En cette année 1972, tous les mercredis, les autrices Maria Isabel Barreno, Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta s’installent à l’une des tables d’un bar lisboète.
Braver la censure
L’histoire de cet ouvrage commence en avril 1971. Alors qu’elle rentre chez elle, Maria Teresa Horta est victime d’une tentative d’intimidation à cause de la publication du recueil de poèmes érotiques Minha Senhora de Mim (« Ma dame à moi »), un ouvrage rapidement saisi par la censure et interdit de diffusion. Quelques jours après l’agression, le trio se réunit et commence à réfléchir à un projet de livre collectif : si une femme cause tant d’histoires, qu’en serait-il de trois ? Elles ont l’envie commune d’écrire sur Mariana Alcoforado, une religieuse du xviie siècle à qui l’on attribue les Lettres portugaises, cinq lettres d’amour passionnées adressées à un officier français devenu son amant. Le livre qu’elles souhaitent écrire, et qu’elles proposent d’intituler Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres portugaises »), revendique l’héritage de la religieuse tout en le détournant. L’idée des trois autrices est de renverser le stéréotype de la femme passive, réduite à sa souffrance amoureuse, pour la transformer en une figure de résistance qui incarne une pluralité de femmes contestataires.
Pendant neuf mois, les trois femmes écrivent chacune de leur côté, puis elles se lisent leurs textes à haute voix sans jamais se corriger entre elles. Lorsque l’un d’entre eux est approuvé, il devient collectif, au point qu’il est impossible de savoir qui a écrit quoi. Les Nouvelles Lettres portugaises mélangent cent-vingt lettres, poèmes, essais, récits et citations. Le livre brouille les frontières entre les genres littéraires, et son processus d’écriture efface la figure traditionnelle de l’auteur·ice unique. Dans un régime fondé sur l’autorité et les hiérarchies, cette œuvre aux voix multiples constitue en soi un geste d’insoumission.
Les thématiques qu’elle développe sont elles aussi subversives. Dans le tableau de la société portugaise qu’il dresse, le livre met en lumière les violences perpétrées par le régime salazariste : la répression des mouvements de libération dans les colonies portugaises, la censure des opposant·es politiques provoquant leur émigration en masse, mais aussi la condition des femmes, dont la sexualité, la maternité et la vie conjugale sont étroitement encadrées par l’État et l’Église. Si les trois Maria ont suscité l’intérêt de plusieurs éditeur·ices, c’est finalement Natália Correia, poétesse, romancière, dramaturge et essayiste, opposante depuis les années 1940, qui le publiera en avril 1972 aux éditions Estúdios Cor, sans aucune coupe. Mais pas sans difficultés. En effet, cette année-là, une nouvelle loi sur la presse qui veut élargir la responsabilité pénale des écrits aux employé·es d’imprimerie est en préparation. Juste avant l’impression, alors qu’il vient de prendre connaissance du texte, un typographe alerte le propriétaire de l’imprimerie, qui signale l’ouvrage aux services de la censure afin de se dégager de toute responsabilité. Il imprime néanmoins le livre, qui rencontre un certain succès à sa parution. Un mois après sa sortie, l’ouvrage est saisi par la police politique, mais il continue de circuler clandestinement.

Les autrices reçoivent alors une convocation les informant qu’elles sont poursuivies pour outrage aux mœurs et pornographie. « Ces chefs d’accusation cachaient la vraie raison politique de l’interdiction : trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste », explique Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon, qui a réédité le texte en France en 2025. Dans O que podem as palavras (Ce que peuvent les mots), un documentaire réalisé par Luísa Sequeira et Luísa Marinh sorti en 2023, Maria Teresa Horta commente : « Ils étaient fascistes et rétrogrades. Pour eux, la place de la femme était à la cuisine, avec ses enfants, au salon ou aux champs, pieds nus, comme bêtes de somme. »
Une solidarité féministe inédite
En attendant leur procès, les autrices, qui risquent la prison, décident de faire appel au soutien de féministes vivant en dehors du Portugal, afin de transformer cette affaire en campagne politique internationale et faire pression sur la dictature portugaise. Trois exemplaires du livre sont apportés en France à Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Christiane Rochefort, des écrivaines engagées proches du Mouvement de libération des femmes (MLF)1Né le 26 août 1970, le Mouvement de libération des femmes prône l’action de rue et l’auto-organisation des femmes pour revendiquer l’autonomie corporelle et l’égalité des droits.. À Paris, le livre tombe entre les mains de Carmen Sanchez, voisine de Christiane Rochefort. Elle comprend immédiatement son importance et le transmet à Gilda Grillo, actrice, metteuse en scène et photographe brésilienne. Cette dernière est membre du Groupe latino-américain des femmes à Paris, un collectif créé en 1972 réunissant des militantes exilées, principalement brésiliennes – donc lusophones –, qui publie le bulletin bilingue Nosotras de 1974 à 1976. Elle réalise la première traduction d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises en français puis en anglais.
Les féministes du Groupe latino-américain, parce qu’elles disposent de réseaux militants transnationaux, vont diffuser l’information dans les cercles francophones puis anglophones. « Il y avait à l’époque de nombreux échanges de courriers et de bulletins. La circulation des informations concernant les actions menées dans différents pays était relativement importante. Les groupes de diaspora jouaient un rôle de relais essentiel, ce qui leur permettait aussi de valoriser leur place dans les espaces nationaux où ils vivaient », explique Milène Le Goff, doctorante en histoire qui étudie la circulation des pratiques, des savoirs et des luttes entre mouvements féministes dans les années 1970.
« Trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste. »
Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon
Gilda Grillo et Faith Gillespie, écrivaine étasunienne, organisent une première lecture du texte en anglais lors d’une réunion de l’antenne parisienne de la National Organization for Women. Puis, début juin 1973, accompagnées par d’autres membres du groupe, elles se rendent dans la ville de Cambridge (Massachusetts) pour assister à l’International Feminist Planning Conference, une rencontre de 300 féministes venu·es de 27 pays pour construire un mouvement féministe international. Là-bas, elles évoquent l’affaire des Trois Maria et proposent une action coordonnée pour faire pression sur les juges portugais. Leur motion est adoptée à l’unanimité. C’est la première initiative politique du mouvement. À cette occasion, le procès que la dictature portugaise intente aux trois Maria est également désigné comme la « première cause féministe internationale ». Dans la foulée, une fête de soutien est organisée à New York, avec un texte d’invitation signé notamment par Kate Millett, théoricienne du féminisme radical ; Ti-Grace Atkinson, militante féministe radicale ; Jill Johnston, journaliste et critique culturelle engagée dans le mouvement de libération des femmes, et Gloria Steinem, l’une des principales figures du féminisme étasunien.
À l’approche de leur audience fixée le 3 juillet 1973 à Lisbonne, des manifestations se tiennent dans 17 pays, devant les ambassades du Portugal. Chaque fois, des centaines de femmes brandissent des pancartes proclamant : « All women are Maria ». Pour Milène Le Goff, cette solidarité internationale s’explique par le fait que l’affaire cristallise plusieurs enjeux centraux de la deuxième vague féministe : la dénonciation d’un régime autoritaire, la sexualité, le rapport au corps des femmes et les violences sexistes et sexuelles. « On pourrait presque dire qu’elles ont un positionnement antifasciste, poursuit-elle. Elles dénoncent le régime salazariste, et cela fait écho à d’autres luttes, comme celles contre le régime du shah d’Iran, de Pinochet au Chili ou de Franco en Espagne2Ces régimes dictatoriaux sont contemporains du régime salazariste avec lequel ils partagent de nombreuses caractéristiques : ils sont conservateurs, religieux ou nationalistes. ».

Pour l’historienne, cette affaire résonne particulièrement aujourd’hui et rappelle l’importance d’une internationalisation des luttes féministes et antifascistes qui « permet de partager des stratégies, de construire des solidarités ».
« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès. »
Milène Le Goff, doctorante en histoire
Le procès est reporté à octobre 1973, puis en janvier et au printemps 1974. Dans l’intervalle, les actions de soutien se structurent. En France, La Nuit des femmes du 21 octobre 1973, une lecture d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises au Palais de Chaillot organisée en soutien aux Trois Maria, donne lieu à un documentaire de Delphine Seyrig. Si l’événement est tombé dans l’oubli, il regroupe pourtant de nombreuses figures féministes de l’époque. Grâce aux images tournées ce soir-là, Adília Martins de Carvalho et Maira Abreu, chercheuses en études lusophones, ont identifié parmi les participantes, cinq des neuf militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) qui, en août 1970, déposaient sous l’Arc de triomphe, une gerbe en hommage à la femme du Soldat inconnu : l’écrivaine et théoricienne Monique Wittig, Christiane Rochefort, Christine Delphy, sociologue et fondatrice du féminisme matérialiste français, Monique Bourroux, militante des premiers groupes du MLF et Cathy Bernheim, écrivaine et journaliste. Aux Pays-Bas et en Allemagne, des féministes occupent l’ambassade portugaise. À New York, Gilda Grillo met en scène Women on Trial à partir d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises. Des lettres de soutien sont envoyées par les poétesses étasuniennes Adrienne Rich et Anne Sexton, d’autres arrivent depuis le Pakistan, l’Afrique du Sud ou la Nouvelle-Zélande.
« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès », reprend Milène Le Goff. Elle fait le parallèle avec les flottilles pour Gaza qui, en 2025, ont traversé la Méditerranée pour dénoncer le blocus israélien : « En attirant le regard de nos sociétés situées dans différents espaces, on peut protéger des personnes arrêtées simplement pour avoir dénoncé des actes absolument terribles. »
Le 25 avril 1974, la révolution des Œillets renverse la dictature salazariste. Les autrices des Nouvelles Lettres portugaises sont finalement jugées et acquittées le 7 mai. Interviewée dans le documentaire tourné en 2003, Maria Isabel Barreno attribue en partie ce dénouement à la mobilisation internationale : « Je suis convaincue que ça a suffisamment retardé le procès pour qu’il ait lieu après le 25 avril. » Après l’annonce du jugement, sur le parvis du tribunal, Maria Teresa Horta et Maria Isabel Barreno annoncent la création du Mouvement de libération des femmes portugais.

« Nous les femmes »
La traduction française des Nouvelles Lettres portugaises, par Vera Alves da Nóbrega, Évelyne Le Garrec et Monique Wittig, est publiée dans la foulée aux éditions du Seuil. Dans la préface, elles écrivent : « Ce livre est un symbole. Par son histoire. Par la façon dont nous avons eu l’occasion, nous et d’autres femmes, de l’approcher. Par le mouvement international féministe qu’il a suscité. Et, avant tout, par le fait même qu’il existe aujourd’hui, ici. » C’est cette préface qu’Isabella Checcaglini a redécouverte cinquante ans plus tard, tandis que l’affaire avait été effacée de la mémoire collective. Elle décide alors de republier le livre : « C’est là toute la force de la littérature : la parole se renouvelle à chaque lecture. En continuant de lire ce texte aujourd’hui, la voix de ces femmes reste vivante ». Frappée par l’actualité du texte encore aujourd’hui, et réalisant que cette première traduction française n’est plus disponible et parfois controversée, Isabella Checcaglini décide de confier la retraduction à la chercheuse en étude lusophone Ilda Mendes dos Santos et à la traductrice Agnès Levécot. Cela afin de proposer une nouvelle édition critique qui recontextualise le texte et en rappelle toute l’importance, à l’époque comme maintenant.
L’histoire ne s’arrête pas là. La mobilisation suscitée par le procès a contribué à structurer durablement les réseaux féministes transnationaux nés au milieu des années 1970. « C’est un événement qui a été oublié, et pourtant il a eu des effets importants. L’affaire des Trois Maria a généré une solidarité féministe internationale assez novatrice. Avant ça, il y avait déjà des traces de réseaux internationaux, notamment au xixe siècle, mais ce qui s’est joué à l’époque est fondateur », explique l’historienne Milène Le Goff.
Les réseaux et contacts établis lors de la défense des trois autrices portugaises ont été déterminants dans la structuration d’événements, comme le Congrès international féministe à Francfort en novembre 19743Le Congrès international féministe réunit des militantes de nombreux pays pour coordonner les revendications du mouvement féministe international., et surtout le Tribunal des crimes contre les femmes en 1976 à Bruxelles. Pensé en opposition à la Conférence promue par l’ONU en 1975 à Mexico, le Tribunal entend recentrer l’attention de l’opinion sur les violences concrètes subies par les femmes : violences domestiques, exploitations économiques, violences sexuelles… L’événement réunit près de 2 000 femmes issues de 40 pays. Les participantes annoncent la formation d’un « réseau féministe international » en s’appuyant sur ce qui a été fait autour du procès des autrices portugaises. Les membres du Groupe latino-américain à Paris jouent un rôle important dans sa préparation, qui sera plus tard analysée comme l’une des prémices du mouvement MeToo.
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Ainsi, pour Maira Abreu, chercheuse en sciences sociales, le Groupe latino-américain théorise un « nous les femmes » commun mais situé4Maira Abreu, « Nosotras : un féminisme latino-américain dans le Paris des années 1970 », Cahiers du Genre,no 68, 2020. : les femmes doivent être comprises à partir de leurs réalités socio-économiques, cette diversité n’empêchant pas l’affirmation d’un patriarcat pensé comme global. Émerge alors une identité commune qui prend en compte les rapports de race, de classe et de sexe. Une approche qui annonce la notion d’intersectionnalité, qui sera théorisée par la juriste et universitaire américaine Kimberlé Crenshaw dans les années 1990 et structurera par la suite une partie des milieux féministes. Longtemps oubliée, l’affaire des Trois Maria rappelle ainsi une histoire plus large des circulations féministes transnationales qu’il semble aujourd’hui urgent de relire. •


