La question de la place des personnes blanches dans le combat antiraciste est une question qui, comme celles des hommes cisgenres dans le combat féministe, refait régulièrement surface au sein des espaces progressistes. Dans nos sociétés occidentales structurées par les hiérarchies raciales, cette question prend une dimension supplémentaire dès lors que les personnes racialisées comme non blanches (c’est-à-dire perçues comme telles au quotidien et donc assignées à une position raciale inférieure) sont largement minoritaires par rapport aux personnes blanches.
La posture des « allié·es » blanc·hes a beaucoup été discutée et critiquée dans les espaces antiracistes. Des alternatives ont été proposées : penser en termes de « complicité » plutôt que d’« alliance1Lire le texte militant anticolonial de Rudy « Des complices, pas des alliés : abolir le complexe industriel de l’Allié » sur le site antidev.wordpress.com, traduction de Christine Prat, 25 janvier 2015. », par exemple. La question, redoutable, reste au fond toujours la même : est-il possible de se défaire, au niveau individuel, de privilèges qui nous sont garantis par la société ? Est-il possible d’y renoncer volontairement ? Peut-on « trahir » sa race ? Peut-on désobéir à la blanchité ? Je n’ai pas de réponse définitive, mais je propose ici quelques éléments de réflexion, à partir de la sociologie de la race.
Définir les personnes blanches
Il faut dire d’emblée que celles et ceux que je désigne ici comme « personnes blanches » ne correspondent pas à un groupe naturel. Celles et ceux que l’on appelle aujourd’hui « blanc·hes » n’ont d’ailleurs pas toujours existé. Les historien·nes s’accordent globalement sur le fait que l’Antiquité n’était pas marquée par une division raciale de l’humanité, qui intervient bien plus tard. Les blanc·hes ne sont donc rien d’autre qu’un groupe construit socio-historiquement. Ses frontières ont changé plusieurs fois dans l’histoire et l’appellation « blanc·he » ne désigne pas les mêmes personnes selon l’époque ou le pays où l’on se trouve. Reste que, dans l’ensemble, sont perçues et traitées comme blanches les personnes réellement ou supposément originaires d’Europe – ainsi que des colonies de peuplement européennes : États-Unis, Canada, Australie…
Cette définition est loin de suffire, tant s’ajoutent d’autres facteurs, comme la religion (il est très improbable que vous soyez racialisé·e comme blanc·he si vous êtes musulman·e en France, par exemple). Cela étant dit, si je parle des « blanc·hes » en France, je sais que la plupart des personnes savent à qui je fais référence, et savent elles-mêmes si elles sont incluses dans ce groupe. C’est là l’une des forces du processus de racialisation : il façonne nos manières de voir le monde, que nous le souhaitions ou non.
Abolir la blanchité ?
Est-il alors possible d’échapper à cette racialisation et de refuser l’ordre racial lorsqu’on est blanc·he ? Au début des années 1990, deux Étasuniens blancs se sont justement posé cette question. L’historien Noel Ignatiev, l’auteur d’un ouvrage sur la façon dont les Irlandais·es sont devenu·es blanc·hes aux États-Unis2Comment les Irlandais sont devenus blancs,
traduit par Xavier Crépin, collectif d’édition Smolny, 2024 [2008]., s’associe avec son collègue John Garvey pour fonder une revue qu’ils intitulent Race Traitor: Journal of the New Abolitionism, qui paraîtra jusqu’en 20053Tous les numéros sont en libre accès sur le site Libcom.org. Les deux hommes sont proches du marxisme et se positionnent en faveur d’un changement social radical. Le mot d’ordre du mouvement, rappelé sur chaque numéro de la revue, est le suivant : « Trahison envers la blanchité est loyauté envers l’humanité. »
Dès l’édito du premier numéro, le ton est donné : « La clé pour résoudre les problèmes sociaux de notre époque est d’abolir la race blanche. » Pour Noel Ignatiev, il faut accepter que « sans les privilèges qui y sont attachés, la race blanche n’existerait pas, et la peau blanche n’aurait pas plus de signification sociale que les grands pieds ». Le mouvement prône alors un « suicide » symbolique, sorte de rébellion politique qui irait de pair avec une renonciation aux privilèges blancs.
Les articles de la revue sont radicaux et leur tonalité exaltante. Toutefois, malgré leur insistance sur la dimension structurelle du racisme, les textes de la revue peinent à décrire en quoi consisterait concrètement une trahison de la blanchité et semblent dès lors s’enfermer dans une esthétique largement incantatoire. Comment serait-il possible de renoncer, individuellement, aux avantages garantis par la position blanche ? Quand bien même une personne essaierait de calculer ce que sa fortune personnelle doit à sa position blanche et déciderait de reverser cette part à des associations antiracistes, cesserait-elle d’être blanche et de jouir des bénéfices associés ?
À moins de réduire la blanchité à une simple position idéologique, on voit en fait mal comment une « abolition » pourrait intervenir depuis des actions individuelles. Si l’on accepte que la race est un rapport de pouvoir qui structure les sociétés, alors toute la bonne volonté blanche du monde ne peut suffire pour se défaire d’avantages qui sont structurellement garantis. En d’autres mots, si l’idée est séduisante, elle repose in fine sur une conception libérale du sujet : les personnes blanches pourraient se défaire des déterminismes sociaux parce qu’elles le décident.
En revanche, évacuer entièrement la question de ce qu’il est possible de faire au niveau individuel n’est pas non plus satisfaisant. Le risque est de déresponsabiliser les individus au prétexte que les choses se jouent à un niveau plus structurel. Sans doute faut-il accepter de naviguer sur une ligne de crête, entre responsabilisation et attention à la dimension systémique des rapports sociaux. Cette ligne dessine des ambitions plus modestes qu’une « trahison » raciale, mais la modestie a souvent du bon. Apprendre à se taire et à écouter, par exemple, à prendre moins de place et d’espace serait probablement une première étape nécessaire. •


