L’eugénisme, notre ennemi principal

Alors que les mou­ve­ments fascistes gagnent du terrain à travers le monde, Daisy Letourneur, autrice et militante féministe, démontre comment l’idéologie eugéniste est à leur racine, et se cache aussi dans les réflexions les plus pro­gres­sistes en apparence.
Publié le 19/10/2026

Lucile Gautier pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

« Mon sexe assigné à la naissance était une mar­chan­dise qui a été achetée et payée. » Ce sont les mots de Vivian Musk, fille d’Elon, quand elle révèle sur Threads en 2025 que son père aurait eu recours à la sélection sexuelle des embryons pour ses enfants. 

On soupçonne Elon Musk de se livrer à cette pratique depuis longtemps : sur 14 de ses enfants, trois seulement sont des filles, parmi les­quelles Vivian, qui a contre­car­ré les plans de son père en ­tran­si­tion­nant. « Mon fils est mort, tué par le virus de la ­pensée woke », avait déclaré Elon Musk lors d’une interview en 2024 au site The Daily Wire, se lamentant de la tran­si­tion de son « fils », qui aurait détruit sa fertilité.

Il y a un lien entre l’obsession d’Elon Musk à produire un maximum d’enfants mâles, à propager ses gènes (qu’il imagine supé­rieurs), et une autre dimension de sa pensée : l’eugénisme.

À la source du fascisme

On nous a enseigné que cette idéologie aurait disparu après la Seconde Guerre mondiale car associée aux horreurs nazies. Elle connaît pourtant un regain de popu­la­ri­té chez les élites finan­cières inter­na­tio­nales et leurs admi­ra­teu­rices, et constitue le trait d’union entre le capi­ta­lisme prédateur d’Elon Musk et son soutien aux extrêmes droites racistes partout dans le monde.

C’est l’eugénisme qui explique son enthou­siasme à rejoindre l’administration Trump pour supprimer les finan­ce­ments de l’Usaid1L’Usaid, l’agence des États-Unis pour le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal, était destinée à financer l’aide huma­ni­taire et le déve­lop­pe­ment éco­no­mique à l’étranger. – ce qui pourrait causer jusqu’à 14 millions de morts, prin­ci­pa­le­ment en Afrique, selon une étude du Barcelona Institute for Global Health. C’est l’eugénisme qui pousse le mouvement anti-science Make America Healthy Again, lancé en 2024 par Robert Francis Kennedy Jr., aujourd’hui membre de l’administration Trump, à s’opposer aux anti­dé­pres­seurs, aux vaccins ou aux anti­bio­tiques en argu­men­tant que les plus forts survivront.


L’Europe a besoin de bébés, de corps pour tra­vailler dans ses usines et gonfler ses armées, mais elle veut des corps blancs.


Les rami­fi­ca­tions de cette pensée, au cœur du techno­fascisme, sont détaillées par l’historien Quinn Slobodian dans ses livres Hayek’s Bastards (non traduit, Zone Books, 2025) et Muskism (coécrit avec Ben Tarnoff, non traduit, Allen Lane, 2026). Pour les tech­no­fas­cistes, la fortune des mil­liar­daires des start-up n’est pas le résultat de leurs pri­vi­lèges mais sim­ple­ment le produit de leurs gènes supé­rieurs. Des gènes, cela va sans dire, d’hommes blancs. Slobodian montre la filiation entre le néo­li­bé­ra­lisme et la supposée nouvelle extrême droite incarnée par Trump ou Milei. Le racisme était là depuis le début, expli­quant l’origine des inéga­li­tés sociales par de pré­ten­dues dif­fé­rences géné­tiques entre les races.
De notre côté de l’Atlantique, consi­dé­rons l’Agence euro­péenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex), agence meur­trière qui délègue le renvoi des migrant·es vers des pays dangereux et dont l’Europe ­élargit le mandat et les effectifs d’année en année : au moment même où Emmanuel Macron appelle au « réar­me­ment démo­gra­phique » (terme piqué à Viktor Orbán, ex-président hongrois d’extrême droite) pour compenser un supposé problème de popu­la­tion, on fait tout pour empêcher que l’immigration en soit la solution. La seule accep­table : que les Françaises fassent des bébés. Mais pas n’importe les­quelles puisque le gou­ver­ne­ment encourage en parallèle les sté­ri­li­sa­tions à Mayotte2Louis Delanney, « À Mayotte, des jeunes femmes invitées à se faire ligaturer les trompes », L’Humanité, 2 avril 2023.. L’Europe a besoin de bébés, de corps pour tra­vailler dans ses usines et gonfler ses armées, mais elle veut des corps blancs.

Produire des corps valides

Si la plupart des critiques du tech­no­fas­cisme ou du néo-eugénisme notent que ces mou­ve­ments sont misogynes, ils pensent rarement l’articulation des deux. L’eugénisme contem­po­rain et l’antiféminisme ont pourtant tout à voir. Au-delà du fait que la moitié des personnes han­di­ca­pées et racisées concer­nées par ces nécro­po­li­tiques sont des femmes, il faut aussi voir le rôle qu’on réserve à ces dernières : les hommes sont faits pour se tuer au travail ou à la guerre, les femmes pour pondre un maximum de bébés. Blancs et en bonne santé. Et, pour bien faire, elles doivent retourner à la maison et se soumettre au chef de famille.

Le projet eugéniste impose aux femmes le travail repro­duc­tif, qui comprend le travail de gestation mais aussi de care, d’éducation ou d’entretien ; il reste très largement féminisé et effectué gra­tui­te­ment au sein de la famille. C’est une des raisons pour les­quelles certaines fémi­nistes veulent abolir cette dernière. Non pour priver les enfants d’amour parental mais pour toustes nous libérer de l’usine à fabriquer des corps pro­duc­tifs pour un système d’exploitation capi­ta­liste, fasciste et eugéniste.

Et si les patrons de cette usine ont identifié les fémi­nistes, les les­biennes, les personnes trans, les ­handi·es, les mamans solos ou les nul­li­pares comme leurs ennemies, c’est parce que nous sommes des débrayeuses, des grévistes, des sabo­teuses. Soyons-en fières !

Le combat contre l’eugénisme serait sans doute plus facile si ses idées étaient plus clai­re­ment reven­di­quées.
En France, on compte peu de figures publiques ouver­te­ment eugé­nistes, à part Laurent Alexandre, entre­pre­neur et essayiste qui a l’oreille des droites et des patrons. Mais les logiques eugé­nistes qui ne disent pas leur nom se retrouvent aussi du côté des ­pro­gres­sistes. Quand ­l’ensemble des partis de gauche vote la loi dite « fin de vie » sans écouter les critiques anti­va­li­distes3Lire notre débat « Faciliter l’aide à mourir : un acte féministe ? », La Déferlante, n° 16, novembre 2024., consi­dé­rant comme seule oppo­si­tion la droite chré­tienne, ils font le jeu de l’eugénisme.

Est-il si difficile d’admettre qu’il existe une critique de gauche d’un système politique de plus en plus dur avec les personnes han­di­ca­pées, malades ou dépen­dantes, qui dérem­bourse les soins, condi­tionne les aides sociales ou ferme des lits d’hôpital tout en se féli­ci­tant de proposer le suicide assisté ?

On a déjà vu ce manque de soutien de la gauche durant la crise du Covid : beaucoup de celleux qui parlent encore de pri­va­tions de libertés subies au pic de la pandémie oublient la façon dont on a trié les malades, dont on a refusé de mettre en place des solutions de soin com­mu­nau­taire, dont on a méprisé l’inclusion des plus vul­né­rables dans nos sociétés.

Après tout, dans l’imaginaire collectif bien davantage que dans la réalité des faits, celles et ceux qui mour­raient du Covid, c’étaient les faibles, les dépendant·es, les vieilles et les vieux, les personnes improductives…

Alors, comment débusquer ces logiques eugé­nistes jusque dans notre camp ? En écoutant les reven­di­ca­tions anti­va­li­distes. En mettant le care au centre de nos réflexions. En reva­lo­ri­sant la vul­né­ra­bi­li­té, l’improductivité et la dépen­dance. Ainsi nous construi­rons un féminisme anti-eugéniste. •

  • 1
    L’Usaid, l’agence des États-Unis pour le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal, était destinée à financer l’aide huma­ni­taire et le déve­lop­pe­ment éco­no­mique à l’étranger. ↩︎
  • 2
    Louis Delanney, « À Mayotte, des jeunes femmes invitées à se faire ligaturer les trompes », L’Humanité, 2 avril 2023. ↩︎
  • 3
    Lire notre débat « Faciliter l’aide à mourir : un acte féministe ? », La Déferlante, n° 16, novembre 2024. ↩︎
Daisy Letourneur

Militante féministe, trans et lesbienne, membre de l’association Toutes des femmes, elle a tenu plusieurs années le blog La Mecxpliqueuse. Elle a publié On ne naît pas mec. Petit traité féministe sur les masculinités (éditions Zones/La Découverte, 2022). Voir tous ses articles

Grandir, la révolte des enfants

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