1972 : L’affaire des « Trois Maria », les prémices d’un mouvement féministe mondial

Au début des années 1970, un procès accusant trois autrices por­tu­gaises de por­no­gra­phie et d’atteinte aux mœurs a déclenché une vaste mobi­li­sa­tion féministe inter­na­tio­nale. À l’heure où l’extrême droite progresse dans de nombreux pays et où les droits des femmes sont à nouveau remis en question, l’affaire dite des « Trois Maria » rappelle la force des soli­da­ri­tés transnationales.
Publié le 27/07/2026

Le 7 mai 1974, à Lisbonne, les écrivaines Maria Teresa Horta, Maria Isabel Barreno et Maria Velho da Costa sortent du tribunal où elles viennent d’être acquittées. Elles étaient poursuivies pour pornographie et atteinte aux moeurs à la suite de la publication de leur ouvrage Novas Cartas Portuguesas. BRAZILIAN DIGITAL LIBRARY / DR
Le 7 mai 1974, à Lisbonne, les écri­vaines Maria Teresa Horta, Maria Isabel Barreno et Maria Velho da Costa sortent du tribunal où elles viennent d’être acquit­tées. Elles étaient pour­sui­vies pour por­no­gra­phie et atteinte aux moeurs à la suite de la publi­ca­tion de leur ouvrage Novas Cartas Portuguesas. BRAZILIAN DIGITAL LIBRARY / DR

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

En cette année 1972, tous les mercredis, les autrices Maria Isabel Barreno, Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta s’installent à l’une des tables d’un bar lisboète.

Les deux premières tra­vaillent à l’Institut national de recherche indus­trielle et la troisième au journal A Capital, où elle dirige le sup­plé­ment Literatura e Arte. Elles sont aussi écri­vaines et ont déjà toutes publié des livres. Pendant ce rendez-vous heb­do­ma­daire, les trois femmes parlent de lit­té­ra­ture, de sexualité, d’avortement ou de violences sexuelles. Ces dis­cus­sions consti­tuent déjà une trans­gres­sion dans un Portugal qui vit sous le joug d’une dictature installée trente-neuf ans plus tôt par António de Oliveira Salazar. Dirigée, d’une main de fer, depuis 1968, par son suc­ces­seur Marcelo Caetano, la dictature por­tu­gaise s’incarne dans une devise simple : « Dieu, Patrie et Famille ». Depuis onze ans, elle réprime dans le sang les mou­ve­ments indé­pen­dan­tistes dans ses colonies d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau. Presse, lit­té­ra­ture et spec­tacles sont soumis à la censure, tandis que la police politique traque les opposant·es. Dans ce climat où la parole des citoyen·nes, et plus par­ti­cu­liè­re­ment des femmes, est étroi­te­ment sur­veillée, un livre peut devenir une menace pour le régime. Celui que s’apprêtent à écrire les Trois Maria le fera trembler et mobi­li­se­ra des soutiens bien au-delà des fron­tières portugaises.

Braver la censure

L’histoire de cet ouvrage commence en avril 1971. Alors qu’elle rentre chez elle, Maria Teresa Horta est victime d’une tentative d’intimidation à cause de la publi­ca­tion du recueil de poèmes érotiques Minha Senhora de Mim (« Ma dame à moi »), un ouvrage rapi­de­ment saisi par la censure et interdit de diffusion. Quelques jours après l’agression, le trio se réunit et commence à réfléchir à un projet de livre collectif : si une femme cause tant d’histoires, qu’en serait-il de trois ? Elles ont l’envie commune d’écrire sur Mariana Alcoforado, une reli­gieuse du xviie siècle à qui l’on attribue les Lettres por­tu­gaises, cinq lettres d’amour pas­sion­nées adressées à un officier français devenu son amant. Le livre qu’elles sou­haitent écrire, et qu’elles proposent d’intituler Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres por­tu­gaises »), reven­dique l’héritage de la reli­gieuse tout en le détour­nant. L’idée des trois autrices est de renverser le sté­réo­type de la femme passive, réduite à sa souf­france amoureuse, pour la trans­for­mer en une figure de résis­tance qui incarne une pluralité de femmes contestataires.

Pendant neuf mois, les trois femmes écrivent chacune de leur côté, puis elles se lisent leurs textes à haute voix sans jamais se corriger entre elles. Lorsque l’un d’entre eux est approuvé, il devient collectif, au point qu’il est impos­sible de savoir qui a écrit quoi. Les Nouvelles Lettres por­tu­gaises mélangent cent-vingt lettres, poèmes, essais, récits et citations. Le livre brouille les fron­tières entre les genres lit­té­raires, et son processus d’écriture efface la figure tra­di­tion­nelle de l’auteur·ice unique. Dans un régime fondé sur l’autorité et les hié­rar­chies, cette œuvre aux voix multiples constitue en soi un geste d’insoumission.

Les thé­ma­tiques qu’elle développe sont elles aussi sub­ver­sives. Dans le tableau de la société por­tu­gaise qu’il dresse, le livre met en lumière les violences per­pé­trées par le régime sala­za­riste : la répres­sion des mou­ve­ments de libé­ra­tion dans les colonies por­tu­gaises, la censure des opposant·es poli­tiques pro­vo­quant leur émi­gra­tion en masse, mais aussi la condition des femmes, dont la sexualité, la maternité et la vie conjugale sont étroi­te­ment encadrées par l’État et l’Église. Si les trois Maria ont suscité l’intérêt de plusieurs éditeur·ices, c’est fina­le­ment Natália Correia, poétesse, roman­cière, dra­ma­turge et essayiste, opposante depuis les années 1940, qui le publiera en avril 1972 aux éditions Estúdios Cor, sans aucune coupe. Mais pas sans dif­fi­cul­tés. En effet, cette année-là, une nouvelle loi sur la presse qui veut élargir la res­pon­sa­bi­li­té pénale des écrits aux employé·es d’imprimerie est en pré­pa­ra­tion. Juste avant l’impression, alors qu’il vient de prendre connais­sance du texte, un typo­graphe alerte le pro­prié­taire de l’imprimerie, qui signale l’ouvrage aux services de la censure afin de se dégager de toute res­pon­sa­bi­li­té. Il imprime néanmoins le livre, qui rencontre un certain succès à sa parution. Un mois après sa sortie, l’ouvrage est saisi par la police politique, mais il continue de circuler clandestinement.

Couverture de la première édition de Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres portugaises ») publiée aux éditions Estúdios Cor à Lisbonne en 1972.
Couverture de la première édition de Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres por­tu­gaises ») publiée aux éditions Estúdios Cor à Lisbonne en 1972.

Les autrices reçoivent alors une convo­ca­tion les informant qu’elles sont pour­sui­vies pour outrage aux mœurs et por­no­gra­phie. « Ces chefs d’accusation cachaient la vraie raison politique de l’interdiction : trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime sala­za­riste », explique Isabella Checcaglini, fon­da­trice des éditions Ypsilon, qui a réédité le texte en France en 2025. Dans O que podem as palavras (Ce que peuvent les mots), un docu­men­taire réalisé par Luísa Sequeira et Luísa Marinh sorti en 2023, Maria Teresa Horta commente : « Ils étaient fascistes et rétro­grades. Pour eux, la place de la femme était à la cuisine, avec ses enfants, au salon ou aux champs, pieds nus, comme bêtes de somme. »

Une solidarité féministe inédite

En attendant leur procès, les autrices, qui risquent la prison, décident de faire appel au soutien de fémi­nistes vivant en dehors du Portugal, afin de trans­for­mer cette affaire en campagne politique inter­na­tio­nale et faire pression sur la dictature por­tu­gaise. Trois exem­plaires du livre sont apportés en France à Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Christiane Rochefort, des écri­vaines engagées proches du Mouvement de libé­ra­tion des femmes (MLF)1Né le 26 août 1970, le Mouvement de libé­ra­tion des femmes prône l’action de rue et l’auto-organisation des femmes pour reven­di­quer l’autonomie cor­po­relle et l’égalité des droits.. À Paris, le livre tombe entre les mains de Carmen Sanchez, voisine de Christiane Rochefort. Elle comprend immé­dia­te­ment son impor­tance et le transmet à Gilda Grillo, actrice, metteuse en scène et photo­graphe bré­si­lienne. Cette dernière est membre du Groupe latino-américain des femmes à Paris, un collectif créé en 1972 réunis­sant des mili­tantes exilées, prin­ci­pa­le­ment bré­si­liennes – donc luso­phones –, qui publie le bulletin bilingue Nosotras de 1974 à 1976. Elle réalise la première tra­duc­tion d’extraits des Nouvelles Lettres por­tu­gaises en français puis en anglais.

Les fémi­nistes du Groupe latino-américain, parce qu’elles disposent de réseaux militants trans­na­tio­naux, vont diffuser l’information dans les cercles fran­co­phones puis anglo­phones. « Il y avait à l’époque de nombreux échanges de courriers et de bulletins. La cir­cu­la­tion des infor­ma­tions concer­nant les actions menées dans dif­fé­rents pays était rela­ti­ve­ment impor­tante. Les groupes de diaspora jouaient un rôle de relais essentiel, ce qui leur per­met­tait aussi de valoriser leur place dans les espaces nationaux où ils vivaient », explique Milène Le Goff, doc­to­rante en histoire qui étudie la cir­cu­la­tion des pratiques, des savoirs et des luttes entre mou­ve­ments fémi­nistes dans les années 1970.


« Trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste. »

Isabella Checcaglini, fon­da­trice des éditions Ypsilon


Gilda Grillo et Faith Gillespie, écrivaine éta­su­nienne, orga­nisent une première lecture du texte en anglais lors d’une réunion de l’antenne pari­sienne de la National Organization for Women. Puis, début juin 1973, accom­pa­gnées par d’autres membres du groupe, elles se rendent dans la ville de Cambridge (Massachusetts) pour assister à l’International Feminist Planning Conference, une rencontre de 300 fémi­nistes venu·es de 27 pays pour construire un mouvement féministe inter­na­tio­nal. Là-bas, elles évoquent l’affaire des Trois Maria et proposent une action coor­don­née pour faire pression sur les juges portugais. Leur motion est adoptée à l’unanimité. C’est la première ini­tia­tive politique du mouvement. À cette occasion, le procès que la dictature por­tu­gaise intente aux trois Maria est également désigné comme la « première cause féministe inter­na­tio­nale ». Dans la foulée, une fête de soutien est organisée à New York, avec un texte d’invitation signé notamment par Kate Millett, théo­ri­cienne du féminisme radical ; Ti-Grace Atkinson, militante féministe radicale ; Jill Johnston, jour­na­liste et critique cultu­relle engagée dans le mouvement de libé­ra­tion des femmes, et Gloria Steinem, l’une des prin­ci­pales figures du féminisme étasunien.

À l’approche de leur audience fixée le 3 juillet 1973 à Lisbonne, des mani­fes­ta­tions se tiennent dans 17 pays, devant les ambas­sades du Portugal. Chaque fois, des centaines de femmes bran­dissent des pancartes pro­cla­mant : « All women are Maria ». Pour Milène Le Goff, cette soli­da­ri­té inter­na­tio­nale s’explique par le fait que l’affaire cris­tal­lise plusieurs enjeux centraux de la deuxième vague féministe : la dénon­cia­tion d’un régime auto­ri­taire, la sexualité, le rapport au corps des femmes et les violences sexistes et sexuelles. « On pourrait presque dire qu’elles ont un posi­tion­ne­ment anti­fas­ciste, poursuit-elle. Elles dénoncent le régime sala­za­riste, et cela fait écho à d’autres luttes, comme celles contre le régime du shah d’Iran, de Pinochet au Chili ou de Franco en Espagne2Ces régimes dic­ta­to­riaux sont contem­po­rains du régime sala­za­riste avec lequel ils partagent de nom­breuses carac­té­ris­tiques : ils sont conser­va­teurs, religieux ou natio­na­listes. ».

En 1973, à Los Angeles, une manifestation féministe est organisée en soutien aux « Trois Maria ». Le mouvement de solidarité envers les trois autrices portugaises est l’une des premières mobilisations féministes internationales et a contribué à structurer les réseaux féministes transnationaux jusqu’à aujourd’hui. LOS ANGELES TIMES VIA GETTY IMAGES
En 1973, à Los Angeles, une mani­fes­ta­tion féministe est organisée en soutien aux « Trois Maria ». Le mouvement de soli­da­ri­té envers les trois autrices por­tu­gaises est l’une des premières mobi­li­sa­tions fémi­nistes inter­na­tio­nales et a contribué à struc­tu­rer les réseaux fémi­nistes trans­na­tio­naux jusqu’à aujourd’hui. LOS ANGELES TIMES VIA GETTY IMAGES

Pour l’historienne, cette affaire résonne par­ti­cu­liè­re­ment aujourd’hui et rappelle l’importance d’une inter­na­tio­na­li­sa­tion des luttes fémi­nistes et anti­fas­cistes qui « permet de partager des stra­té­gies, de construire des solidarités ».


« C’est l’intérêt média­tique impulsé par les fémi­nistes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès. »

Milène Le Goff, doc­to­rante en histoire


Le procès est reporté à octobre 1973, puis en janvier et au printemps 1974. Dans l’intervalle, les actions de soutien se struc­turent. En France, La Nuit des femmes du 21 octobre 1973, une lecture d’extraits des Nouvelles Lettres por­tu­gaises au Palais de Chaillot organisée en soutien aux Trois Maria, donne lieu à un docu­men­taire de Delphine Seyrig. Si l’événement est tombé dans l’oubli, il regroupe pourtant de nom­breuses figures fémi­nistes de l’époque. Grâce aux images tournées ce soir-là, Adília Martins de Carvalho et Maira Abreu, cher­cheuses en études luso­phones, ont identifié parmi les par­ti­ci­pantes, cinq des neuf mili­tantes du Mouvement de libé­ra­tion des femmes (MLF) qui, en août 1970, dépo­saient sous l’Arc de triomphe, une gerbe en hommage à la femme du Soldat inconnu : l’écrivaine et théo­ri­cienne Monique Wittig, Christiane Rochefort, Christine Delphy, socio­logue et fon­da­trice du féminisme maté­ria­liste français, Monique Bourroux, militante des premiers groupes du MLF et Cathy Bernheim, écrivaine et jour­na­liste. Aux Pays-Bas et en Allemagne, des fémi­nistes occupent l’ambassade por­tu­gaise. À New York, Gilda Grillo met en scène Women on Trial à partir d’extraits des Nouvelles Lettres por­tu­gaises. Des lettres de soutien sont envoyées par les poétesses éta­su­niennes Adrienne Rich et Anne Sexton, d’autres arrivent depuis le Pakistan, l’Afrique du Sud ou la Nouvelle-Zélande.

« C’est l’intérêt média­tique impulsé par les fémi­nistes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès », reprend Milène Le Goff. Elle fait le parallèle avec les flot­tilles pour Gaza qui, en 2025, ont traversé la Méditerranée pour dénoncer le blocus israélien : « En attirant le regard de nos sociétés situées dans dif­fé­rents espaces, on peut protéger des personnes arrêtées sim­ple­ment pour avoir dénoncé des actes abso­lu­ment terribles. »

Le 25 avril 1974, la révo­lu­tion des Œillets renverse la dictature sala­za­riste. Les autrices des Nouvelles Lettres por­tu­gaises sont fina­le­ment jugées et acquit­tées le 7 mai. Interviewée dans le docu­men­taire tourné en 2003, Maria Isabel Barreno attribue en partie ce dénoue­ment à la mobi­li­sa­tion inter­na­tio­nale : « Je suis convain­cue que ça a suf­fi­sam­ment retardé le procès pour qu’il ait lieu après le 25 avril. » Après l’annonce du jugement, sur le parvis du tribunal, Maria Teresa Horta et Maria Isabel Barreno annoncent la création du Mouvement de libé­ra­tion des femmes portugais.

Au second plan, Maria Teresa Horta brandit la pancarte « Mulheres uma força politica » (« les femmes, une force politique ») lors d’une manifestation, à Lisbonne, du Mouvement de libération des femmes portugais, qu’elle a contribué à créer après l’acquittement en 1974. HISTÓRIA DA CLASSE TRABALHADORA / DR
Au second plan, Maria Teresa Horta brandit la pancarte « Mulheres uma força politica » (« les femmes, une force politique ») lors d’une mani­fes­ta­tion, à Lisbonne, du Mouvement de libé­ra­tion des femmes portugais, qu’elle a contribué à créer après l’acquittement en 1974. HISTÓRIA DA CLASSE TRABALHADORA / DR

« Nous les femmes »

La tra­duc­tion française des Nouvelles Lettres por­tu­gaises, par Vera Alves da Nóbrega, Évelyne Le Garrec et Monique Wittig, est publiée dans la foulée aux éditions du Seuil. Dans la préface, elles écrivent : « Ce livre est un symbole. Par son histoire. Par la façon dont nous avons eu l’occasion, nous et d’autres femmes, de l’approcher. Par le mouvement inter­na­tio­nal féministe qu’il a suscité. Et, avant tout, par le fait même qu’il existe aujourd’hui, ici. » C’est cette préface qu’Isabella Checcaglini a redé­cou­verte cinquante ans plus tard, tandis que l’affaire avait été effacée de la mémoire col­lec­tive. Elle décide alors de republier le livre : « C’est là toute la force de la lit­té­ra­ture : la parole se renou­velle à chaque lecture. En conti­nuant de lire ce texte aujourd’hui, la voix de ces femmes reste vivante ». Frappée par l’actualité du texte encore aujourd’hui, et réalisant que cette première tra­duc­tion française n’est plus dis­po­nible et parfois contro­ver­sée, Isabella Checcaglini décide de confier la retra­duc­tion à la cher­cheuse en étude lusophone Ilda Mendes dos Santos et à la tra­duc­trice Agnès Levécot. Cela afin de proposer une nouvelle édition critique qui recon­tex­tua­lise le texte et en rappelle toute l’importance, à l’époque comme maintenant.

L’histoire ne s’arrête pas là. La mobi­li­sa­tion suscitée par le procès a contribué à struc­tu­rer dura­ble­ment les réseaux fémi­nistes trans­na­tio­naux nés au milieu des années 1970. « C’est un événement qui a été oublié, et pourtant il a eu des effets impor­tants. L’affaire des Trois Maria a généré une soli­da­ri­té féministe inter­na­tio­nale assez novatrice. Avant ça, il y avait déjà des traces de réseaux inter­na­tio­naux, notamment au xixe siècle, mais ce qui s’est joué à l’époque est fondateur », explique l’historienne Milène Le Goff.

Les réseaux et contacts établis lors de la défense des trois autrices por­tu­gaises ont été déter­mi­nants dans la struc­tu­ra­tion d’événements, comme le Congrès inter­na­tio­nal féministe à Francfort en novembre 19743Le Congrès inter­na­tio­nal féministe réunit des mili­tantes de nombreux pays pour coor­don­ner les reven­di­ca­tions du mouvement féministe inter­na­tio­nal., et surtout le Tribunal des crimes contre les femmes en 1976 à Bruxelles. Pensé en oppo­si­tion à la Conférence promue par l’ONU en 1975 à Mexico, le Tribunal entend recentrer l’attention de l’opinion sur les violences concrètes subies par les femmes : violences domes­tiques, exploi­ta­tions éco­no­miques, violences sexuelles… L’événement réunit près de 2 000 femmes issues de 40 pays. Les par­ti­ci­pantes annoncent la formation d’un « réseau féministe inter­na­tio­nal » en s’appuyant sur ce qui a été fait autour du procès des autrices por­tu­gaises. Les membres du Groupe latino-américain à Paris jouent un rôle important dans sa pré­pa­ra­tion, qui sera plus tard analysée comme l’une des prémices du mouvement MeToo.

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Ainsi, pour Maira Abreu, cher­cheuse en sciences sociales, le Groupe latino-américain théorise un « nous les femmes » commun mais situé4Maira Abreu, « Nosotras : un féminisme latino-américain dans le Paris des années 1970 », Cahiers du Genre,no 68, 2020. : les femmes doivent être comprises à partir de leurs réalités socio-économiques, cette diversité n’empêchant pas l’affirmation d’un patriar­cat pensé comme global. Émerge alors une identité commune qui prend en compte les rapports de race, de classe et de sexe. Une approche qui annonce la notion d’inter­sec­tion­na­li­té, qui sera théorisée par la juriste et uni­ver­si­taire amé­ri­caine Kimberlé Crenshaw dans les années 1990 et struc­tu­re­ra par la suite une partie des milieux fémi­nistes. Longtemps oubliée, l’affaire des Trois Maria rappelle ainsi une histoire plus large des cir­cu­la­tions fémi­nistes trans­na­tio­nales qu’il semble aujourd’hui urgent de relire. •

  • 1
    Né le 26 août 1970, le Mouvement de libé­ra­tion des femmes prône l’action de rue et l’auto-organisation des femmes pour reven­di­quer l’autonomie cor­po­relle et l’égalité des droits. ↩︎
  • 2
    Ces régimes dic­ta­to­riaux sont contem­po­rains du régime sala­za­riste avec lequel ils partagent de nom­breuses carac­té­ris­tiques : ils sont conser­va­teurs, religieux ou natio­na­listes. ↩︎
  • 3
    Le Congrès inter­na­tio­nal féministe réunit des mili­tantes de nombreux pays pour coor­don­ner les reven­di­ca­tions du mouvement féministe inter­na­tio­nal. ↩︎
  • 4
    Maira Abreu, « Nosotras : un féminisme latino-américain dans le Paris des années 1970 », Cahiers du Genre,no 68, 2020. ↩︎
Margaux Mazellier

Journaliste et autrice basée à Marseille, spécialisée dans les questions de genre et de migrations, elle a signé Marseille trop puissante. 50 ans de féminisme dans la ville la plus rebelle de France (Hors d’atteinte, 2024). Voir tous ses articles

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