Chasser les aigles

Dans la réalité qui nous étouffe, dans le chaos qui s’étend, une chanson peut contri­buer à faire grandir en nous, pendant quelques instants, une colonne d’air, et à nous donner du souffle, du souffle, du souffle.
Publié le 28/04/2026

Le groupe de punk féministe Les Vulves assas­sines en concert à la Fête de L’Humanité, le 15 septembre 2023, au Plessis-Pâté (Essonne). Claire Série / Hans Lucas

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

C’est un soir d’été dans une colonie de vacances en plein cœur du Limousin. Au programme, un spectacle de théâtre que les enfants attendent avec impa­tience. Comme la repré­sen­ta­tion tarde à commencer, les encadrant·es encou­ragent une petite fille à monter sur la scène. Là, elle entonne L’Aigle noir, l’une des chansons les plus connues de Barbara. Je suis dans le public, j’ai une dizaine d’années. Je suis aussitôt tour­ne­bou­lée, captivée.

Il paraît que, lorsqu’on chante, il faut aligner sa colonne d’air, c’est-à-dire veiller à ce que l’air circule le mieux possible du dia­phragme jusqu’aux cordes vocales. Ce que je comprends, ce jour-là, c’est qu’en entendant quelqu’un chanter, on peut vivre une expé­rience un peu similaire : être traversé·e de part en part par quelque chose d’immatériel, se sentir à la fois com­plè­te­ment Terrien·ne et en même temps emporté·e ailleurs. Même si ma mère adore Barbara et que j’ai sans doute déjà entendu L’Aigle noir à la maison, c’est dans la beauté d’une nuit tour­billon­nante de chants de cigales que j’entends pour de bon cette chanson. Par la suite, chaque fois qu’elle passe à la radio, je ressens l’interprétation de Barbara en deçà de l’émotion que j’ai pu ressentir ce soir-là.

Dans L’Aigle noir, une nar­ra­trice, seule dans un paysage déserté, est réveillée par l’ombre à la fois majes­tueuse et menaçante de l’oiseau « semblant crever le ciel ». Elle tente de l’apprivoiser, elle l’implore de l’emmener, mais il repart. La chanson a un leitmotiv : l’apparition de l’aigle, qui semble figer le temps. Des années après ma colo dans le Limousin, devenue adulte, je visite une expo­si­tion retraçant la vie de Barbara ; j’ap­prends qu’elle a été incestée à l’âge de 10 ans par son père, et qu’on peut inter­pré­ter L’Aigle noir comme une métaphore de la violence de l’inceste. Il n’est plus question d’air qui circule. J’ai plutôt le souffle coupé, un nœud dans le ventre, comme face à chaque récit de violence subie par un enfant.

Il y a partout dans le monde de grands oiseaux pré­da­teurs prêts à s’en prendre aux personnes en situation de fragilité. À l’heure où ces lignes sont écrites, parmi les aigles qui suscitent l’effroi, il y a Pete Hegseth (secré­taire d’État à la Défense éta­su­nienne), Itamar Ben Gvir (ministre de la Sécurité nationale israélien), ou encore Sergueï Lavrov (ministre des Affaires étran­gères russe). Ils emplissent le ciel avec des outils balis­tiques, des drones savamment pilotés. Ils saturent l’espace sonore par leurs voci­fé­ra­tions, leurs hymnes patrio­tiques, parfois leurs chants religieux. Portés par des dis­po­si­tifs média­tiques com­plai­sants ou complices, ils euphé­misent sans cesse les désastres qu’ils causent. Au mépris du droit inter­na­tio­nal, l’assassinat d’un chef d’État comme l’Iranien Ali Khamenei, par exemple, devient une opération de « neu­tra­li­sa­tion ». Ils inversent le réel, faisant des pays qu’ils agressent les res­pon­sables de l’agression – c’est le mécanisme activé par le gou­ver­ne­ment russe en Ukraine comme par l’État israélien au Liban.

Difficile, dans un tel contexte, de s’autoriser à chanter. Pourtant, toutes les révo­lu­tions, toutes les luttes de résis­tance finissent par trouver leur hymne. Parce qu’un chant, ça circule faci­le­ment, ça se reprend en chœur, ça permet de se sentir vivant·es. Parce qu’une chanson peut être une tentative, très humble et très fragile, de chasser les aigles. Et parce que, dans la réalité qui nous étouffe, dans le chaos qui s’étend, une chanson peut contri­buer à faire grandir en nous, pendant quelques instants, une colonne d’air, et à nous donner du souffle, du souffle, du souffle. •

Emmanuelle Josse

Ancienne consultante dans l’édition et la communication et cofondatrice du P.A.F – Collectif pour une parentalité féministe. Cofondatrice, corédactrice en chef, elle est en charge, depuis Paris, des relations libraires et de la maison d’édition. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire