Épisode 3/3. « Le travail domestique des femmes rend la crise écologique palpable »

Quel est le point commun entre les records de tem­pé­ra­ture des mois de juin et juillet 2026, l’inégale répar­ti­tion du travail domes­tique et la montée des popu­lismes d’extrême droite partout dans le monde ? Dans sa série de news­let­ters d’été, La Déferlante propose des outils pour penser la canicule – et plus largement la crise cli­ma­tique – en relation avec les questions qui la pré­oc­cupent : inéga­li­tés de genre, lutte contre les ravages du capi­ta­lisme, anti­ra­cisme, antispécisme.
Publié le 20/08/2026

Selon la sociologue Massilia Ourabah, en recyclant l’eau ou en raccommodant les vêtements de leurs enfants, les femmes font exister la question écologique au sein de leur foyer. Crédit photo : Nicolas Messyasz/Hans Lucas
Selon la socio­logue Massilia Ourabah, en recyclant l’eau ou en rac­com­mo­dant les vêtements de leurs enfants, les femmes font exister la question éco­lo­gique au sein de leur foyer. Crédit photo : Nicolas Messyasz/Hans Lucas

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Dans ce troisième et dernier épisode, nous donnons la parole à la socio­logue Massilia Ourabah.

Autrice d’une thèse sur l’impact des pratiques éco­lo­giques indi­vi­duelles (souvent qualifiés de « petits gestes » dans les discours publics), elle interroge le rôle du travail domes­tique réalisé par les femmes dans la prise de conscience des enjeux climatiques.

Pourquoi vous êtes-vous inté­res­sée aux liens entre travail domes­tique et fin du monde ?

Un jour, alors que je rentrais du super­mar­ché, je me suis rendu compte qu’une fois les courses déballées, ma poubelle était plus pleine que mon frigo : en d’autres termes, que la quantité de ce qui détruit la planète – les déchets – dépassait de loin celle des aliments qui allaient me nourrir. C’est un constat, à vrai dire, que peuvent faire la plupart des personnes en charge de préparer les repas pour leur famille. Comment fait-on ce travail censé repro­duire la vie dans un monde qui la détruit ?

Je m’intéresse également beaucoup aux pratiques éco­lo­giques à bas bruit, celles qui passent en dessous du radar de l’écologie dite sérieuse. Je viens d’une famille kabyle algé­rienne qui, lorsqu’elle est arrivée en France, vivait avec presque rien dans un tout petit appar­te­ment. À une époque où ça n’était pas encore à la mode, ma mère faisait fermenter ses yaourts sur le radiateur, puis les mettait sur le rebord de la fenêtre pour les conserver au frais. J’ai longtemps été frustrée qu’on ne s’intéresse à ces soi-disant petits gestes qu’à travers l’impact qu’ils ont sur la crise éco­lo­gique. Considérer que la solution est uni­que­ment dans ces pratiques indi­vi­duelles est une approche dépo­li­ti­sante qui aplatit les inéga­li­tés sociales et de genre, mais les mépriser, c’est ignorer l’importance du travail repro­duc­tif majo­ri­tai­re­ment réalisé par les femmes. J’ai donc voulu poser la question à l’envers : quel impact la crise cli­ma­tique a‑t-elle sur le travail domestique ?

Qui a répondu à votre enquête ?

Principalement des femmes ! Quand j’ai commencé mes recherches, en 2020, nous étions en pleine épidémie de Covid. J’ai donc passé des annonces sur des groupes Facebook inté­res­sés par les pratiques « zéro déchet » et le do it yourself [qui consiste à créer, fabriquer et réparer soi-même des produits du quotidien]. La plupart de celles qui m’ont répondu ne dis­po­saient pas forcément de revenus impor­tants. Et beaucoup ne tenaient pas un discours politique sur l’écologie.

Leur pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale, était de préparer à dîner à leurs enfants en faisant en sorte que ce soit bon, pas cher, local, que cela ne produise pas trop de déchets et que ce ne soit pas bourré de pes­ti­cides. Elles étaient plei­ne­ment conscientes de l’impact très marginal de leurs gestes. Mais en recyclant l’eau de la vaisselle, en se souciant de la pro­ve­nance de l’alimentation ou en rac­com­mo­dant les vêtements de leurs enfants, elles se sont mises à faire exister la question éco­lo­gique au sein de leur foyer et souvent à embarquer – au prix, parfois, de longues négo­cia­tions – leur conjoint et leurs proches dans ces pratiques.


« Ces femmes ne changent pas le monde mais trans­forment leur rapport à la planète »


Et justement, les hommes là-dedans ?

Les rares que j’ai eu l’occasion d’interroger n’étaient pas moteurs dans l’adoption de ces petits gestes. Quand les femmes me parlaient volon­tiers de pré­oc­cu­pa­tions maté­rielles et quo­ti­diennes, leur discours à eux montait sys­té­ma­ti­que­ment en géné­ra­li­té, dans un registre tech­nos­cien­ti­fique. Pour eux, les solutions à la crise cli­ma­tique étaient plutôt à chercher dans le déve­lop­pe­ment de tech­niques de décar­bo­na­tion ou dans la concep­tion de matériaux biodégradables.

Comment ce travail sur les petits gestes peut-il nous permettre d’imaginer des solutions à la crise écologique ?

La crise envi­ron­ne­men­tale est une crise maté­rielle qui pose des questions telles que : que faire des déchets ? Comment vivre sous des tem­pé­ra­tures extrêmes ? Comment utiliser les res­sources qu’on a à sa dis­po­si­tion ? Pourtant, elle n’est pas toujours ressentie dans sa dimension concrète. S’intéresser aux « petits gestes » réalisés au quotidien dans le cadre du travail domes­tique permet de la rendre phy­si­que­ment palpable, y compris quand il n’y a pas de canicule.

Ces gestes ne sont pas suf­fi­sants pour faire chan­ge­ment mais ils per­mettent de mettre à portée de main et à portée de réflexion les enjeux éco­lo­giques. Dans un monde où l’argent est déma­té­ria­li­sé, où Internet permet d’accéder d’un clic à des milliards de contenus et où des intel­li­gences arti­fi­cielles nous proposent de réfléchir à notre place, les petits gestes éco­lo­giques fonc­tionnent comme une piqûre de rappel.

Si les res­sources maté­rielles néces­saires à notre existence nous paraissent aller de soi – par exemple, l’eau potable qui coule du robinet –, cette évidence est en réalité à pro­blé­ma­ti­ser. Et cela permet de déve­lop­per un autre rapport au monde. Ces femmes ne changent pas le monde mais trans­forment leur rapport à la planète. Pour moi, cela a une valeur en soi, au-delà de la question de l’impact.

Marion Pillas

Après un détour par la production de documentaires, elle est revenue au journalisme avec La Déferlante. Elle en est cofondatrice et corédactrice en chef. Depuis Lille, elle supervise la newsletter, les partenariats et les événements. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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