Depuis plusieurs jours, alors que le Festival de Cannes bat son plein, les signataires de la tribune anti-Bolloré s’inquiètent de la mainmise du milliardaire d’extrême droite sur le financement du cinéma français. Une situation qui nourrit sa fortune et fait grandir l’influence du camp réactionnaire sur nos imaginaires.
Sorti dans les salles françaises le 22 avril, Michael, le biopic de Michael Jackson, réalisé par l’Étasunien Antoine Fuqua et distribué par Universal Pictures, est un autre exemple de la puissance politique du cinéma. Expurgé de toute allusion aux accusations d’actes pédocriminels qui visent la star*, il reconfigure une réalité pourtant documentée. Décryptage avec Clémentine Meyer, créatrice de la chaîne YouTube Cinéma et Politique.
Qu’avez-vous pensé de Michael sur le fond et sur la forme ?
C’est un film très faible, vite oublié, qui n’adopte jamais de point de vue fort, ni de mise en scène singulière. Il suit une structure linéaire, classique dans les biopics hollywoodiens : une enfance difficile [le père de Michael Jackson était tyrannique et violent], la résilience vis-à-vis de ces difficultés, l’ascension puis la réussite. On perçoit bien ici la fonction idéologique du genre : réduire une vie à une success story et, ainsi, consolider le mythe de la réussite individuelle plutôt que de l’interroger.
Même quand un biopic introduit des zones d’ombre – par exemple, dans Ray, le film sur Ray Charles de Taylor Hackford, sorti en 2004, ou dans Walk the Line, sur Johnny Cash, réalisé en 2005 par James Mangold, ou encore dans Steve Jobs, signé Danny Boyle en 2015 –, c’est pour mieux montrer le héros se battre et s’en sortir. Le procédé sert donc à consolider le mythe plutôt qu’à l’interroger.
Dans Michael, cette logique est poussée à l’extrême dans le but de réhabiliter de façon très nette un artiste dont la légende a été sérieusement écornée par la sortie, en 2019, du documentaire Leaving Neverland, de Dan Reed [qui racontait les agressions commises par le chanteur sur James Safechuck et Wade Robson, adolescents à l’époque des faits]. Michael agit comme une réponse implicite à cette enquête : c’est un contre-récit qui vise à refermer la polémique et, ainsi, à accroître l’empire financier de ses héritier⋅es.
Concrètement, comment le film œuvre-t-il à cette réhabilitation ?
C’est un travail très méticuleux de lissage du personnage. Dans le biopic, le personnage de Michael Jackson est construit comme une figure unidimensionnelle, presque enfantine. Tout participe à cette infantilisation : sa voix, les décors – notamment la présence de peluches partout dans sa chambre – ou encore les références à Peter Pan, le fait qu’il veut tout le temps jouer, sa proximité avec ses animaux… Une scène le montre par exemple en pleine partie de Twister [un jeu d’adresse qui demande aux participant⋅es de se contorsionner sur un tapis] avec son chimpanzé Bubbles. Dans une autre, il rit comme un enfant devant un film de Charlie Chaplin.
Tous ces éléments produisent une totale désexualisation du personnage. Sa vie romantique est tue, alors qu’il a eu des partenaires durant la période évoquée dans le film [qui s’étend de la fin des années 1960 jusqu’en 1988, année de la tournée Bad World Tour]. En effaçant toute référence à sa sexualité, le film rend impossible l’apparition de la moindre interrogation concernant les violences sexuelles sur des enfants. Michael ne montre pas la réalité, il la neutralise, selon une logique d’effacement actif.
Contrairement à la plupart des biopics, qui font la part belle aux reconstitutions historiques, le monde réel semble inexistant dans Michael. Pourquoi ?
L’absence de contexte historique et politique dans le film est frappante. Les décennies passent, mais les mouvements sociaux des années 1970, le backlash de la mandature Reagan, les tensions raciales aux États-Unis, les transformations sociales ou culturelles ne sont quasiment jamais évoquées. Cette absence de contexte politique produit un effet très spécifique : le récit devient flottant, disponible à toutes les projections individuelles. En particulier celle des fans qui ne cherchent dans le film qu’à confirmer la légende de Michaël Jackson.
« Michael ne montre pas la réalité, il la neutralise, selon une logique d’effacement actif »
Que dit finalement ce film de la manière dont le cinéma est, plus globalement, impacté par la culture du viol et de la pédocriminalité ?
Longtemps, le septième art a présenté des histoires pédocriminelles comme acceptables, voire désirables. Comme l’explique Hélène Fiche dans son livre Ce que le féminisme fait au cinéma. Les années 1970, de l’émancipation à la contre-attaque patriarcale (Agone, 2025), il a normalisé les grands écarts d’âge entre les hommes et les femmes, dans des films comme Un moment d’égarement de Claude Berri (1977) ou encore Beau-père de Bertrand Blier (1981) sur lesquels plane le spectre de l’inceste.
Aujourd’hui, neuf ans après #MeToo, c’est plus compliqué de mettre à l’écran ce genre de représentations. Et c’est sans doute pour ça que, dans Michael, les producteurs ont renoncé à romantiser les faits. Ils ont préféré les effacer. On peut imaginer que si le film avait été tourné il y a plusieurs années, il aurait montré des scènes où Michael Jackson joue avec des enfants, voire dort avec eux, en normalisant ces comportements.
En 2026, ces faits ne sont tout simplement pas montrés. En ça, Michael est un film qui reconfigure la culture de la pédocriminalité pour lui permettre de se maintenir à l’écran. Il s’agit d’organiser la disparition de ses manifestations à l’écran, de manière à ne plus être un objet pensable. Ici, même la critique cinéma est neutralisée puisqu’il n’y a plus rien à critiquer.
Cette stratégie a, par le passé, été appliquée aux représentations cinématographiques de la masculinité dominante. Par exemple, lorsque la figure du patriarche a commencé à perdre en hégémonie dans les années 1970, elle a été remplacée par celle de l’homme « en crise », comme dans Voyage au bout de l’enfer (réalisé par Michael Cimino et sorti en 1977) ou même Rambo (Ted Kotcheff, 1982). Si certaines représentations ont été modifiées, c’est pour les rendre acceptables et mieux les maintenir à l’écran.
Finalement, rien de nouveau à Hollywood ! Mais le succès de ce film prouve encore une fois qu’il est nécessaire d’accompagner les films problématiques dans des espaces féministes de décryptage, d’échanges et de politisation du cinéma. La question, c’est dans quels lieux ? On imagine difficilement ce type de rencontres dans les cinémas UGC, qui sont en cours de rachat par [le milliardaire d’extrême droite] Vincent Bolloré.
* Selon le magazine Variety, une première version du film comportait plusieurs scènes évoquant les enquêtes visant le chanteur. Elles auraient finalement été coupées sous l’impulsion de ses ayants droit, en raison d’un accord signé entre Michaël Jackson et certains plaignants, qui stipule que ces derniers ne pouvaient être représentés à l’écran.
Les huit affaires « Michael Jackson »
Depuis le début des années 1990, huit personnes ont accusé Michael Jackson de les avoir soumises à des violences sexuelles, alors qu’elles étaient enfants. Premier à témoigner, James Chandler avait 13 ans au moment des faits. Son affaire s’est soldée par un accord financier avec la star.
Dix ans plus tard, Gavin Arvizo, un jeune homme accueilli par le chanteur alors qu’il était soigné pour un cancer, dénonce de multiples agressions sexuelles. La pop star est visée par dix chefs d’inculpation, jugée en 2005, mais finalement relaxée. En 2013 et 2014, Wade Robson, un ancien enfant danseur, et James Safechuck, un ex enfant-acteur, portent plainte pour agression et chantage sexuels contre Michael Jackson. Leurs plaintes sont plusieurs fois rejetées pour vice de procédure, mais un procès aura finalement lieu en novembre 2026. Ils ont raconté leur histoire en détail dans le documentaire Leaving Neverland (2019).
Il y a quelques semaines, les quatre frères et sœur Cascio, qui avaient préalablement conclu un accord financier avec les ayants droit de Michael Jackson ont saisi la justice et accusent le chanteur de trafic d’enfant et d’agressions sexuelles.
