Solène Brun : « Est-ce que les Blanc·hes peuvent renoncer à leurs privilèges » ?

La socio­logue Solène Brun propose une réflexion sur cette question parfois débattue dans les espaces anti­ra­cistes : Peut-on désobéir à la blanchité ?
Publié le 24/07/2026

Illustration : Malijo pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

La question de la place des personnes blanches dans le combat anti­raciste est une question qui, comme celles des hommes cisgenres dans le combat féministe, refait régu­liè­re­ment surface au sein des espaces pro­gres­sistes. Dans nos sociétés occi­den­tales struc­tu­rées par les hié­rar­chies raciales, cette question prend une dimension sup­plé­men­taire dès lors que les personnes racia­li­sées comme non blanches (c’est-à-dire perçues comme telles au quotidien et donc assignées à une position raciale infé­rieure) sont largement mino­ri­taires par rapport aux personnes blanches. 

La situation n’est en cela pas com­pa­rable à la question féministe, les femmes repré­sen­tant (un peu plus de) la moitié de la population.

La posture des « allié·es » blanc·hes a beaucoup été discutée et critiquée dans les espaces anti­ra­cistes. Des alter­na­tives ont été proposées : penser en termes de « com­pli­ci­té » plutôt que d’« alliance1Lire le texte militant anti­co­lo­nial de Rudy « Des complices, pas des alliés : abolir le complexe indus­triel de l’Allié » sur le site antidev.wordpress.com, tra­duc­tion de Christine Prat, 25 janvier 2015. », par exemple. La question, redou­table, reste au fond toujours la même : est-il possible de se défaire, au niveau indi­vi­duel, de pri­vi­lèges qui nous sont garantis par la société ? Est-il possible d’y renoncer volon­tai­re­ment ? Peut-on « trahir » sa race ? Peut-on désobéir à la blanchité ? Je n’ai pas de réponse défi­ni­tive, mais je propose ici quelques éléments de réflexion, à partir de la socio­lo­gie de la race.

Définir les personnes blanches

Il faut dire d’emblée que celles et ceux que je désigne ici comme « personnes blanches » ne cor­res­pondent pas à un groupe naturel. Celles et ceux que l’on appelle aujourd’hui « blanc·hes » n’ont d’ailleurs pas toujours existé. Les historien·nes s’accordent glo­ba­le­ment sur le fait que l’Antiquité n’était pas marquée par une division raciale de l’humanité, qui inter­vient bien plus tard. Les blanc·hes ne sont donc rien d’autre qu’un groupe construit socio-historiquement. Ses fron­tières ont changé plusieurs fois dans l’histoire et l’appellation « blanc·he » ne désigne pas les mêmes personnes selon l’époque ou le pays où l’on se trouve. Reste que, dans l’ensemble, sont perçues et traitées comme blanches les personnes réel­le­ment ou sup­po­sé­ment ori­gi­naires d’Europe – ainsi que des colonies de peu­ple­ment euro­péennes : États-Unis, Canada, Australie…

Cette défi­ni­tion est loin de suffire, tant s’ajoutent d’autres facteurs, comme la religion (il est très impro­bable que vous soyez racialisé·e comme blanc·he si vous êtes musulman·e en France, par exemple). Cela étant dit, si je parle des « blanc·hes » en France, je sais que la plupart des personnes savent à qui je fais référence, et savent elles-mêmes si elles sont incluses dans ce groupe. C’est là l’une des forces du processus de racia­li­sa­tion : il façonne nos manières de voir le monde, que nous le sou­hai­tions ou non.

Abolir la blanchité ?

Est-il alors possible d’échapper à cette racia­li­sa­tion et de refuser l’ordre racial lorsqu’on est blanc·he ? Au début des années 1990, deux Étasuniens blancs se sont justement posé cette question. L’historien Noel Ignatiev, l’auteur d’un ouvrage sur la façon dont les Irlandais·es sont devenu·es blanc·hes aux États-Unis2Comment les Irlandais sont devenus blancs,
traduit par Xavier Crépin, collectif d’édition Smolny, 2024 [2008].
, s’associe avec son collègue John Garvey pour fonder une revue qu’ils inti­tulent Race Traitor: Journal of the New Abolitionism, qui paraîtra jusqu’en 20053Tous les numéros sont en libre accès sur le site Libcom.org. Les deux hommes sont proches du marxisme et se posi­tionnent en faveur d’un chan­ge­ment social radical. Le mot d’ordre du mouvement, rappelé sur chaque numéro de la revue, est le suivant : « Trahison envers la blanchité est loyauté envers l’humanité. »

Dès l’édito du premier numéro, le ton est donné : « La clé pour résoudre les problèmes sociaux de notre époque est d’abolir la race blanche. » Pour Noel Ignatiev, il faut accepter que « sans les pri­vi­lèges qui y sont attachés, la race blanche n’existerait pas, et la peau blanche n’aurait pas plus de signi­fi­ca­tion sociale que les grands pieds ». Le mouvement prône alors un « suicide » sym­bo­lique, sorte de rébellion politique qui irait de pair avec une renon­cia­tion aux pri­vi­lèges blancs.

Les articles de la revue sont radicaux et leur tonalité exaltante. Toutefois, malgré leur insis­tance sur la dimension struc­tu­relle du racisme, les textes de la revue peinent à décrire en quoi consis­te­rait concrè­te­ment une trahison de la blanchité et semblent dès lors s’enfermer dans une esthé­tique largement incan­ta­toire. Comment serait-il possible de renoncer, indi­vi­duel­le­ment, aux avantages garantis par la position blanche ? Quand bien même une personne essaie­rait de calculer ce que sa fortune per­son­nelle doit à sa position blanche et déci­de­rait de reverser cette part à des asso­cia­tions anti­ra­cistes, cesserait-elle d’être blanche et de jouir des bénéfices associés ?

À moins de réduire la blanchité à une simple position idéo­lo­gique, on voit en fait mal comment une « abolition » pourrait inter­ve­nir depuis des actions indi­vi­duelles. Si l’on accepte que la race est un rapport de pouvoir qui structure les sociétés, alors toute la bonne volonté blanche du monde ne peut suffire pour se défaire d’avantages qui sont struc­tu­rel­le­ment garantis. En d’autres mots, si l’idée est sédui­sante, elle repose in fine sur une concep­tion libérale du sujet : les personnes blanches pour­raient se défaire des déter­mi­nismes sociaux parce qu’elles le décident.

En revanche, évacuer entiè­re­ment la question de ce qu’il est possible de faire au niveau indi­vi­duel n’est pas non plus satis­fai­sant. Le risque est de déres­pon­sa­bi­li­ser les individus au prétexte que les choses se jouent à un niveau plus struc­tu­rel. Sans doute faut-il accepter de naviguer sur une ligne de crête, entre res­pon­sa­bi­li­sa­tion et attention à la dimension sys­té­mique des rapports sociaux. Cette ligne dessine des ambitions plus modestes qu’une « trahison » raciale, mais la modestie a souvent du bon. Apprendre à se taire et à écouter, par exemple, à prendre moins de place et d’espace serait pro­ba­ble­ment une première étape nécessaire. •

  • 1
    Lire le texte militant anti­co­lo­nial de Rudy « Des complices, pas des alliés : abolir le complexe indus­triel de l’Allié » sur le site antidev.wordpress.com, tra­duc­tion de Christine Prat, 25 janvier 2015. ↩︎
  • 2
    Comment les Irlandais sont devenus blancs,
    traduit par Xavier Crépin, collectif d’édition Smolny, 2024 [2008]. ↩︎
  • 3
    Tous les numéros sont en libre accès sur le site Libcom.org ↩︎
Solène Brun

Solène Brun est sociologue, chargée de recherche au CNRS. Spécialiste des questions raciales en France, elle a récemment publié Derrière le mythe métis. Enquête sur les couples mixtes et leurs descendants en France (La Découverte, 2024) et, avec Claire Cosquer, La Domination blanche (Textuel, 2024).  Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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