👓 Un regard féministe sur les élections 1/4
Pendant quatre semaines, la newsletter de La Déferlante vous propose de suivre les élections municipales avec des lunettes féministes. À travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogerons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.
À la veille du scrutin municipal, quel bilan peut-on dresser concernant l’égalité de genre dans les équipes municipales ?
Selon les chiffres disponibles sur le site du ministère de l’Intérieur, plus de 80 % des maires sont des hommes. Le profil type est un sexagénaire, souvent retraité, dont le prénom est Philippe, Michel ou Alain. Les ex-cadres sont surreprésentés parce que leur fort de sentiment de légitimité fait qu’ils sont plus nombreux à prétendre à cette fonction. Par la suite, leurs compétences administratives et juridiques les aident à tirer leur épingle du jeu dans une fonction devenue très technique. Et, comme être maire est peu rémunérateur et que faire campagne coûte cher, ceux qui touchent une bonne retraite sont plus enclins à se présenter aux élections.
Les femmes candidates disposent en moyenne de moins de patrimoine et de moins de revenus, et les banques leur prêtent moins facilement, comme le montrent les études à l’échelle internationale. La perspective, si elles sont élues, d’affronter une triple journée en cumulant mandat, activité professionnelle et charges familiales, les décourage également. Quant aux retraitées, elles restent – plus que leurs époux – assignées au care auprès des petits-enfants ou des proches dépendant·es.
Qu’en est-il, une fois les élections passées, de la répartition des postes au sein des conseils municipaux ?
Aujourd’hui, 42 % des membres des conseils municipaux sont des femmes. Mais leur sentiment d’illégitimité fait qu’elles ne demandent pas les postes les plus prestigieux, comme les finances, la voirie ou l’urbanisme. Les sociologues Catherine Achin et Maud Navarre ont également montré que les têtes de listes, qui sont très majoritairement des hommes, avaient intégré la parité comme un simple outil organisationnel : ils conservent leur position centrale et relèguent les femmes à des fonctions subalternes. On observe même que, dans certaines équipes, les hommes se servent d’elles pour cocher toutes les cases de la « diversité » : elles sont souvent plus jeunes, racisées, parfois handicapées… Mais une fois la photo de campagne faite, on ne les laisse pas décider. Alors, beaucoup quittent la politique, écœurées du système.
Depuis la Révolution de 1789, la politique institutionnelle française a été construite par et pour les hommes. Ses règles, ses façons de faire, et ses codes sont masculins. Son vocabulaire est saturé de références à des univers genrés, comme la guerre ou le sport : on parle de « combat » électoral, de « passes d’armes », de « première division », ou de « transformer l’essai »… Toutes ces références sont présentées comme neutres et universelles, mais celles qui, du fait même qu’elles sont des femmes, y dérogent sont délégitimées ou invisibilisées. Prenez par exemple la question de la voix : dès qu’une femme s’exprime publiquement, elle est moquée soit parce que sa voix serait trop aiguë – on l’a beaucoup reproché à Sandrine Rousseau ou à Valérie Pécresse –, soit parce que son ton est jugé trop vulgaire. C’est ainsi que, comme dans tous les milieux très masculins, les violences misogynes prospèrent.
« La perspective de cumuler mandat, activité professionnelle et charges familiales dissuade les femmes d’être candidates. »
Sur ces violences, de quelles données dispose-t-on ?
Les élues municipales sont confrontées à un continuum allant du sexisme ordinaire aux violences les plus graves. En 2019, dans une enquête menée par le réseau Élues locales – le premier réseau national de femmes élues – et NousToutes, 72 % d’entre elles déclaraient avoir subi du sexisme ou des violences sexistes et sexuelles pendant leur mandat. Ces dernières années, les enregistrements vidéo des conseils municipaux ont rendu certains faits plus visibles : parole coupée, infantilisation, insultes misogynes, etc. Il existe aussi un observatoire des violences faites aux élu⋅es, piloté par le ministère de l’Intérieur, mais il ne prend pas en compte les violences sexistes et sexuelles. C’est un angle mort majeur.
Les lois sur la parité (lire notre encadré ci-dessous) sont-elles suffisantes ?
Sans doute pas, mais elles sont indispensables. Même si on cite toujours Simone Veil ou Édith Cresson — qui étaient en réalité des exceptions à leurs postes — les figures féminines marquantes étaient rarissimes en politique jusqu’aux années 2000. Dans les communes de moins de 1 000 habitant⋅es, où la parité va s’appliquer pour la première fois les 15 et 22 mars prochains, le nombre d’élues est encore inférieur de 15 % à celui des plus grandes villes. Et on trouve encore plusieurs centaines de conseils municipaux 100 % masculins.
Comment lever les freins qui empêchent les femmes de s’engager ?
Il est important qu’on change notre façon d’aborder la question de la parité. Certains médias la présentent comme un casse-tête, surtout dans les petites communes. Le cadrage proposé est souvent « elles ne veulent pas y aller » alors qu’il faudrait plutôt se demander « quelles sont les données structurelles qui font qu’elles n’y vont pas ? » Cette presse fait comme si les maires découvraient le sujet, alors que la loi impose la parité depuis plus de vingt-cinq ans. La vraie question à poser aux maires c’est : « Qu’avez-vous fait, depuis vingt-cinq ans, pour intégrer des femmes dans vos équipes ? » La parité reste traitée comme une difficulté logistique plutôt qu’un principe d’égalité fondamental.
En parallèle, des organisations comme le collectif Open Politics organisent des formations transpartisanes pour les femmes, mais ces initiatives reposent largement sur le bénévolat. Si l’on voulait réellement changer la donne, c’est l’État qui devrait investir dans des dispositifs, du mentorat pour lever l’autocensure, proposer du soutien financier… Il doit aussi travailler à réduire les inégalités économiques, notamment salariales et domestiques, qui résultent de l’assignation des femmes à la sphère domestique. Sans cela, ces inégalités continueront de se retrouver dans la vie publique.
Il faut préciser que la situation est encore plus difficile pour les femmes qui cumulent plusieurs types de discriminations : les candidates handicapées ou celles issues des milieux populaires. Les chiffres sont édifiants : seuls 0,02 % des élu·es seraient concerné·es par le handicap, une situation que dénonce notamment Odile Maurin, élue divers gauche à Toulouse. Et les classes populaires sont sous-représentées, comme le montrent les enquêtes du collectif Démocratiser la politique. Là encore, on peine à voir comment la situation pourrait s’améliorer sans cadre législatif ou soutien financier.
La parité n’est pas une nouveauté
Cela fait bientôt trente ans que la législation française contraint candidat·es et formations politiques à respecter une stricte parité lors des élections. Si l’accès égal des femmes et des hommes aux mandats électoraux est inscrit dans la Constitution depuis juillet 1999, c’est en juin 2000 que la loi dite « sur la parité » impose 50 % de femmes sur les scrutins de liste : municipales (pour les communes de plus de 3 500 habitant·es), régionales, européennes et sénatoriales (pour les département qui élisent plus de six sénateur·ices). Aux élections législatives, la parité n’est pas imposée, mais des retenues financières s’appliquent aux partis qui s’en dispensent. Les dispositifs visant la parité seront étendus à d’autres scrutins par la loi du 31 janvier 2007. Le 21 mai 2025, un nouveau texte élargit l’obligation de parité aux listes présentées dans les communes de moins de 1 000 habitant·es, faisant des élections des 15 et 22 mars les premières élections municipales pour lesquelles se présentent autant de candidats que de candidates.
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