En salles depuis un mois, Michael « reconfigure la culture de la pédocriminalité »

Sorti dans les salles fran­çaises il y a tout juste un mois, Michael, le film à la gloire de Michael Jackson, vient de passer la barre des 3,5 millions d’entrées, ce qui le classe parmi les biopics les plus vus du box-office hexagonal. Un succès qui, au-delà du film lui-même, interroge la per­ma­nence des repré­sen­ta­tions pédo­cri­mi­nelles au cinéma.
Publié le 22/05/2026

Modifié le 26/05/2026

Réalisé par Antoine Fuqua et produit en accord avec une partie de la famille Jackson, Michael raconte, sans nuances, la sucess story de celui qu’on surnomme « le roi de la pop ». Crédit photo : courtesy of Lionsgate, 2026.

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Depuis plusieurs jours, alors que le Festival de Cannes bat son plein, les signa­taires de la tribune anti-Bolloré s’inquiètent de la mainmise du mil­liar­daire d’extrême droite sur le finan­ce­ment du cinéma français. Une situation qui nourrit sa fortune et fait grandir l’influence du camp réac­tion­naire sur nos imaginaires.

Sorti dans les salles fran­çaises le 22 avril, Michael, le biopic de Michael Jackson, réalisé par l’Étasunien Antoine Fuqua et distribué par Universal Pictures, est un autre exemple de la puissance politique du cinéma. Expurgé de toute allusion aux accu­sa­tions d’actes pédo­cri­mi­nels qui visent la star*, il recon­fi­gure une réalité pourtant docu­men­tée. Décryptage avec Clémentine Meyer, créatrice de la chaîne YouTube Cinéma et Politique.

Qu’avez-vous pensé de Michael sur le fond et sur la forme ?

C’est un film très faible, vite oublié, qui n’adopte jamais de point de vue fort, ni de mise en scène sin­gu­lière. Il suit une structure linéaire, classique dans les biopics hol­ly­woo­diens : une enfance difficile [le père de Michael Jackson était tyran­nique et violent], la rési­lience vis-à-vis de ces dif­fi­cul­tés, l’ascension puis la réussite. On perçoit bien ici la fonction idéo­lo­gique du genre : réduire une vie à une success story et, ainsi, conso­li­der le mythe de la réussite indi­vi­duelle plutôt que de l’interroger.

Même quand un biopic introduit des zones d’ombre – par exemple, dans Ray, le film sur Ray Charles de Taylor Hackford, sorti en 2004, ou dans Walk the Line, sur Johnny Cash, réalisé en 2005 par James Mangold, ou encore dans Steve Jobs, signé Danny Boyle en 2015 –, c’est pour mieux montrer le héros se battre et s’en sortir. Le procédé sert donc à conso­li­der le mythe plutôt qu’à l’interroger.

Dans Michael, cette logique est poussée à l’extrême dans le but de réha­bi­li­ter de façon très nette un artiste dont la légende a été sérieu­se­ment écornée par la sortie, en 2019, du docu­men­taire Leaving Neverland, de Dan Reed [qui racontait les agres­sions commises par le chanteur sur James Safechuck et Wade Robson, ado­les­cents à l’époque des faits]. Michael agit comme une réponse implicite à cette enquête : c’est un contre-récit qui vise à refermer la polémique et, ainsi, à accroître l’empire financier de ses héritier⋅es.

Concrètement, comment le film œuvre-t-il à cette réhabilitation ?

C’est un travail très méti­cu­leux de lissage du per­son­nage. Dans le biopic, le per­son­nage de Michael Jackson est construit comme une figure uni­di­men­sion­nelle, presque enfantine. Tout participe à cette infan­ti­li­sa­tion : sa voix, les décors – notamment la présence de peluches partout dans sa chambre – ou encore les réfé­rences à Peter Pan, le fait qu’il veut tout le temps jouer, sa proximité avec ses animaux… Une scène le montre par exemple en pleine partie de Twister [un jeu d’adresse qui demande aux participant⋅es de se contor­sion­ner sur un tapis] avec son chimpanzé Bubbles. Dans une autre, il rit comme un enfant devant un film de Charlie Chaplin.

Tous ces éléments pro­duisent une totale désexua­li­sa­tion du per­son­nage. Sa vie roman­tique est tue, alors qu’il a eu des par­te­naires durant la période évoquée dans le film [qui s’étend de la fin des années 1960 jusqu’en 1988, année de la tournée Bad World Tour]. En effaçant toute référence à sa sexualité, le film rend impos­sible l’apparition de la moindre inter­ro­ga­tion concer­nant les violences sexuelles sur des enfants. Michael ne montre pas la réalité, il la neu­tra­lise, selon une logique d’effacement actif.



Contrairement à la plupart des biopics, qui font la part belle aux recons­ti­tu­tions his­to­riques, le monde réel semble inexis­tant dans Michael. Pourquoi ?

L’absence de contexte his­to­rique et politique dans le film est frappante. Les décennies passent, mais les mou­ve­ments sociaux des années 1970, le backlash de la mandature Reagan, les tensions raciales aux États-Unis, les trans­for­ma­tions sociales ou cultu­relles ne sont quasiment jamais évoquées. Cette absence de contexte politique produit un effet très spé­ci­fique : le récit devient flottant, dis­po­nible à toutes les pro­jec­tions indi­vi­duelles. En par­ti­cu­lier celle des fans qui ne cherchent dans le film qu’à confirmer la légende de Michaël Jackson.


« Michael ne montre pas la réalité, il la neu­tra­lise, selon une logique d’effacement actif » 


Que dit fina­le­ment ce film de la manière dont le cinéma est, plus glo­ba­le­ment, impacté par la culture du viol et de la pédocriminalité ?

Longtemps, le septième art a présenté des histoires pédo­cri­mi­nelles comme accep­tables, voire dési­rables. Comme l’explique Hélène Fiche dans son livre Ce que le féminisme fait au cinéma. Les années 1970, de l’émancipation à la contre-attaque patriar­cale (Agone, 2025), il a normalisé les grands écarts d’âge entre les hommes et les femmes, dans des films comme Un moment d’égarement de Claude Berri (1977) ou encore Beau-père de Bertrand Blier (1981) sur lesquels plane le spectre de l’inceste.

Aujourd’hui, neuf ans après #MeToo, c’est plus compliqué de mettre à l’écran ce genre de repré­sen­ta­tions. Et c’est sans doute pour ça que, dans Michael, les pro­duc­teurs ont renoncé à roman­ti­ser les faits. Ils ont préféré les effacer. On peut imaginer que si le film avait été tourné il y a plusieurs années, il aurait montré des scènes où Michael Jackson joue avec des enfants, voire dort avec eux, en nor­ma­li­sant ces comportements.

En 2026, ces faits ne sont tout sim­ple­ment pas montrés. En ça, Michael est un film qui recon­fi­gure la culture de la pédo­cri­mi­na­li­té pour lui permettre de se maintenir à l’écran. Il s’agit d’organiser la dis­pa­ri­tion de ses mani­fes­ta­tions à l’écran, de manière à ne plus être un objet pensable. Ici, même la critique cinéma est neu­tra­li­sée puisqu’il n’y a plus rien à critiquer.

Cette stratégie a, par le passé, été appliquée aux repré­sen­ta­tions ciné­ma­to­gra­phiques de la mas­cu­li­ni­té dominante. Par exemple, lorsque la figure du patriarche a commencé à perdre en hégémonie dans les années 1970, elle a été remplacée par celle de l’homme « en crise », comme dans Voyage au bout de l’enfer (réalisé par Michael Cimino et sorti en 1977) ou même Rambo (Ted Kotcheff, 1982). Si certaines repré­sen­ta­tions ont été modifiées, c’est pour les rendre accep­tables et mieux les maintenir à l’écran.

Finalement, rien de nouveau à Hollywood ! Mais le succès de ce film prouve encore une fois qu’il est néces­saire d’accompagner les films pro­blé­ma­tiques dans des espaces fémi­nistes de décryp­tage, d’échanges et de poli­ti­sa­tion du cinéma. La question, c’est dans quels lieux ? On imagine dif­fi­ci­le­ment ce type de ren­contres dans les cinémas UGC, qui sont en cours de rachat par [le mil­liar­daire d’extrême droite] Vincent Bolloré.

* Selon le magazine Variety, une première version du film com­por­tait plusieurs scènes évoquant les enquêtes visant le chanteur. Elles auraient fina­le­ment été coupées sous l’impulsion de ses ayants droit, en raison d’un accord signé entre Michaël Jackson et certains plai­gnants, qui stipule que ces derniers ne pouvaient être repré­sen­tés à l’écran.

Les huit affaires « Michael Jackson »

Depuis le début des années 1990, huit personnes ont accusé Michael Jackson de les avoir soumises à des violences sexuelles, alors qu’elles étaient enfants. Premier à témoigner, James Chandler avait 13 ans au moment des faits. Son affaire s’est soldée par un accord financier avec la star.

Dix ans plus tard, Gavin Arvizo, un jeune homme accueilli par le chanteur alors qu’il était soigné pour un cancer, dénonce de multiples agres­sions sexuelles. La pop star est visée par dix chefs d’inculpation, jugée en 2005, mais fina­le­ment relaxée. En 2013 et 2014, Wade Robson, un ancien enfant danseur, et James Safechuck, un ex enfant-acteur, portent plainte pour agression et chantage sexuels contre Michael Jackson. Leurs plaintes sont plusieurs fois rejetées pour vice de procédure, mais un procès aura fina­le­ment lieu en novembre 2026. Ils ont raconté leur histoire en détail dans le docu­men­taire Leaving Neverland (2019).

Il y a quelques semaines, les quatre frères et sœur Cascio, qui avaient préa­la­ble­ment conclu un accord financier avec les ayants droit de Michael Jackson ont saisi la justice et accusent le chanteur de trafic d’enfant et d’agressions sexuelles.

Coline Clavaud-Mégevand

Journaliste indépendante spécialisée dans les questions d’identité et les dynamiques militantes (féminisme, antiracisme, extrême droite...), elle écrit aussi des enquêtes sur les médias et les violences sexistes et sexuelles dans l'industrie du divertissement, notamment le mouvement MeTooStandUp. Voir tous ses articles

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