Intoxication aux pesticides : « Parler de santé permet de dépasser les clivages politiques »

Demain, samedi 3 octobre 2026, la coalition Stop pes­ti­cides, qui regroupe les militant⋅es de Cancer Colère, le Collectif de soutien aux victimes des pes­ti­cides de l’Ouest, la Confédération paysanne et les Soulèvements de la Terre, organise une mani­fes­ta­tion à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), autour de l’usine du géant chinois de l’agrochimie Syngenta. Une vingtaine d’actions sont prévues en parallèle dans huit pays.
Publié le 01/10/2026

Comme lors d’une manifestation en janvier 2021 à Paris (notre photo), de nombreuses familles franco-vietnamiennes tentent de faire reconnaître les dégâts causés par l’agent orange pendant la guerre du Vietnam (1955-1975). Fabriqué par Monsanto et Dow Chemical, ce pesticide a détruit 20 % des forêts du sud du Vietnam et causé des malformations pour plusieurs générations d’enfants. Crédit photo : Noémie Coissac/Hans Lucas.
Comme lors d’une mani­fes­ta­tion en janvier 2021 à Paris (notre photo), de nom­breuses familles franco-vietnamiennes tentent de faire recon­naître les dégâts causés par l’agent orange pendant la guerre du Vietnam (1955–1975). Fabriqué par Monsanto et Dow Chemical, ce pesticide a détruit 20 % des forêts du sud du Vietnam et causé des mal­for­ma­tions pour plusieurs géné­ra­tions d’enfants. Crédit photo : Noémie Coissac/Hans Lucas.

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Promulguée en août 2025 en dépit d’une pétition demandant son abro­ga­tion et comptant deux millions de signa­taires, la loi Duplomb ré-autorise des pes­ti­cides can­cé­ro­gènes aupa­ra­vant interdits. À l’approche de l’élection pré­si­den­tielle d’avril et mai 2027 et en vue du vote, en 2028, de la politique agricole commune (PAC) pour les six pro­chaines années, les col­lec­tifs qui appellent au ras­sem­ble­ment sou­haitent remettre l’interdiction des pes­ti­cides au cœur de l’actualité.

Renda Belmallem, chercheur·euse et militant·e éco­lo­giste, prépare une thèse sur le racisme envi­ron­ne­men­tal et sera présent⋅e au ras­sem­ble­ment de demain dans l’Eure. Dans cette news­let­ter, iel revient sur les conver­gences mili­tantes qui ont permis cette mobilisation.

Pourquoi avoir choisi d’organiser la mobi­li­sa­tion du 3 octobre autour de l’usine Syngenta, à Saint-Pierre-la-Garenne ?

Il faut savoir que l’agrochimie mondiale est un marché de l’empoisonnement que quelques firmes seulement se partagent. L’usine de Saint-Pierre-la-Garenne [propriété du groupe chinois Syngenta] est l’un des plus gros fabri­cants de pes­ti­cides sur le ter­ri­toire français. Organiser une action direc­te­ment sur ce site permet de sortir cette firme de l’anonymat et de faire en sorte que le nom de Syngenta soit connu de toustes, comme c’est le cas pour Bayer-Monsanto depuis plusieurs années. Cette mobi­li­sa­tion s’inscrit aussi dans une campagne plus large de lutte contre l’agrochimie qui avait ciblé en novembre 2025 une usine appar­te­nant à BASF, une autre de ces multinationales.

Quels sont les objectifs de cette coalition d’écologistes, de paysan⋅nes et de malades du cancer ?

L’une des priorités est de contre­dire le discours sur la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle des consommateur⋅ices (qui « devraient acheter du bio ») et des travailleur⋅euses (qui « devraient porter des équi­pe­ments qui les protègent mieux ») : cela fait peser la charge de l’intoxication sur les victimes et non pas sur les pollueurs. Envisager l’intoxication aux pes­ti­cides comme relevant de la res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive des indus­triels et des acteur⋅ices poli­tiques qui les sou­tiennent – à travers la loi Duplomb, par exemple – permet de penser des actions poli­tiques plus efficaces et des alliances plus larges.

Nos col­lec­tifs ont en commun de s’intéresser aux enjeux de la bio­di­ver­si­té et de l’agroécologie paysanne, bien connus des mobi­li­sa­tions éco­lo­gistes. Mais ils intègrent aussi à leurs réflexions la question de la santé au travail des travailleur·euses agricoles et des salarié·es de l’agrochimie.

Ils dénoncent aussi le colo­nia­lisme chimique des firmes comme Syngenta, qui pro­duisent en Europe des pes­ti­cides qui y sont interdits d’utilisation, pour les exporter dans des pays comme le Brésil. Ils rap­pellent que les travailleur·euses agricoles sont exposé⋅es à des degrés dif­fé­rents en fonction des ter­ri­toires où ils vivent. Par exemple, en Martinique et en Guadeloupe, où, dans la conti­nui­té de l’esclavagisation, la majorité des habitant⋅es, subissent une intoxi­ca­tion au chlor­dé­cone.


« La mobi­li­sa­tion du 3 octobre contre les pes­ti­cides ne peut se penser en dehors de l’élection pré­si­den­tielle à venir »


Stop pes­ti­cides dénonce enfin les liens entre les secteurs agro­chi­mique et militaire, lequel utilise certains produits comme arme de guerre. Ce fut le cas pendant la guerre du Vietnam avec l’agent orange. C’est encore le cas aujourd’hui avec Adama, filiale israé­lienne de Syngenta, qui produit des pes­ti­cides ensuite épandus au Liban sud, en Cisjordanie et en Palestine pour faire avancer le front de la colo­ni­sa­tion. C’est la raison de la présence demain, à Saint-Pierre-la-Garenne, d’un cortège anti­co­lo­nia­liste et antiraciste.

Justement, avec d’autres militant·es éco­lo­gistes racisé·es, vous avez pris la parole en août 2025 pour dénoncer le racisme du camp écolo. Comment la situation a‑t-elle évolué depuis ?

Les milieux de gauche éco­lo­gistes, fémi­nistes et queers, passent encore trop de temps à parler d’antifascisme sans se pré­oc­cu­per d’antiracisme. Or, la mobi­li­sa­tion du 3 octobre ne peut se penser en dehors du contexte politique et de l’élection pré­si­den­tielle à venir.

Saint-Pierre-la-Garenne est un ter­ri­toire où le Rassemblement national (RN) est fortement implanté. L’accent mis sur la santé col­lec­tive a permis, à l’échelle locale, de dépasser des clivages entre éco­lo­gistes et agriculteur·ices. Certain·es professionnel⋅les syndiqué·es à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) ou aux Jeunes Agriculteurs (JA), syndicats marqués à droite, seront présent·es. Contrairement à ce qu’elles pré­tendent, la droite et l’extrême droite ne sont pas les alliées de la ruralité. La répar­ti­tion des votes en faveur de la loi Duplomb l’avait déjà démontré. Les lignes bougent, et c’est en partie grâce à la présence de personnes racisées et anti­ra­cistes au sein des milieux écologistes.

Vous avez annoncé, dans le cadre de cette mobi­li­sa­tion, la présence d’une garderie et la mise à dis­po­si­tion de logements en dur en marge du ras­sem­ble­ment. Pourquoi ces dispositifs ?

L’histoire des mobi­li­sa­tions de masse, notamment quand elles appellent à l’action directe, soulève des questions d’accessibilité : comment la lutte peut-elle être efficace et offensive quand elle implique des personnes avec des vul­né­ra­bi­li­tés dif­fé­rentes ? Comment ne pas mettre certain⋅es participant⋅es en danger ? Quelles modalités choisir pour que tout le monde puisse par­ti­ci­per ? Des malades venu⋅es de toute la France seront présent⋅es à la mobi­li­sa­tion : l’objectif est que tout le monde trouve sa place. Des plateaux vont être mis en place sur des tracteurs pour les personnes qui ne peuvent pas marcher, de nom­breuses toilettes ont été ins­tal­lées et, dans le même ordre d’idée, des « bam­bi­ne­ries » seront ouvertes. Il est capital que les enfants soient pris·es en compte et pris·es en charge dans nos espaces afin que leurs parents puissent prendre part à la lutte.

Lucie Tourette

Journaliste, spécialiste des questions sociales, elle contribue notamment au Monde Diplomatique. Elle est co-autrice de Marchands de travail (Seuil, 2014). Membre du comité éditorial de La Déferlante. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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