette rupture. Écrit en parallèle de ce processus, il s’achève par un adieu.
Puissant, touchant, mais surtout très perturbant pour toustes les enfants – aimé·es ou non – que nous sommes, le livre fait exister un récit qui manque à nos représentations, aux grands mythes autant qu’à la littérature : celui d’une femme qui déboulonne la statue maternelle, renonce à un amour qu’on disait donné d’avance, pour finalement reprendre sa liberté. Dans une interview donnée à france.tv slash, Louise Chennevière affirme désormais tranquillement : « De la même manière que tout le monde vous dit : si votre mec vous frappe, il faut partir. J’ai envie de dire la même chose : si votre mère vous frappe, il faut partir. »
🙋🏽♀️ Pardonner à nos mères
Paru quelques mois plus tôt, Pardonner à nos mères apparaît comme une préfiguration théorique de Faire la peau. Dans cette enquête réalisée auprès de 150 femmes, la journaliste Claire Richard fait émerger et met à l’épreuve le concept de matrophobie. Un terme qu’elle a découvert chez la poétesse étasunienne Adrienne Rich qui désigne « la peur de devenir comme sa mère ». Une peur que l’autrice partage avec de nombreuses femmes, si l’on en croit les témoignages rapportés dans ce livre. Dès lors, le conflit mère-fille sort de la problématique individuelle et des interprétations psy pour devenir le motif d’une histoire collective. Une histoire marquée par la domination masculine et la naturalisation de la maternité qui, si on prend la peine de s’y attarder, permet non pas forcément de pardonner – comme le suggère le titre de l’ouvrage – mais au moins d’expliquer. Dans cet essai, la violence maternelle n’est qu’une modalité de relation parmi d’autres, mais elle a le mérite d’être abordée frontalement par des témoignages de violences psychologiques, physiques et sexuelles exercées par des mères.
❤️🩹 L’effet maternel
Comme Louise Chennevière, Virginie Linhart a grandi dans un appartement parisien aux murs tapissés de livres dans lequel se donnaient des fêtes auxquelles les enfants assistaient sans réellement y avoir été convié⋅es.
Comme elle, la documentariste a grandi auprès d’une mère – une figure de Mai 68 – qui rêvait de s’émanciper de son milieu bourgeois, au point de consacrer toute son énergie à s’écarter du modèle de mère que la société appelle de ses vœux. Publié il y a six ans, l’ouvrage raconte l’agressivité d’une mère à l’égard de sa fille, qui pourtant quémande en permanence son amour et son attention. Quelques années avant que le concept de « climat incestuel » ne se démocratise, il décrit l’omniprésence de la sexualité d’une adulte dans la vie de sa fille, les amants qui passent de l’une à l’autre, l’extrême porosité des espaces de chacune. Pour avoir raconté ce pan de son histoire familiale, l’autrice sera, quelques jours avant la parution du livre, assignée en référé par sa mère, qui réclame la suppression de plusieurs dizaines de pages la concernant. Virginie Linhart sortira gagnante de ce procès et déclarera dans Le Monde quelques années plus tard : « Plutôt que de rester dans le giron familial, j’ai préféré reprendre ma liberté à travers l’écriture, quitte à le payer très cher. »
