💔Tout sur nos mères

Dans cette news­let­ter recom­man­da­tion, retrouvez quatre livres pour débou­lon­ner le mythe de l’amour inconditionnel.
Publié le 24/09/2026

→ L’Effet maternel de Virginie Linhardt, Flammarion, 2020. 19 euros
→ L’Effet maternel de Virginie Linhardt, Flammarion, 2020. 19 euros

Découvrez le numéro 23 de La Déferlante, « Désobéir », paru en septembre 2026. Consultez le sommaire !

Le 4 septembre dernier, le procès de Lyndsay Clancy aux États-Unis a fina­le­ment été annulé. Accusée du meurtre de ses trois enfants – Callan (8 mois), Dawson (3 ans) et Cora (5 ans) –, elle avait reconnu les faits tout en plaidant l’irresponsabilité en raison d’une psychose post-partum. Après plusieurs semaines de débat, les membres du jury populaire du tribunal de Plymouth (Massachusetts) ont échoué à se mettre d’accord sur un verdict. Un dénoue­ment rare qui raconte, entre beaucoup d’autres choses, notre impos­si­bi­li­té à regarder en face la violence des mères, quelles qu’en soient les raisons.

Comme l’ont rappelé les polé­miques qui, tout l’été, ont accom­pa­gné ce procès, il reste difficile de penser la maternité en dehors des notions d’amour et de dévoue­ment. On a vu des mas­cu­li­nistes accuser des fémi­nistes de récupérer l’affaire, mais aussi des mili­tantes enfan­tistes regretter que les trois jeunes victimes aient été si peu nommées. Cette fiction toxique de la mère parfaite, émanation d’une rhé­to­rique patriar­cale tenace, enferme les mères dans un rôle parfois impos­sible à tenir. Pour le plus grand malheur de leurs filles.

Depuis les années 1970, des intel­lec­tuelles et mili­tantes fémi­nistes s’attèlent pourtant à penser l’ambivalence mater­nelle : « Un jour [ma mère] pouvait railler mon amour pour la lecture et menacer de confis­quer tous mes livres, écrit bell hooks dans Communion (Points féminisme, 2025), et le suivant, parler avec fierté de ces mêmes passions qu’elle avait tournées en dérision et utilisées pour m’humilier. » L’autrice africaine-étasunienne remarque que « des femmes de toutes origines et classes sociales confes­se­ront avoir entendu la même chose de la bouche de leurs propres mères – des paroles qui leur donnaient le sentiment que quelque chose ne tournait vraiment pas rond chez elles ».

Rejoignant les pers­pec­tives déve­lop­pées par les militant⋅es enfan­tistes qui luttent contre la domi­na­tion adulte à l’égard des enfants, une poignée d’autrices fémi­nistes reprennent aujourd’hui à leur compte la critique du totem maternel, depuis leur position de fille – avec une recru­des­cence de sorties en librairie ces derniers mois. Conscientes que le mother bashing est une piste verglacée déjà largement labourée par des mas­cu­li­nistes se réclamant de la pensée psy­cha­na­ly­tique, elles prennent soin d’interroger le système politique dans lequel leurs mères comme leurs relations avec elles sont enfermées.

🖋️ Dans cette news­let­ter, nous vous proposons une sélection d’ouvrages qui, à la délicate question de la violence des mères, suggèrent une multitude de réponses. La première et la plus efficace d’entre elles semblant fina­le­ment être… l’écriture.

👁️ Je me regarderai dans les yeux

Dans son premier roman, sorti à l’été 2025, l’autrice franco-marocaine Rim Battal poursuit le travail entamé avec L’Eau du bain (Le Castor astral, 2019), un recueil de poésie dans lequel elle traitait en miroir la violence de son post-partum et la violence de sa mère. Dans Je me regar­de­rai dans les yeux, la jeune Rim, 17 ans, s’enfuit de chez elle après que sa génitrice, l’ayant surprise à fumer une cigarette en cachette, l’a vio­lem­ment insultée et rouée de coups. « Ma mère m’avait toujours sur­veillée de près, me collait à la peau, comme une seconde peau, craignait d’affreux scandales qui arri­ve­raient par moi […] Le moindre mot en trop, suspicion de trans­gres­sion, la moindre note un peu plus basse que les autres se soldait par une avalanche de coups plus ou moins rai­son­nables, plus ou moins dou­lou­reux », écrit-elle. Pour laver l’honneur de la famille, Rim Battal « présumée coupable du crime le plus ridicule qui soit : celui d’avoir couché sans être mariée » doit, pour rentrer chez elle, produire un test de virginité. Un examen fina­le­ment mené avec la brutalité d’un viol par une gyné­co­logue de Casablanca. Dans la violence des femmes de son entourage, trans­fé­rant sur ses épaules de jeune fille le poids mil­lé­naire de la misogynie ins­ti­tu­tion­na­li­sée, elle voit pourtant « le résultat d’une violence plus grande » : « Ma mère, dit-elle, est déformée parce qu’elle enrage de ce plafond de verre et de ces murs de verre contre lesquels elle s’est cognée toute sa vie. »

→ Je me regarderai dans les yeux de Rim Battal, éditions Bayard, 2025. 16,50 euros
→ Je me regar­de­rai dans les yeux de Rim Battal, éditions Bayard, 2025. 16,50 euros

🩸 Faire la peau

Comme pour Rim Battal, il est question pour Louise Chennevière – et ce, dès le titre de son ouvrage – de « faire la peau ». Pas tant à sa mère elle-même qu’au mythe de l’amour maternel incon­di­tion­nel. Écrit dans un souffle, ce livre paru en août 2026 dissèque le che­mi­ne­ment intérieur qui permet la rupture de l’écrivaine avec cette femme, bour­geoise toxi­co­mane, fantasque et agressive, qui ne manque pas une occasion de l’humilier, mora­le­ment ou phy­si­que­ment. Peut-être même que cet ouvrage est le véhicule de cette rupture. Écrit en parallèle de ce processus, il s’achève par un adieu.

Puissant, touchant, mais surtout très per­tur­bant pour toustes les enfants – aimé·es ou non – que nous sommes, le livre fait exister un récit qui manque à nos repré­sen­ta­tions, aux grands mythes autant qu’à la lit­té­ra­ture : celui d’une femme qui débou­lonne la statue mater­nelle, renonce à un amour qu’on disait donné d’avance, pour fina­le­ment reprendre sa liberté. Dans une interview donnée à france.tv slash, Louise Chennevière affirme désormais tran­quille­ment : « De la même manière que tout le monde vous dit : si votre mec vous frappe, il faut partir. J’ai envie de dire la même chose : si votre mère vous frappe, il faut partir. »

→ Faire la peau, de Louise Chennevière, éditions P.O.L, 2026. 21 euros

🙋🏽‍♀️ Pardonner à nos mères

Paru quelques mois plus tôt, Pardonner à nos mères apparaît comme une pré­fi­gu­ra­tion théorique de Faire la peau. Dans cette enquête réalisée auprès de 150 femmes, la jour­na­liste Claire Richard fait émerger et met à l’épreuve le concept de matro­pho­bie. Un terme qu’elle a découvert chez la poétesse éta­su­nienne Adrienne Rich qui désigne « la peur de devenir comme sa mère ». Une peur que l’autrice partage avec de nom­breuses femmes, si l’on en croit les témoi­gnages rapportés dans ce livre. Dès lors, le conflit mère-fille sort de la pro­blé­ma­tique indi­vi­duelle et des inter­pré­ta­tions psy pour devenir le motif d’une histoire col­lec­tive. Une histoire marquée par la domi­na­tion masculine et la natu­ra­li­sa­tion de la maternité qui, si on prend la peine de s’y attarder, permet non pas forcément de pardonner – comme le suggère le titre de l’ouvrage – mais au moins d’expliquer. Dans cet essai, la violence mater­nelle n’est qu’une modalité de relation parmi d’autres, mais elle a le mérite d’être abordée fron­ta­le­ment par des témoi­gnages de violences psy­cho­lo­giques, physiques et sexuelles exercées par des mères.

→ Pardonner à nos mères de Claire Richard, Les renversantes / Leduc, 2025. 17 euros
→ Pardonner à nos mères de Claire Richard, Les ren­ver­santes / Leduc, 2025. 17 euros

❤️‍🩹 L’effet maternel

Comme Louise Chennevière, Virginie Linhart a grandi dans un appar­te­ment parisien aux murs tapissés de livres dans lequel se donnaient des fêtes aux­quelles les enfants assis­taient sans réel­le­ment y avoir été convié⋅es.

Comme elle, la docu­men­ta­riste a grandi auprès d’une mère – une figure de Mai 68 – qui rêvait de s’émanciper de son milieu bourgeois, au point de consacrer toute son énergie à s’écarter du modèle de mère que la société appelle de ses vœux. Publié il y a six ans, l’ouvrage raconte l’agressivité d’une mère à l’égard de sa fille, qui pourtant quémande en per­ma­nence son amour et son attention. Quelques années avant que le concept de « climat incestuel » ne se démo­cra­tise, il décrit l’omniprésence de la sexualité d’une adulte dans la vie de sa fille, les amants qui passent de l’une à l’autre, l’extrême porosité des espaces de chacune. Pour avoir raconté ce pan de son histoire familiale, l’autrice sera, quelques jours avant la parution du livre, assignée en référé par sa mère, qui réclame la sup­pres­sion de plusieurs dizaines de pages la concer­nant. Virginie Linhart sortira gagnante de ce procès et déclarera dans Le Monde quelques années plus tard : « Plutôt que de rester dans le giron familial, j’ai préféré reprendre ma liberté à travers l’écriture, quitte à le payer très cher. »

→ L’Effet maternel de Virginie Linhardt, Flammarion, 2020. 19 euros
→ L’Effet maternel de Virginie Linhardt, Flammarion, 2020. 19 euros
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Désobéir, une légitime défense

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