Margot Mahoudeau : « Face au danger de l’extrême droite, l’autodéfense ne suffit pas »

La mort de Quentin Deranque, militant néonazi, le 14 février 2026, a ravivé, à gauche, le débat sur la légi­ti­mi­té de l’autodéfense pour les personnes mino­ri­sées. Margot Mahoudeau, docteure en sciences poli­tiques, analyse, depuis un point de vue trans, les limites de cette théorie.
Publié le 28/04/2026

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire.

Agressions isla­mo­phobes, trans­phobes, opé­ra­tions de har­cè­le­ment contre des asso­cia­tions fémi­nistes ou encore campagne de déni­gre­ment du programme d’éducation à la vie affective et rela­tion­nelle et à la sexualité à l’école : la récente montée en intensité des attaques d’extrême droite au sein des sphères politique, média­tique et dans l’espace public a relancé, au sein des milieux militants de gauche, le débat sur la manière la plus efficace de riposter. 

Cette question se pose avec une urgence par­ti­cu­lière depuis que, le 14 février 2026, Quentin Deranque, un militant néonazi, est mort après une rixe, en marge d’une confé­rence donnée à Sciences Po Lyon par la députée euro­péenne insoumise Rima Hassan.

Face à la présence gran­dis­sante de l’extrême droite dans l’espace public, de nom­breuses personnes à gauche, notamment LGBTQIA+ et victimes de racisme, dressent le constat que l’État répond peu, mal, et parfois pas du tout aux agres­sions qu’elles subissent. Un constat qui, his­to­ri­que­ment, pousse une partie du mouvement anti­fas­ciste à consi­dé­rer l’usage de la violence comme légitime pour les personnes mino­ri­sées. Cette ligne politique fait l’objet de nom­breuses critiques de la part de la droite, de l’extrême droite et d’une partie de la gauche pour qui la violence physique n’a pas sa place dans un pays démocratique.

Par ailleurs, depuis les années 2010 et la géné­ra­li­sa­tion de la méthode du Black Bloc 1Pendant les défilés, certain·es militant·es de la gauche radicale s’habillent de noir, se masquent le visage puis se réunissent pour former un cortège anonyme et compact. Dans certains cas, des actions violentes sont menées., des fémi­nistes inter­rogent, de leur côté, la culture viriliste qui imprègne l’action violente de certain·es antifas [lire l’enquête « T’as jamais vu une femme qui se bat ? », dans le numéro 3 de La Déferlante, juillet 2021]. Refusant la division genrée des activités poli­tiques qui cantonne les femmes aux tâches logis­tiques ou à la com­mu­ni­ca­tion et réserve aux hommes les actions d’occupation de l’espace public, des militant·es anti­fas­cistes ont créé leurs propres mou­ve­ments comme le Witch Bloc ou le Pink Bloc.

Les slogans souvent entendus dans les rangs fémi­nistes et anti­fas­cistes tels que « L’existence des personnes trans est légitime » ou « La trans­pho­bie n’est pas une opinion mais un délit » ne four­nissent pas aux personnes concer­nées de quoi se défendre concrè­te­ment. En effet, depuis une dizaine d’années, les personnes trans sont par­ti­cu­liè­re­ment impactées par la montée de l’extrême droite, que ce soit en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Depuis 2020, la droite chré­tienne éta­su­nienne a réussi à faire voter près de 300 projets de loi réprimant les droits des personnes trans : inter­dic­tions de soins, censure de livres, fin des mesures anti-discrimination, notamment au travail et en matière de logement, saisie de papiers d’identité, annu­la­tions de chan­ge­ment d’état civil… Au Royaume-Uni, l’organisation antitrans For Women Scotland a récemment mené une offensive juridique visant à ce que la loi contre le sexisme ne s’applique plus aux femmes trans, mais uni­que­ment aux femmes cisgenres. Ces actions en justice sont conco­mi­tantes d’une campagne de har­cè­le­ment sys­té­ma­tique des personnes trans dans les médias, de l’organisation de ras­sem­ble­ments antitrans et d’une série d’agressions trans­phobes, contre des femmes jugées « trop mas­cu­lines » et accusées de ne pas utiliser les toilettes publiques convenant à leur genre [lire à ce sujet l’article « Royaume-Uni : résister à la haine antitrans », La Déferlante numéro 10, mai 2023].

Une science inventée de toutes pièces

Dans ce contexte, parler de « légi­ti­mi­té » n’est pas une arme efficace pour les femmes trans privées de soins, pour celles à qui on retire leurs papiers d’identité, ni pour celles qui sont enfermées dans des prisons pour hommes. Autant de situa­tions désormais bien réelles dans les États-Unis de Donald Trump, et qui pour­raient un jour se répliquer près de chez nous. Car, en France, depuis plusieurs années, l’extrême droite reli­gieuse, proche du Syndicat de la famille (ancien­ne­ment La Manif pour tous), s’applique, à travers des livres et des docu­men­taires aux contenus pseu­dos­cien­ti­fiques, à importer des paniques morales. Une étude tota­le­ment bidonnée 2Lire à ce sujet Florence Ashley, « Rapid-Onset Gender Dysphoria », GLAD! Revue sur le langage,le genre, les sexua­li­tés, no 13, 2022., est ainsi à l’origine du posi­tion­ne­ment de l’Académie française de médecine sur les questions de tran­si­tion de genre. Cette dernière affirme ainsi que « la consul­ta­tion excessive des réseaux sociaux […] est […] res­pon­sable d’une part très impor­tante de la crois­sance du sentiment d’incongruence de genre ». En l’absence d’arguments aca­dé­miques solides, les mou­ve­ments antitrans ont inventé de toutes pièces une fausse science sur laquelle ils peuvent appuyer leur doctrine 3Florence Ashley, Courtroom Science and Trans Youth, University of Toronto Press, 2026..


Que faire lorsque les vérités scien­ti­fiques tout comme les principes d’égalité inscrits dans la loi qui garan­tissent les droits des minorités sont méprisés par les États ? Comment nos com­mu­nau­tés peuvent-elles défendre leurs droits quand l’État lui-même les prend acti­ve­ment pour cibles ? Comment peuvent-elles s’organiser si les outils de contrôle politique (la police, la justice…) tombent aux mains de personnes qui vont jusqu’à nier notre existence ? Répondre à ces questions est d’autant plus urgent que l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en France en 2027 est un scénario possible.


L’autodéfense col­lec­tive est une bonne réponse, mais le mouvement anti­fas­ciste doit intégrer à sa réflexion les caté­go­ries de popu­la­tion qui ont malgré tout besoin des ins­ti­tu­tions pour faire appliquer leurs droits. On ne peut pas – pas encore – se passer des médecins pour pratiquer des avor­te­ments chi­rur­gi­caux ou des vagi­no­plas­ties. Pas non plus de l’administration pour modifier une carte d’identité ni de la justice pour faire recon­naître des dis­cri­mi­na­tions, ou de l’éducation publique pour attaquer le sexisme à la racine.


Face au danger d’une extrême droite d’État, la pers­pec­tive de l’autodéfense telle qu’elle est pratiquée actuel­le­ment est insuf­fi­sante. Le folklore des chasseurs de skins ne doit pas occulter le besoin réel et urgent de toutes et tous d’avoir de vraies réponses à la question : que ferons-nous quand ils viendront nous chercher ? •

  • 1
    Pendant les défilés, certain·es militant·es de la gauche radicale s’habillent de noir, se masquent le visage puis se réunissent pour former un cortège anonyme et compact. Dans certains cas, des actions violentes sont menées. ↩︎
  • 2
    Lire à ce sujet Florence Ashley, « Rapid-Onset Gender Dysphoria », GLAD! Revue sur le langage,le genre, les sexua­li­tés, no 13, 2022. ↩︎
  • 3
    Florence Ashley, Courtroom Science and Trans Youth, University of Toronto Press, 2026. ↩︎
Margot Mahoudeau

Margot Mahoudeau est docteure en sciences politiques et autrice de La Panique woke. Anatomie d’une offensive réactionnaire (Textuel, 2022). Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire.