Rwanda : le masculinisme génocidaire du mouvement Hutu Power

Entre avril et juillet 1994, les supré­ma­cistes hutus ont exterminé près de 80 % de la minorité tutsie du Rwanda, ciblant par­ti­cu­liè­re­ment les femmes, qui ont été exhibées, mutilées et violées. De longue date, la figure de « la femme tutsie », façonnée par la pro­pa­gande du mouvement Hutu Power, avait préparé ce fémi­ni­cide dans le génocide. Attention, la lecture de cet article peut être éprouvante.
Publié le 27/01/2026

Des crânes de victimes des massacres commis dans et autour d’une église catholique de la ville de Nyamata, au Rwanda, entre le 11 avril et le 14 mai 1994, sont exposés au-dessus du cercueil de Thérèse Mukandori, violée et torturée avant d’être assassinée par les Hutus. Ce mémorial, photographié ici en 2014 pour la commémoration du génocide commis par les Hutu·es sur les Tutsi·es, rend hommage aux 800 000 victimes. BEN CURTIS / AP / SIPA
Des crânes de victimes des massacres commis dans et autour d’une église catho­lique de la ville de Nyamata, au Rwanda, entre le 11 avril et le 14 mai 1994, sont exposés au-dessus du cercueil de Thérèse Mukandori, violée et torturée avant d’être assas­si­née par les Hutus. Ce mémorial, pho­to­gra­phié ici en 2014 pour la com­mé­mo­ra­tion du génocide commis par les Hutu·es sur les Tutsi·es, rend hommage aux 800 000 victimes. BEN CURTIS / AP / SIPA

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire

Dans la crypte carrelée de blanc du mémorial de Nyamata, dans le sud du Rwanda, Thérèse Mukandori gît dans son cercueil. On l’aperçoit à travers une plaque de verre sur laquelle reposent des ossements. 

Ils appar­tiennent à quelques-un·es des 50 000 Tutsi·es assassiné·es métho­di­que­ment dans cette église et à ses abords entre le 11 avril et le 14 mai 1994. Après les premières tueries de masse, comme des milliers d’habitant·es des environs, Thérèse Mukandori s’était réfugiée dans l’enceinte sacrée. Mais, au lieu du sanc­tuaire espéré, l’église et ses annexes furent leur tombeau. Le 15 avril, après plusieurs jours de siège, celles et ceux qui avaient survécu aux grenades et aux balles ont été massacré·es à la machette par les géno­ci­daires hutus.

Dans ce bain de sang, Thérèse Mukandori a été sup­pli­ciée. Après l’avoir forcée à s’exhiber nue, ses bourreaux l’ont violée tour à tour en public avant de lier ses poignets à ses chevilles, de planter un bâton dans son vagin et de l’achever d’un coup de machette sur la nuque. Dans le charnier, son corps a été retrouvé momifié, le visage encore empreint de son dernier hurlement.


Singulière, sa dépouille fait l’objet d’une forme de sacralité : longtemps, son cercueil était présenté ouvert aux visiteur·euses. « Mettre en avant son destin porte à la conscience ce qu’elle a vécu, mais, aussi, la spé­ci­fi­ci­té des souf­frances infligées aux femmes [pendant le génocide] », résume l’historien Marcel Kabanda, président d’Ibuka France (« Souviens-toi », en kinyar­wan­da), une asso­cia­tion « engagée dans le devoir de mémoire et la lutte contre l’impunité ». Désormais à l’abri des regards, mais toujours séparée des ossuaires et caveaux col­lec­tifs, Thérèse Mukandori occupe une place par­ti­cu­lière dans le dis­po­si­tif mémoriel de Nyamata : elle incarne le martyre des Tutsies.


Entre le 7 avril et le 19 juillet 1994, au moins 800 000 enfants, femmes et hommes tutsi·es1À la même période, 50 000 « Hutu·es modéré·es » ont aussi été massacré·es et les femmes violées. ont été exterminé·es par des miliciens et mili­taires, mais aussi par leurs propres voisins hutus. Viols, humi­lia­tions et tortures sexuelles furent des expres­sions sys­té­ma­tiques de la violence géno­ci­daire, qui, ciblant les femmes et les filles, s’est déployée de manière genrée.

Le viol était « la règle, et l’exception le non-viol », écrivait le rap­por­teur spécial de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour le Rwanda en 1996. Il n’a pas été contredit depuis. Dans « Faire le compte de l’incomptable2Catrien Bijleveld, Aafke Morssinkhof et Alette Smeulers, « Counting the Countless: Rape Victimization During the Rwandan Genocide », International Criminal Justice Review, juin 2009. », trois cri­mi­no­logues néer­lan­daises démontrent avec rigueur que, au minimum, 354 440 femmes et filles ont été violées pendant le génocide. Soixante mille d’entre elles ont survécu, souvent meurtries par des tortures et des muti­la­tions les ayant laissées stériles. « Le viol, suivi de la des­truc­tion des organes génitaux, est aussi une manière de détruire le groupe, en tarissant la source », poursuit Marcel Kabanda.


Mais entraver la capacité d’un groupe à engendrer une nouvelle géné­ra­tion passe aussi par la des­truc­tion des liens existants entre ses membres : le viol constitue, là encore, un outil puissant. Séquestrées et violées pendant de longues semaines – y compris devant, voire avec leurs filles –, des sur­vi­vantes ont aussi porté les « enfants des tueurs ». Ces derniers sont les mémoires vivantes des trau­ma­tismes et des hontes liées au fait de n’avoir pas su se protéger ou se défendre. Comme leurs mères, beaucoup de ces enfants ont été rejeté·es par ce qui leur restait de com­mu­nau­té ou de famille.


Punitifs, la majorité des viols ont eu lieu en public parce que les géno­ci­daires consi­dé­raient qu’ils prenaient une « revanche » de race, mais aussi de genre.


Cette déter­mi­na­tion à anéantir sur la durée se révèle, aussi, dans les conta­mi­na­tions inten­tion­nelles par le VIH. En 1993, à une époque où contrac­ter le virus condam­nait à mort dans les dix années à venir, 30 % des femmes enceintes de Kigali étaient porteuses du virus. Six ans plus tard, l’Association des veuves du génocide d’avril (Avega Agahozo) relevait que les deux tiers des sur­vi­vantes étaient séro­po­si­tives. Ce moyen de tuer les femmes – mais aussi leurs futur·es enfants et par­te­naires – avait été reven­di­qué par des géno­ci­daires pendant qu’ils les violaient, et le Tribunal pénal inter­na­tio­nal pour le Rwanda (TPIR3Juridiction pénale inter­na­tio­nale créée en novembre 1994 par l’ONU afin de pour­suivre les res­pon­sables du génocide. Il a été dissous en décembre 2015 ; 62 individus ont été condamnés sur les 93 pour­sui­vis par ce tribunal.) a établi que des miliciens avaient été spé­ci­fi­que­ment recrutés pour contaminer.


Car le viol géno­ci­daire est exécuté sur ordre : « Il ne s’agit pas d’un viol hors de contrôle, mais d’un viol sous contrôle », écrit la juriste éta­su­nienne Catharine MacKinnon, spé­cia­liste des violences sexuelles de guerre, dans son essai Are Women Human? (« Les femmes sont-elles humaines ? », Belknap Press of Harvard University, 2006, non traduit en français). Racistes et sexos­pé­ci­fiques, ces violences géno­ci­daires ont en effet été orga­ni­sées par les autorités poli­tiques et mili­taires afin d’en faire l’instrument de l’anéantissement des Tutsi·es.

Les tutsies, cibles de la propagande

Prolongeant un demi-siècle de déshu­ma­ni­sa­tion et de violences d’État contre les Tutsi·es, le bas­cu­le­ment d’avril 1994 fut loin d’un déchaî­ne­ment spontané. Lorsque, en octobre 1990, le jeune Front patrio­tique rwandais (FPR4Mouvement politico-militaire fondé en 1987 en Ouganda par des exilé·es rwandais·es, majo­ri­tai­re­ment tutsi·es. Le 4 juillet 1994, il prend Kigali et sa pro­gres­sion met fin au génocide.) a lancé une offensive depuis l’Ouganda voisin pour exiger le droit au retour des Tutsi·es en exil et la fin du parti unique – d’obédience natio­na­liste hutue –, la violence politique s’est accélérée. Deux grandes milices hutues se sont struc­tu­rées en 1992 et, alors que les pogroms anti-Tutsi·es se mul­ti­pliaient depuis l’automne 1990, les femmes vivaient déjà dans la peur des viols, craignant les mili­taires et les miliciens qui qua­drillaient le pays. À la suite de l’adoption des réformes recon­nais­sant le droit au mul­ti­par­tisme et à la liberté d’expression adoptées en 1993, ont fleuri des dizaines de médias du Hutu Power, le mouvement supré­ma­ciste hutu, qui a pris forme la même année. La pro­pa­gande diffusée par ces radios et ces journaux a, alors, désigné les Tutsies comme cibles principales.


La racia­li­sa­tion de la société rwandaise est un héritage du colo­nia­lisme belge. Imposant la mention de l’« ethnie » sur la carte d’identité rwandaise au début des années 1930, la Belgique a trans­for­mé des groupes socio-économiques « largement per­méables » en caté­go­ries raciales, rappelle l’historienne spé­cia­liste du génocide des Tutsi·es Hélène Dumas. S’étant toujours appuyée sur la monarchie (abolie en 1961), l’administration coloniale a décidé, à la fin des années 1950, de soutenir la pers­pec­tive répu­bli­caine en encou­ra­geant « les Hutu·es à “se libérer” de la “domi­na­tion” des Tutsi·es », explique-t-elle. Le roi était tutsi. Ici germe le mythe d’une « oppres­sion des Hutu·es » par les Tutsi·es, considéré·es comme « des étranger·es » com­plo­tant pour « voler » le pays aux Hutu·es.


Central dans le discours supré­ma­ciste hutu, l’idée d’un « complot tutsi » se cris­tal­lise dans la figure d’« Umututsikazi » (« la femme tutsie », en kinyar­wan­da), qui apparaît dans « Les dix com­man­de­ments du Hutu », publiés en décembre 1990 par la jeune, mais influente, revue Kangura5Son rédacteur en chef, Hassan Ngeze, a été condamné en 2007 pour inci­ta­tion au génocide et crimes contre l’humanité. Le TPIR a établi que Kangura avait joué un rôle majeur dans la déshu­ma­ni­sa­tion des Tutsies.. Synthétisant les fon­da­men­taux poli­tiques du mouvement Hutu Power, le texte prône la sépa­ra­tion raciale en pré­sen­tant la majorité comme victime d’une minorité : « L’idéologie hutue » serait la voie de l’« auto­dé­fense » face à l’« ennemi commun tutsi ». Le premier « com­man­de­ment » édicte l’interdit suprême pour les hommes hutus de franchir la ligne de proximité, notamment sexuelle, avec « Umututsikazi » : « Tout Muhutu [homme hutu] doit savoir qu’Umututsikazi, où qu’elle soit, travaille à la solde de son ethnie tutsie. Par consé­quent, est traître tout Muhutu qui épouse une Umututsikazi ; fait d’une Umututsikazi sa concubine ; fait d’une Umututsikazi sa secré­taire ou sa protégée. »


Raciste, com­plo­tiste et guerrier, ce manifeste est tout autant mas­cu­li­niste : deux « com­man­de­ments » enjoignent aux Hutues d’entretenir et de préserver l’entre-soi du groupe, les rendant res­pon­sables des com­por­te­ments de « leurs » hommes et enfants. Ainsi, si les Tutsies y sont décrites comme par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuses, toutes les femmes sont réduites à un rôle de gar­diennes ou de traî­tresses vis-à-vis des intérêts de leur groupe racial. Par ce geste, les hommes se sont donc, aussi, présentés comme victimes des femmes, qu’elles appa­raissent comme négli­gentes ou diaboliques.

Le sexe, lieu du pouvoir

En miroir de l’énonciation du tabou sexuel, le Hutu Power décrit les Tutsies comme « belles, mais perverses, sans cœur ni conscience, mises dans le lit des Hutus pour conquérir le pouvoir », syn­thé­tise l’historien Marcel Kabanda. En un mot, elles sont marquées du stigmate de la putain, figure peuplant les cari­ca­tures de presse qui, avec la radio, ont joué un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie géno­ci­daire parmi la popu­la­tion rwandaise, alors largement anal­pha­bète.
Dans la revue supré­ma­ciste Pawa, en décembre 1993, un dessin montre des Casques bleus et des Tutsies dans des postures figurant fellation et sodomie. « Dans un pays où l’Église est si puissante, ces pratiques consi­dé­rées comme immorales disent la violence de cette pro­pa­gande dont les femmes sont les figures centrales », analyse Hélène Dumas. « Elles incarnent des espionnes, des “enjô­leuses” entraî­nant les hommes dans leur “piège” », poursuit l’historienne en com­men­tant un autre dessin, publié dans Kangura en février 1994, mettant en scène le com­man­dant des Casques bleus à Kigali accom­pa­gné de deux femmes figurées en tra­vailleuses du sexe, affublées de l’écusson du FPR. Les pro­pa­gan­distes forçaient encore le trait, repré­sen­tant « Umututsikazi » dans les draps des étrangers, notamment des Occidentaux : une cinquième colonne de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur.

Extrait du no 56 de la revue Kangura, publié en février 1994. Cette caricature reprend des éléments de langage de l’idéologie du Hutu Power, le mouvement suprémaciste hutu, qui dépeint les femmes tutsies comme des agentes hypersexualisées au service d’un complot anti-Hutu·es. SOURCE : FRANCEGENOCIDETUTSI.ORG
Extrait du n°56 de la revue Kangura, publié en février 1994. Cette cari­ca­ture reprend des éléments de langage de l’idéologie du Hutu Power, le mouvement supré­ma­ciste hutu, qui dépeint les femmes tutsies comme des agentes hyper­sexua­li­sées au service d’un complot anti-Hutu·es. SOURCE : FRANCEGENOCIDETUTSI.ORG


Et cela s’est poursuivi pendant le génocide. Sur les ondes de la très écoutée Radio-télévision libre des Mille Collines (largement diffusée dans le pays et voix du Hutu Power), le 25 mai 1994, le jour­na­liste Ananie Nkurunziza encou­ra­geait les auditeur·ices à continuer « la guerre », martelant que, si la Commission des droits de l’homme des Nations unies avait été « saisie d’actes de génocide », c’était « grâce à l’action des filles inkotanyi [militant·es du FPR] qui tendent leurs jambes dans les hôtels [de Genève] », en référence à la session spéciale de la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Rwanda, qui s’est tenue les 24 et 25 mai en Suisse. En résumé, les années précédant le génocide, le Hutu Power a trans­for­mé les Tutsies en agentes d’un complot anti-Hutu·es reposant sur le pouvoir – sup­po­sé­ment immense – tiré de leur sexe.

Le suprémacisme, ou le genre mis au service de la race

Ministre de la Famille et de la Promotion féminine du Rwanda au printemps 1994, Pauline Nyiramasuhuko est chargée de la « sen­si­bi­li­sa­tion » dans la région de Butare : elle doit mobiliser les civils pour massacrer les Tutsi·es. Mégaphone à la main, elle arpente les rues. Aux miliciens, elle précise : « Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! » Reconnue coupable de génocide et de viols consti­tu­tifs de crimes contre l’humanité par le TPIR en 2011, elle devient la première femme condamnée pour ces crimes.

Mais elle ne fut pas la seule. Dans ses travaux, l’historienne Juliette Bour documente les tra­jec­toires de femmes poli­tiques, reli­gieuses ou intel­lec­tuelles rwan­daises, rappelant que plusieurs dizaines de milliers de femmes ont été condam­nées, dans les années 2000, pour des pillages, des dénon­cia­tions et de l’aide aux milices pendant le génocide.

Idéologie de défense de l’ordre patriar­cal, le mas­cu­li­nisme est une pro­po­si­tion politique à laquelle les femmes peuvent adhérer parce qu’elle protège l’ordre racial dont elles béné­fi­cient. Ainsi, bien que can­ton­nées à leur rôle de repro­duc­trices dans les sociétés escla­va­gistes, les femmes blanches pos­sé­daient et mar­ty­ri­saient les femmes noires que les hommes blancs violaient. Dans l’Allemagne nazie, des femmes ali­men­taient les usines à bébés aryens qu’étaient les Lebensborn6Maternités et maisons d’enfants nazies, implan­tées dans toute l’Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour peupler le Reich d’enfants de « race aryenne ». quand d’autres, à Auschwitz, secon­daient les médecins pour torturer femmes juives et tsiganes, ainsi que les enfants, ou s’armaient du fouet des Aufseherinnen, les gardiennes-tueuses. Comme tous les supré­ma­cismes, l’« idéologie hutue » a mis le genre au service de la race.

Héritage colonial

Cette insis­tance sur des capacités de séduction décuplées des Tutsies est, elle aussi, un héritage belge. Hélène Dumas rappelle que les colons avaient considéré que les Tutsi·es appar­te­naient à « une race supé­rieure, cousine des Blancs », « jugée “plus belle”, parce qu’ayant un nez sup­po­sé­ment “plus fin” ou le front “plus haut” ». Selon l’historienne, cette fiction de la dif­fé­ren­cia­tion raciale a même tenu une place fon­da­men­tale au moment des viols : « Comme si elles étaient ana­to­mi­que­ment dif­fé­rentes, on disait : “Venez voir à quoi ressemble une Tutsie !” » Cette pro­jec­tion est donc, elle aussi, une méta­bo­li­sa­tion genrée du racisme colonial par le Hutu Power. Évidemment, ce mythe s’est retourné contre les Tutsies : les supré­ma­cistes hutus per­ce­vaient leur « grande beauté » comme un signe de mépris envers eux.


Survivante du génocide, membre d’Ibuka Rwanda et psy­cho­thé­ra­peute à l’origine des premiers groupes de parole ouverts aux victimes, Émilienne Mukansoro, 58 ans, se souvient des rumeurs dans le village de son enfance sur ces « femmes arro­gantes » qui « n’épouseraient jamais un Hutu ». Combinée à l’hypersexualisation com­plo­tiste, la repré­sen­ta­tion de « la femme tutsie » comme « inac­ces­sible » a joué un rôle essentiel dans la façon dont les géno­ci­daires ont pratiqué les tortures sexuelles et le viol, selon la socio­logue Sandrine Ricci. Cibler le sexe des femmes et des filles, c’était détruire le lieu où, dans l’imaginaire mas­cu­li­niste et raciste du Hutu Power, logeaient mépris, trahison et pouvoir, explique-t-elle dans son ouvrage Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! Rwanda, rapports de sexe et génocide des Tutsi (Syllepse, 2014).

Punitifs, la majorité des viols ont eu lieu en public parce que les géno­ci­daires consi­dé­raient qu’ils prenaient une « revanche » de race, mais aussi de genre. Lorsqu’elle se souvient de Thérèse Mukandori comme de la plus belle femme de Nyamata, la mémoire populaire rwandaise conserve la trace de cette grammaire géno­ci­daire mas­cu­li­niste. Pour Sandrine Ricci, ces viols sys­té­ma­tiques ne peuvent être appré­hen­dés comme une simple variation de méthodes dans l’anéantissement d’un peuple : ils consti­tuent un phénomène à part entière, à travers lequel « le génocide se transmue en fémi­ni­cide ».

Émilienne Mukansoro, psychothérapeute à l’origine des premiers groupes de parole ouverts aux victimes du génocide, réconforte une femme ors d’une thérapie de groupe dans sa maison à  Mushubati, Rwanda, le 16 août 2022. SIMON WOHLFAHRT
Émilienne Mukansoro, psy­cho­thé­ra­peute à l’origine des premiers groupes de parole ouverts aux victimes du génocide, récon­forte une femme ors d’une thérapie de groupe dans sa maison à Mushubati, Rwanda, le 16 août 2022. SIMON WOHLFAHRT


Pourtant, les premiers actes d’accusation du TPIR ne men­tion­naient pas les viols. Ce sont les témoi­gnages de sur­vi­vantes contre l’ancien maire de Taba Jean-Paul Akayesu qui ont poussé les juges et les procureur·es à intégrer les crimes sexuels à l’acte d’accusation. Reconnu coupable de génocide, le 2 septembre 1998, l’ancien édile est également condamné pour viol, créant une juris­pru­dence his­to­rique : pour la première fois, le viol est reconnu comme un acte pouvant être consti­tu­tif de génocide. Mais cet arrêt va encore plus loin en défi­nis­sant le viol géno­ci­daire comme un continuum qui commence par la contrainte à se dénuder en public. Par la suite, la majorité des personnes jugées devant le TPIR ont eu à répondre d’accusation de viol.


Si l’État rwandais a défi­ni­ti­ve­ment interdit la mention de l’ethnie sur les documents d’identité en 2003, créé le Fonds d’aide aux rescapé·es du génocide en 1998, des tribunaux com­mu­nau­taires et de proximité pour juger les géno­ci­daires dans les années 2000 et, plus récemment, mis en place des cellules médico‑légales pour les victimes de violences sexuelles, la justice et les répa­ra­tions se font encore discrètes pour les sur­vi­vantes. « La recons­truc­tion des bâtiments est plus rapide que celles des corps », regrette Marcel Kabanda. « En dehors des espaces de com­mé­mo­ra­tion, le silence des sur­vi­vantes est requis, dénonce Émilienne Mukansoro, qui considère que la société rwandaise ne prend pas soin des victimes : Alors qu’elles vivent avec la culpa­bi­li­té de ne pas s’être assez défendues, on leur dit qu’elles exagèrent, qu’elles refusent de “s’en sortir”, voire qu’elles l’ont bien cherché ! »


La psy­cho­thé­ra­peute envisage le soin collectif comme un bouclier pour faire face à la stig­ma­ti­sa­tion. Ayant elle-même perdu une partie de sa famille en 1994, la quin­qua­gé­naire voit ces démarches comme un outil de recons­truc­tion du « sentiment d’appartenance » pour trouver la force de tenir debout face aux injonc­tions de ne pas « perturber l’harmonie de la société », explique-t-elle. Et de conclure : « Au nom de la récon­ci­lia­tion, ce crime [le viol géno­ci­daire] ne dit toujours pas son nom. » •

  • 1
    À la même période, 50 000 « Hutu·es modéré·es » ont aussi été massacré·es et les femmes violées. ↩︎
  • 2
    Catrien Bijleveld, Aafke Morssinkhof et Alette Smeulers, « Counting the Countless: Rape Victimization During the Rwandan Genocide », International Criminal Justice Review, juin 2009.  ↩︎
  • 3
    Juridiction pénale inter­na­tio­nale créée en novembre 1994 par l’ONU afin de pour­suivre les res­pon­sables du génocide. Il a été dissous en décembre 2015 ; 62 individus ont été condamnés sur les 93 pour­sui­vis par ce tribunal. ↩︎
  • 4
    Mouvement politico-militaire fondé en 1987 en Ouganda par des exilé·es rwandais·es, majo­ri­tai­re­ment tutsi·es. Le 4 juillet 1994, il prend Kigali et sa pro­gres­sion met fin au génocide. ↩︎
  • 5
    Son rédacteur en chef, Hassan Ngeze, a été condamné en 2007 pour inci­ta­tion au génocide et crimes contre l’humanité. Le TPIR a établi que Kangura avait joué un rôle majeur dans la déshu­ma­ni­sa­tion des Tutsies. ↩︎
  • 6
    Maternités et maisons d’enfants nazies, implan­tées dans toute l’Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour peupler le Reich d’enfants de « race aryenne ». ↩︎

Les mots importants

Masculinisme

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Delphine Bauer

Membre du collectif de journalistes Youpress, elle s’intéresse aux biais de genre en santé et aux thématiques sociales. Elle a co-écrit Mauvais traitements, pourquoi les femmes sont mal soignées et Au mépris du corps des femmes. Pour La Déferlante, elle signe le reportage sur la ferme Baudonne. Voir tous ses articles

Sarah Benichou

Membre du collectif Youpress et du comité éditorial de La Déferlante, Sarah Benichou est une journaliste indépendante et féministe qui enquête en particulier, sur l’extrême droite, les violences d'Etat, le colonialisme et les expériences juives. Voir tous ses articles

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