Chorales queers : chante, prouve que tu existes !

Lancées dans les années 1980 sur la côte ouest des États-Unis, les chorales LGBTQIA+ ont essaimé en Europe, y compris en France. Ces chœurs per­mettent une approche non genrée du chant et le partage d’un réper­toire militant. Reportage au sein de la chorale lyonnaise CRAQ!.
Publié le 28/04/2026

Modifié le 11/05/2026

Les chanteur·euses de la chorale CRAQ! lors d’une répé­ti­tion à Villeurbanne (Rhône) le 3 février 2026. Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

* Les personnes dont seul le prénom est mentionné n’ont pas souhaité que leur nom de famille soit publié.

Vingt heures : une trentaine de personnes arrivent au compte-goutte dans une salle de danse de Villeurbanne (Rhône), retirent leurs manteaux et leurs écharpes. Sous les néons blafards, sans un mot, une femme se lance sur le parquet sombre.

Elle chantonne, se chauffe les mains, lève les bras au plafond. Un cercle se forme, se remplit au rythme des arrivées. Les nouveaux et nouvelles venues la suivent dans cet échauf­fe­ment des voix et des corps marqués par le froid de février. Çà et là, quelques détails ves­ti­men­taires accrochent l’œil : un t‑shirt marqué « Butch – Twink1Littéralement « lesbienne masculine » – « jeune gay efféminé » », des chaus­settes arc-en-ciel. « Prenez quelques secondes pour intégrer votre corps », conseille Ann-Lise*, cheffe de chœur de la chorale CRAQ! – pour Collectif réflexif artis­tique queer –, une chorale LGBTQIA+ militante de l’agglomération lyonnaise.

Depuis quelques années, les chorales queers sont de plus en plus visibles : Les Voix des fiertés à Toulouse, Freesons à Grenoble, Pelicanto à Strasbourg, Cargo’Notes, également à Lyon, Les Gamme’elles, ou La Queerale à Paris, qui était présente sur la scène de la finale de « Drag Race France » en 2025. La France compte deux millions de choristes, selon un sondage Ifop de 2020 – presque autant que de licencié·es de football. La chorale est la prin­ci­pale pratique musicale amateur. Cette popu­la­ri­té tient en partie à l’accessibilité de la pratique, selon Guillaume Lurton, socio­logue spé­cia­liste des pratiques chorales en France : « Pour faire partie d’un orchestre, il faut apprendre à se servir d’un ins­tru­ment, alors qu’à peu près tout le monde peut chanter. » Cette pratique a toujours été liée à des enjeux d’appartenances com­mu­nau­taires, selon lui : « Le chœur est une pratique col­lec­tive qui met en jeu un groupe, il est his­to­ri­que­ment le moyen pri­vi­lé­gié par lequel on va exprimer des reven­di­ca­tions, des valeurs, l’identité d’un collectif. » Le chant est omni­pré­sent dans des contextes sportifs, poli­tiques – que ce soit L’Internationale ou La Marseillaise –, religieux… mais aussi fémi­nistes et LGBTQIA+.

Une petite dizaine de personnes s'étire vers le haut dans une salle de danse.
La chorale CRAQ! commence chacune de ses répé­ti­tions par un rituel d’échauffement qui réveille corps et voix.
Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante

Le chœur est une pratique qui exprime des reven­di­ca­tions, des valeurs, l’identité d’un collectif.

Guillaume Lurton, sociologue

Une histoire récente

Les premières chorales queers recensées sont éta­su­niennes. La plus célèbre est le San Francisco Gay Men’s Chorus, dont la première repré­sen­ta­tion se déroula sur les marches de la mairie de San Francisco seulement un mois après sa formation, en hommage au conseiller Harvey Milk, premier élu ouver­te­ment gay, assassiné le 27 novembre 1978. « La fin des années 1970 et le début des années 1980 ont été une période d’activisme social, notamment aux États-Unis, où des chorales comme le New York City Gay Men’s Chorus ou la Stonewall Chorale ont été créées, détaille Hsien Chew, membre du bureau de Legato, l’Association euro­péenne des chœurs LGBTQ+. Leurs idées ont été exportées en Europe par des choristes militants et mili­tantes de passage. » Parmi les plus vieux chœurs européens, on peut citer le Stockholms Gaykör en Suède ou les Pink Singers de Londres, formés res­pec­ti­ve­ment en 1982 et 1983. Il faut attendre 1989 et la formation d’Equivox pour qu’un premier chœur LGBTQIA+ voie le jour en France. Legato rassemble aujourd’hui 140 chorales d’Europe, 7 seulement de France, mais toutes n’en sont pas membres. Avec ses cinq ans d’existence, le CRAQ! s’inscrit dans cette histoire de quatre décennies du chant choral queer.

Aujourd’hui, ces chorales fran­çaises se dis­tinguent par l’âge de ses chanteur·euses « Ce sont des chorales jeunes, dans les­quelles on trouve la tranche d’âge 30–50 ans, qui manque cruel­le­ment dans les autres for­ma­tions », souligne la cheffe de chœur du CRAQ!, Ann-Lise. Certains de ces chœurs se dis­tinguent également par un réper­toire qui fait appel à des réfé­rences partagées dans une culture queer, plus pop que d’autres ensembles vocaux. « Dans mon précédent chœur, à chaque repré­sen­ta­tion, il y avait forcément un Queen et un ABBA », se souvient Ann-Lise, qui ajoute qu’« on chante ce qu’on écoute ». Parce qu’il rend possible l’harmonisation des chants popu­laires, « le chœur est un moyen de faire cette synthèse entre de la musique savante et autre chose : du negro spiritual, du gospel, de la musique tra­di­tion­nelle, de la variété, de la chanson populaire… », analyse Guillaume Lurton, qui rappelle le poids his­to­rique de la musique classique dans la concep­tion des chorales. « Le chœur tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en France vient de la tradition savante, c’est-à-dire de l’harmonisation classique avec un héritage de la musique médiévale qui va vers la poly­pho­nie à la Renaissance. » C’est au XVIIe siècle qu’une nomen­cla­ture se fige, qui classe chaque voix selon quatre registres : côté femmes, soprano pour les voix aiguës et alto pour les voix graves ; côté hommes, ténor pour les voix aiguës et basse pour les voix graves.

Une approche queer du chant choral passe néces­sai­re­ment par la remise en question de ces caté­go­ries. À Villeurbanne, dans la salle de répé­ti­tion, Ann-Lise sort un diapason de sa poche. L’échauffement est fini, le chant débute. Le groupe se scinde et la poly­pho­nie se met en place. Soprano, alto, ténor, basse : les quatre pupitres his­to­riques qui composent la base du chant choral sont repré­sen­tés, mais des personnes de tous genres les composent. « Chez nous, on ne considère pas la voix de ténor ou de basse comme une voix d’homme, décrit Ann-Lise. Ton pupitre, c’est l’endroit où ta voix va sonner, sans se fatiguer ni se faire mal. » Parce que la voix n’échappe pas au prisme du genre, cette question est omni­pré­sente en chorale. « La cognition humaine fonc­tionne encore mal­heu­reu­se­ment de manière binaire pour penser le genre, résume le chercheur en sciences du langage Aron Arnold. On ne dira jamais que c’est sim­ple­ment une voix, mais que c’est une voix de femme ou d’homme. Même des voix qui vont être acous­ti­que­ment ambiguës, on dira : “C’est une voix d’homme un peu bizarre, ou une voix d’homme efféminé.” »

La voix et le genre

Pour des personnes trans hormonées, le chan­ge­ment de voix peut contri­buer à réduire la dysphorie de genre2La dysphorie de genre désigne la sensation d’inconfort, de détresse ou de rejet résultant de son assi­gna­tion de genre à la naissance. La dysphorie peut être liée au corps ou à des codes sociaux.. Après un an sous tes­to­sté­rone, à chanter sans pouvoir sta­bi­li­ser ses notes, Mariette*, livreur à vélo de 26 ans, a repris le chant au CRAQ! : « Parfois j’ai un passing3Le passing désigne pour les personnes trans le fait d’être perçues dans leur identité de genre, sans que leur tran­si­den­ti­té soit iden­ti­fiable., parfois non, et c’est hyper eupho­ri­sant d’entendre comment ma voix grave résonne, j’atteins des notes que je n’aurais jamais imaginé atteindre. » Chanter devient alors un moment de recon­nexion avec son corps. À l’inverse, pour Reese Chniber, chanteur·euse non binaire de 38 ans, « la voix parlée est genrée, comme le physique avec la pilosité ou la mus­cu­la­ture du corps. Mais, quand je chante, je ne considère pas ma voix comme étant genrée. » Artiste, accompagnateur·ice d’artistes femmes et de minorités de genre dans le secteur musical, iel avait pour objectif de conserver son chant aigu, même en prenant de la tes­to­sté­rone : « Je considère ma voix comme un ins­tru­ment, et il n’a pas été facile pour moi de risquer de perdre ce violon : une contre­basse, ce n’est pas mauvais en soi, mais c’est un autre ins­tru­ment, que je ne maîtrise pas. » Aidé·e d’une ortho­pho­niste, Reese Chniber a conservé une grande amplitude de voix et navigue aujourd’hui entre les pupitres alto et ténor. Liam Laurenti, bédéaste et illus­tra­teur de 26 ans, lui, tranche : « Vu que je suis non binaire, je pense que je m’en fiche un peu. »

La socio­logue du genre Holly Patch s’est penchée, à l’occasion de sa thèse, sur les chorales trans, apparues en petit nombre au cours de la dernière décennie aux États-Unis, parfois de manière confi­den­tielle et sans repré­sen­ta­tions publiques. Les personnes avec les­quelles elle s’est entre­te­nue évoquent la dimension « magique » du chant dans ces chorales. « Chanter dans un chœur trans a un effet de nor­ma­li­sa­tion : vous n’êtes pas le chanteur trans de la chorale, mais le chanteur de la chorale trans », souligne-t-elle. Beaucoup de chanteur·euses trans parlent de la pos­si­bi­li­té de ré-empouvoirer leur voix par le chant après un moment de dépos­ses­sion de celle-ci. Pour Holly Patch, « elles et ils ont toujours eu de la voix, mais la capacité à faire résonner cette voix leur a été enlevée par un ordre cis­hétéronormatif du genre. C’est un empou­voi­re­ment de l’aspect matériel de leur voix. » Le cadre safe d’une chorale queer offre une pos­si­bi­li­té de se laisser aller, sans porter de jugement sur le son que l’on produit, notamment pendant les périodes de mues. « Cela permet un effet de répa­ra­tion, de soin, et de récon­ci­lia­tion mutuelle », conclut Holly Patch.

Dans la salle de répé­ti­tion de Villeurbanne, la chanson Mutate, de Jeanne Added, prend fin. « Il y a plein de choses bien, félicite Ann-Lise. Vous pouvez prendre des chaises, et on fait Kid d’Eddy de Pretto. » Le groupe scande : « Vi-ri-li-té a‑bu-sive ». La mélodie prin­ci­pale se transmet de pupitre en pupitre. Ann-Lise se donne pour mission de dégenrer le plus possible ses arran­ge­ments. « La base de l’arrangement de pop en chœur, ce sont les sopranes qui chantent la voix prin­ci­pale et les autres voix qui accom­pagnent, détaille celle qui essaie de donner des « choses inté­res­santes à chanter » à tous·tes. J’essaie de tra­vailler sur les timbres : pas avec une voix d’homme ou de femme, mais en me demandant si j’ai envie que ce soit chanté avec un timbre de soprano, d’alto ou de ténor. » Quelques rires dans les rangs se font entendre au moment de chanter les paroles « Je ne prône pas mon chibre » [« pénis », en argot]. « On est cinq à prendre de la testo dans le pupitre des basses, explique Mariette. En tant que transmasc4Une personne trans­mas­cu­line est une personne assignée femme à la naissance, dont l’identité de genre est masculine ou contient une part de mas­cu­li­ni­té., cela nous fait beaucoup rire de chanter ça… n’ayant nous-mêmes pas de chibre, quoi… »

Les choristes de CRAQ! chantent, aligné·es en rang. Au premier rang, l'un des choristes porte un keffieh blanc et bleu
Reese, au centre de la photo avec son keffieh rose et bleu, a travaillé pour garder sa tessiture aiguë malgré la prise de tes­to­sté­rone.
Crédit : Elsa Biyick pour La Déferlante

Faire corps ensemble

Nombre d’entre iels ont rejoint le CRAQ! pour y trouver un espace de socia­li­sa­tion entre personnes queers, un endroit où être soi. « Ici, je n’ai pas à réfléchir à comment je dois être et à comment j’apparais aux autres, explique Mariette. Chanter avec des personnes qui ont des vécus simi­laires ou qui sont ren­sei­gnées sur la tran­si­den­ti­té et sur l’hormonothérapie, cela facilite beaucoup les choses. » Se retrouver toutes les semaines repré­sente pour Liam Laurenti un acte politique en soi : « Chanter entre personnes queers, se présenter comme une chorale queer en concert à l’extérieur, c’est déjà une célé­bra­tion de nos exis­tences. Il y a besoin de montrer qu’on est un groupe, qu’on est soudé·es, surtout par les temps qui courent, et qu’on arrive à faire quelque chose de beau ensemble », conclut-iel plein·e d’enthousiasme, avant d’ajouter dans un rire : « Enfin… beau… la plupart du temps ! »

Mouna*, quant à elle, cherchait un endroit où elle n’aurait pas à se cacher : « Ne pas planquer mes neu­roa­ty­pies5On désigne par neu­roa­ty­pies des modes de fonc­tion­ne­ment neu­ro­cog­ni­tifs minorisés, commes les troubles autis­tiques ou de l’attention., ma pan­sexua­li­té6La pan­sexua­li­té est une orien­ta­tion sexuelle qui définit le fait d’être attiré·e sexuel­le­ment, roman­ti­que­ment ou affec­ti­ve­ment par des personnes indé­pen­dam­ment de leur genre., car je cache ma queerness dans quasiment tous les lieux que je fréquente. » Pour cette déve­lop­peuse de 39 ans, chanter repré­sente la pos­si­bi­li­té d’exister : « Ça me permet de m’installer dans mon corps, d’oser porter ma voix, en faire quelque chose de joli et prendre de l’espace. » Mallaury*, pro­fes­seure des écoles de 32 ans, vient, elle aussi, pour trouver sa place : « Il faut que j’aie un minimum confiance en ma voix pour oser chanter. Pour plein de choses dans la vie, je ne parviens pas à prendre ma place, mais pour chanter, ça, j’y arrive. » Pour elle, cet espace est également l’endroit où peut exister son identité : « Le premier moment où je me suis reven­di­quée bi au-delà de mon mec et de mes ami·es très proches, c’est à la chorale. Ce sont des moments où un morceau d’identité peut s’exprimer. » Mouna, Marocaine arrivée à l’âge adulte en France, a proposé pour le spectacle 2026 du CRAQ! d’intégrer le chant Lamma Bada Yatathanna, tiré d’un poème andalou du XIVe siècle : « On va chanter en arabe sur scène, et je vais pouvoir exprimer toutes les valeurs portées par la queerness que je n’ai jamais eu l’occasion d’exprimer au Maroc. Ça m’émeut énor­mé­ment de pouvoir être moi-même avec toutes mes facettes. »

Pour sa grande repré­sen­ta­tion annuelle, qui aura lieu en juillet 2026, le CRAQ! a choisi de visi­bi­li­ser des personnes moins connues de la culture queer, plus repré­sen­ta­tives de la diversité de la com­mu­nau­té LGBTQIA+. Entre deux chants lors de la répé­ti­tion, la logis­tique des tableaux parlés et des décors se discute. Les choristes découvrent une nouvelle partition, Enjoy the Silence, de Depeche Mode ; les ténors sont en dif­fi­cul­té ce soir-là avec un nouveau rythme à apprendre et une mélodie complexe à attraper. En guise de récom­pense en fin de répé­ti­tion, le What’s Up des 4 Non Blondes retentit avec enthou­siasme dans la salle. « Chantez chantez chantez ! » encourage Ann-Lise. Une dernière pour la fin ? Make me Feel de Janelle Monáe. « That’s just the way you make me feel / So good, so good, so fuckin’ real. » Cliquetis d’applaudissements et rangement. Rendez-vous mardi prochain.

  • 1
    Littéralement « lesbienne masculine » – « jeune gay efféminé » ↩︎
  • 2
    La dysphorie de genre désigne la sensation d’inconfort, de détresse ou de rejet résultant de son assi­gna­tion de genre à la naissance. La dysphorie peut être liée au corps ou à des codes sociaux. ↩︎
  • 3
    Le passing désigne pour les personnes trans le fait d’être perçues dans leur identité de genre, sans que leur tran­si­den­ti­té soit iden­ti­fiable. ↩︎
  • 4
    Une personne trans­mas­cu­line est une personne assignée femme à la naissance, dont l’identité de genre est masculine ou contient une part de mas­cu­li­ni­té. ↩︎
  • 5
    On désigne par neu­roa­ty­pies des modes de fonc­tion­ne­ment neu­ro­cog­ni­tifs minorisés, commes les troubles autis­tiques ou de l’attention. ↩︎
  • 6
    La pan­sexua­li­té est une orien­ta­tion sexuelle qui définit le fait d’être attiré·e sexuel­le­ment, roman­ti­que­ment ou affec­ti­ve­ment par des personnes indé­pen­dam­ment de leur genre. ↩︎

Les mots importants

Queer

En anglais, le terme queer signifie « bizarre »...

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Camille Regache

Journaliste indépendante, elle travaille sur les questions de genre et LGBT+, dans le prolongement de son podcast « Camille » (Binge Audio) sur la norme hétérosexuelle. Elle est membre du collectif Hors cadre et de l’Association des journalistes lesbiennes, gay, bi·e·s, trans et intersexes (AJL). Elle signe le reportage sur les assistantes maternelles et l’histoire des Lesbian Avengers. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire