Solann, la voix qui gueule en douceur

Révélation féminine aux Victoires de la musique 2025, l’autrice-compositrice de 26 ans revient sur son enfance, son lien avec l’Arménie, la violence de l’industrie musicale, la sororité entre artistes et ce moment où elle a commencé à prendre sa place. 
Publié le 28/04/2026

La chanteuse Solann, à Paris, le 22 janvier 2025. Thibaud Moritz / AFP

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

L’entretien a eu lieu en visio, quelques jours après sa pres­ta­tion sur une scène française pres­ti­gieuse : le 26 mars 2026, Solann faisait salle comble au Zénith Paris-La Villette. Pari réussi pour celle qui s’est imposée en quelques mois comme l’une des voix les plus sin­gu­lières de la chanson française.

Vous venez de remplir le Zénith de Paris : qu’est-ce que ça change pour vous de réussir à atteindre ce type de scène ? Cela vous donne-t-il un sentiment d’avoir gagné en légi­ti­mi­té ? La pression était-elle plus grande ?

Finalement, la pression était davantage d’ordre logis­tique : c’est un Zénith, il y a tellement de choses à préparer. Avec ma tournée, j’avais beaucoup gagné en confiance en moi. Avant, dès que je montais sur scène, je me sentais com­plè­te­ment coincée dans une sorte de carcan physique, je n’arrivais pas à bouger. Depuis quelques mois, on a trouvé la bonne énergie d’équipe. Je me sens hyper heureuse sur scène et je peux donner beaucoup au public. Pour le Zénith, je n’avais plus peur de mal faire sur scène, mais j’avais plutôt peur que tout passe en quatre secondes et de ne pas pouvoir en profiter.

Comment votre lien avec votre public a‑t-il évolué depuis vos débuts ?

Au départ, j’étais tellement terrifiée que je fermais beaucoup les yeux sur scène. Il m’était impos­sible de croiser un regard, mais, au fur et à mesure, j’ai pu ren­con­trer mon public. Je me suis dit que, peut-être, ça leur faisait du bien de venir me voir chanter. Lors de ma première tournée [2025], j’allais tout le temps faire les dédicaces après les concerts. Puis beaucoup moins. Je suis un peu épuisée et j’ai reçu tellement de messages très bizarres que je n’ai pas la force de croiser les auteur·ices de ces lettres. Cela dit, mon équipe me fait aussi passer des lettres adorables. Maintenant quand je pars en tournée, je prends des gros sacs vides qui se rem­plissent au fur et à mesure des concerts.

J’ai jamais été le genre de personne à sauter dans l’eau froide et à voir ensuite ce qui se passe. J’ai besoin d’y aller petit à petit. Un bon concert en a amené un autre. Maintenant, j’aime aller parler aux spectateur·ices, j’aime les regarder beaucoup plus, même si la myope que je suis ne peut capter que les trois premiers rangs !


« L’industrie musicale se goinfre sur les traumas des femmes et des minorités. »


Quand vous est venu ce déclic qui vous a donné confiance en vous ?

Après une rupture. Cette relation m’a ouvert les yeux : je ne voulais plus jamais être cette personne-là, qui aurait tout fait pour qu’on continue de l’aimer. Comment faire pour avoir envie de prendre soin de moi et de me respecter vraiment ? Je ne sup­por­tais pas l’idée de rester dans le même état émo­tion­nel qu’avant. Je me sentais minuscule. Je me suis dit : « OK je peux le faire et même si j’ai peur, j’y vais, je monte sur scène. » C’est là où ça a commencé à changer. En octobre, j’ai senti un gros chan­ge­ment. On a fait des gros festivals. Je montais sur scène devant 10 000 personnes, mais dans la vie de tous les jours, j’étais terrifiée. Aujourd’hui, la vie est très belle. La vie est très douce, je suis très heureuse.

Vous avez passé une partie de votre enfance à Montreuil (Seine-Saint-Denis), mais vous avez aussi beaucoup déménagé pour suivre votre mère. Dans quel envi­ron­ne­ment familial avez-vous grandi ?

Quand je suis née, mes parents habi­taient à Montreuil, c’est là que j’ai fait par la suite mon école de théâtre. Ma mère avait le syndrome de la route et j’ai vécu dans plusieurs endroits en France, en Picardie ou dans le Sud. J’ai aussi vécu à l’étranger : à 15 ans, j’ai suivi ma mère dans la région de San Francisco. Quand on déménage autant, on perd faci­le­ment ses repères et on n’a pas forcément beaucoup d’ami·es.

Je viens d’une famille d’artistes, d’intermittent·es du spectacle. J’ai grandi entourée de beaucoup de musique et de chaleur. Ma mère s’est toujours assurée que mon frère et moi ayons de bons souvenirs de chaque endroit où nous habitions.

Quelle musique écoutiez-vous enfant ?

Ma mère me faisait écouter des standards de jazz, des voix très douces comme Stacey Kent. Mais il lui arrivait aussi de mettre du Christina Aguilera à balle dans la maison ! J’ai eu une phase obses­sion­nelle sur certains albums comme Swing When You’re Winning, l’album de reprise du chanteur anglais Robbie Williams. Ma mère n’en pouvait plus ! Quand j’allais chez mon père de temps en temps, c’était clai­re­ment tourné vers la chanson française. Il est comédien et accorde beaucoup d’importance au texte. Il n’écoute quasiment rien en anglais. On écoutait les Fatals Picards, Charles Aznavour, Barbara, Jacques Brel…

Petite, vous rêviez d’être conteuse d’histoires. Quel rapport entretenez-vous aujourd’hui avec l’univers des contes et du symbolisme ?

Quand mon père me racontait des histoires et me lisait des livres, il jouait tous les per­son­nages et faisait toutes les voix. Ma mère aussi écrivait des histoires. Comme elle est d’origine armé­nienne, j’ai grandi avec des contes arméniens. Quand j’avais 7 ou 8 ans, ceux qui me plai­saient plus, c’était les plus glauques, genre Baba Yaga1Baba Yaga est une figure mytho­lo­gique des contes slaves, qui vit dans la forêt et entre­tient des liens avec le monde sur­na­tu­rel. Pleine d’ambiguïté, elle peut, entre autres, prendre les traits d’une sorcière cruelle.. J’aimais bien avoir peur. Quand j’étais en Picardie, il y avait une conteuse qui venait à l’école. À la fin de chaque histoire, elle versait dans nos mains du sable mélangé à des paillettes, qu’elle appelait de la poussière de fées. Ça m’a tellement marquée qu’aujourd’hui encore j’ai envie de faire ça : raconter des histoires et créer de la magie.


Quelle place prennent la mise en scène et l’expression scénique dans votre musique ?

Mon père était comédien et j’ai toujours mis l’art théâtral sur un piédestal. J’ai passé une partie de mon enfance dans des théâtres. Je voyais mon père répéter en boucle Cyrano de Bergerac et Dom Juan2Dans Cyrano de Bergerac (1897), Edmond Rostand narre l’histoire d’amour mal­heu­reuse entre Cyrano, grand bretteur et poète doté d’un nez qui l’enlaidit, et sa cousine Roxane. Représentée pour la première fois en 1665, la pièce Dom Juan ou le Festin de pierre est l’une des œuvres les plus célèbres de Molière, qui met en scène la quête éperdue du plaisir par le fameux séducteur.. La peinture aussi m’a toujours fascinée. Quand j’ai rencontré Clémentine Ecobichon, qui a fait la pho­to­gra­phie de l’album [Si on sombre ce sera beau] et de la réédition, ça a cliqué. On avait les mêmes réfé­rences proches du Caravage, ce même amour pour le clair-obscur. Son travail est par­ti­cu­liè­re­ment pointu et surtout, Clémentine fait abso­lu­ment tout chez elle, dans un petit appart. Pour moi, l’image est aussi impor­tante que le son et que ce qu’on raconte dans l’histoire.

Solann chante sur scène, penchée vers l'avant, le bras droit tendu vers l'arrière. Elle porte un pull blanc déconstruit.
Solann sur la grande scène du festival Art Rock à Saint-Brieuc, le 6 juin 2025. Emmanuelle Pays / Hans Lucas

Est-ce que la musique vous permet d’exprimer des choses que vous n’arrivez pas à dire dans la vie ?

Non, je dirais aussi ces choses dans la vie, mais je ne suis pas sûre que l’on m’écoute ! La musique est une porte d’entrée. Vous vous dites « Ah, c’est sympa », vous avez envie de bouger la tête et, là, vous vous rendez compte du message sous-jacent. J’ai peut-être une petite voix douce, mais après ça gueule, c’est ça qui est bien.

Au départ j’ai clai­re­ment joué sur les reprises de chansons fran­çaises : Aznavour, Brel, Barbara. J’ai gagné beaucoup d’abonné·es [sur les réseaux sociaux] à qui j’ai pu ensuite faire écouter mes chansons. Au début, je me suis présentée comme toute mignonne, tout innocente avec mes grands yeux. J’ai voulu montrer qui je suis petit à petit, même si je ne l’ai pas tant caché que ça. Encore aujourd’hui, des gens me disent : « On pensait pas que t’étais comme ça, je suis déçue ! » Pourtant, c’est quand même un peu écrit sur ma gueule que je suis de gauche.


Vous avez raconté avoir vécu du har­cè­le­ment à l’école élé­men­taire. Est-ce qu’être artiste était aussi une manière de vous réparer ?

Ça reste une revanche quand même pour moi, rien que pour la gamine que j’étais – l’enfant inté­rieure comme on dit. Ça me fait du bien de voir où je suis aujourd’hui. Mes grands-parents ont beaucoup filmé mon enfance. Quand je retombe sur ces films, je suis émue parce que j’ai pu traverser des moments com­pli­qués et je suis fière de moi main­te­nant. Ça me rend aussi tristoune, car j’ai dû m’éloigner de cette enfant inté­rieure, qui était quand même un peu terrifiée par la vie.
Je vis le rêve que j’avais quand j’étais petite, mais il y a toujours beaucoup de travail. Je sais aussi que tout ne va pas se faire tout de suite, et ce n’est pas un Zénith qui va changer tout ça.

Est-ce que vous vous reven­di­quez de la pop française ?

Oui, dans un sens, même si j’ai essayé d’aller vers plein de styles dif­fé­rents et que je n’ai pas fini d’évoluer. J’ai envie de plus me rap­pro­cher de ce qui me faisait vibrer quand j’étais enfant, et de la musique armé­nienne aussi.

Mon rêve, c’est d’être sur scène avec plein de musicien·nes pour un mélange de jam, d’impro et de show, où l’on joue tous ensemble. Le dernier album de Rosalía [Lux, sorti en 2025] m’a inspirée. J’ai adoré qu’elle aille dans le dra­ma­tique et dans le pathos, celui du théâtre lit­té­ra­le­ment. Je me régale de voir toutes les vidéos de ses concerts.

Quelles sont les femmes qui vous inspirent, artis­ti­que­ment ou politiquement ?

J’aime beaucoup les poèmes de Sappho3Sappho est une poétesse grecque qui vécut et mourut à Lesbos aux viie 
et vie siècles av. J.-C. La publi­ca­tion d’une nouvelle tra­duc­tion de ses poèmes en 1903 par la poétesse lesbienne Renée Vivien consacre comme synonymes de l’homosexualité féminine les mots « saphisme » et l’appellation « lesbienne ».
. Une amie m’a offert un recueil, c’est magni­fique. J’ai toujours été fascinée par ces artistes féminines qui parlent très joliment et très doucement des autres femmes. J’ai toujours voulu avoir des grandes sœurs.

Et sinon en musique : Joan Baez, autant pour son enga­ge­ment que pour sa musique, pour ce qu’elle repré­sente comme pionnière qui a réussi à s’imposer dans un monde d’hommes. Je pense aussi au groupe bri­tan­nique Florence and the Machine et à la chanteuse islan­daise Bjork, qui m’ont beaucoup inspirée.


« J’accepte d’être une féministe en évolution constante. Il faut le temps d’apprendre et de connaître. »


Est-ce que vous avez l’impression que l’industrie musicale attend des artistes féminines qu’elles souffrent pour créer ?

Ce qui me tend en ce moment, c’est quand on presse les chan­teuses d’écrire des chansons sur leurs traumas alors qu’elles ne sont pas prêtes. On le voit bien : ça vend et ça fait des écoutes, et c’est normal, car on se sent si peu écoutées. Les viols et les agres­sions sexuelles arrivent à tellement de femmes qu’une chanson sur ce qui nous est arrivé peut nous parler très vite. Ça fait des streams, et je vois bien que l’industrie musicale se goinfre sur les traumas des femmes et des minorités. C’est une industrie qui ne va pas attendre que les gens fassent leur processus de deuil. 

Quand une femme parle du viol ou de l’agression sexuelle qu’elle a subie, il y a toujours une partie des personnes qui vont douter ou répondre vio­lem­ment. L’industrie de la musique est très nocive et elle ne protège pas assez les artistes. On nous rappelle constam­ment à quel point on a de la chance d’être là. C’est plus difficile de mettre des limites quand on te dit que t’es « one in a million ». C’est la même chose pour l’industrie du cinéma : à partir du moment où tu te sens choisie, c’est difficile de faire des pauses, surtout en tant que femme. J’imagine encore plus pour les femmes racisées qui vont être consi­dé­rées comme des artistes dif­fi­ciles et capri­cieuses. Après ma première tournée, celle où j’étais terrifiée, j’avais perdu du poids, j’avais perdu mes cheveux… La chanteuse Yoa m’avait dit : « Meuf, va falloir que tu sois chieuse et que tu exiges des pauses. » Je me suis dit « OK, je dois m’écouter ».

Avez-vous l’impression de devoir jouer un rôle pour vous imposer dans ce milieu ?

Non, justement c’est ça qui me fait beaucoup de bien : je ne me sens jamais aussi moi-même que quand j’écris des chansons et quand je suis sur scène. J’aimerais retourner vers le théâtre, mais sans doute pour écrire, en tant que metteuse en scène par exemple.

Est-ce que vous trouvez des endroits de sororité et d’amitiés dans cette industrie ?

Je ne suis pas la personne la plus sociable, donc j’ai peu d’amitiés, mais elles sont fortes. Il y a Yoa et Styleto. Toutes les trois, on s’est trouvées aux Victoires de la musique. On a senti très vite de la part de nos labels et des médias – de la part d’un peu tout le monde en vrai – qu’on voulait nous mettre en concur­rence les unes avec les autres. On était déjà très stressées et on a décidé de créer cette bulle. On a fait un groupe WhatsApp pour qu’on puisse se parler et aller boire des cafés. On se tient au courant de tout. Ce sont mes plus belles ren­contres. Yoa et moi sommes montées sur scène au Zénith, pour inter­pré­ter notre chanson Thelma et Louise. C’était l’une des plus belles soirées de ma vie ! Ce n’est pas une amitié de surface. C’est sincère. J’avoue ne pas être la plus douée quand il s’agit de répondre au téléphone mais on traverse un peu les mêmes choses et on reste présentes l’une pour l’autre. C’est elle que j’ai appelée quand j’étais en burn-out. Nous ne sommes pas des artistes imma­cu­lées. On ressent de la jalousie, de la peur par rapport au succès d’une autre. Ça peut arriver, c’est humain, mais au final, comme le dit Yoa, il y a de la place pour tout le monde.

Comment êtes-vous venue au féminisme ?

Ce besoin de me faire entendre en tant que femme, je pense qu’il est né vers mes 13 ans, quand j’ai commencé à me faire draguer par des mecs qui en avaient 40. J’ai fait pas mal de manifs aussi. J’ai commencé avec les Gilets jaunes au tout début du mouvement, mais je me suis tellement fait gazer la gueule que j’ai préféré être un soutien de l’extérieur. Il y avait aussi les manifs du 8 mars et les manifs écolos. Ensuite, j’ai traversé une courte période de phobie sociale, donc j’allais pas me retrouver au milieu d’une foule. J’accepte d’être une féministe en évolution constante. Il faut le temps d’apprendre et de connaître. •

Solann en 5 dates

1999 

Naissance à Paris d’un père comédien et d’une mère artiste, d’origine arménienne.

2023

Sortie des premiers singles, dont Rome, qui l’a fait connaître au grand public.

2024

Premier EP, Monstrueuse et premiers clips.

Janvier 2025

Premier album, Si on sombre ce sera beau et première tournée.

Février 2025

Révélation féminine aux 40e Victoires de la musique.

  • 1
    Baba Yaga est une figure mytho­lo­gique des contes slaves, qui vit dans la forêt et entre­tient des liens avec le monde sur­na­tu­rel. Pleine d’ambiguïté, elle peut, entre autres, prendre les traits d’une sorcière cruelle. ↩︎
  • 2
    Dans Cyrano de Bergerac (1897), Edmond Rostand narre l’histoire d’amour mal­heu­reuse entre Cyrano, grand bretteur et poète doté d’un nez qui l’enlaidit, et sa cousine Roxane. Représentée pour la première fois en 1665, la pièce Dom Juan ou le Festin de pierre est l’une des œuvres les plus célèbres de Molière, qui met en scène la quête éperdue du plaisir par le fameux séducteur. ↩︎
  • 3
    Sappho est une poétesse grecque qui vécut et mourut à Lesbos aux viie 
    et vie siècles av. J.-C. La publi­ca­tion d’une nouvelle tra­duc­tion de ses poèmes en 1903 par la poétesse lesbienne Renée Vivien consacre comme synonymes de l’homosexualité féminine les mots « saphisme » et l’appellation « lesbienne ». ↩︎
Estelle Ndjandjo

Estelle Ndjandjo est journaliste chez Arrêts sur images, et collabore avec de nombreux autres médias. Également porte-parole de l’AJAR (l’association des journalistes antiracistes et racisées), elle co-signe l’enquête sur les VSS commises contre les femmes noires dans les milieux culturels. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire