Agressions islamophobes, transphobes, opérations de harcèlement contre des associations féministes ou encore campagne de dénigrement du programme d’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité à l’école : la récente montée en intensité des attaques d’extrême droite au sein des sphères politique, médiatique et dans l’espace public a relancé, au sein des milieux militants de gauche, le débat sur la manière la plus efficace de riposter.
Face à la présence grandissante de l’extrême droite dans l’espace public, de nombreuses personnes à gauche, notamment LGBTQIA+ et victimes de racisme, dressent le constat que l’État répond peu, mal, et parfois pas du tout aux agressions qu’elles subissent. Un constat qui, historiquement, pousse une partie du mouvement antifasciste à considérer l’usage de la violence comme légitime pour les personnes minorisées. Cette ligne politique fait l’objet de nombreuses critiques de la part de la droite, de l’extrême droite et d’une partie de la gauche pour qui la violence physique n’a pas sa place dans un pays démocratique.
Par ailleurs, depuis les années 2010 et la généralisation de la méthode du Black Bloc 1Pendant les défilés, certain·es militant·es de la gauche radicale s’habillent de noir, se masquent le visage puis se réunissent pour former un cortège anonyme et compact. Dans certains cas, des actions violentes sont menées., des féministes interrogent, de leur côté, la culture viriliste qui imprègne l’action violente de certain·es antifas [lire l’enquête « T’as jamais vu une femme qui se bat ? », dans le numéro 3 de La Déferlante, juillet 2021]. Refusant la division genrée des activités politiques qui cantonne les femmes aux tâches logistiques ou à la communication et réserve aux hommes les actions d’occupation de l’espace public, des militant·es antifascistes ont créé leurs propres mouvements comme le Witch Bloc ou le Pink Bloc.
Les slogans souvent entendus dans les rangs féministes et antifascistes tels que « L’existence des personnes trans est légitime » ou « La transphobie n’est pas une opinion mais un délit » ne fournissent pas aux personnes concernées de quoi se défendre concrètement. En effet, depuis une dizaine d’années, les personnes trans sont particulièrement impactées par la montée de l’extrême droite, que ce soit en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Depuis 2020, la droite chrétienne étasunienne a réussi à faire voter près de 300 projets de loi réprimant les droits des personnes trans : interdictions de soins, censure de livres, fin des mesures anti-discrimination, notamment au travail et en matière de logement, saisie de papiers d’identité, annulations de changement d’état civil… Au Royaume-Uni, l’organisation antitrans For Women Scotland a récemment mené une offensive juridique visant à ce que la loi contre le sexisme ne s’applique plus aux femmes trans, mais uniquement aux femmes cisgenres. Ces actions en justice sont concomitantes d’une campagne de harcèlement systématique des personnes trans dans les médias, de l’organisation de rassemblements antitrans et d’une série d’agressions transphobes, contre des femmes jugées « trop masculines » et accusées de ne pas utiliser les toilettes publiques convenant à leur genre [lire à ce sujet l’article « Royaume-Uni : résister à la haine antitrans », La Déferlante numéro 10, mai 2023].
Une science inventée de toutes pièces
Dans ce contexte, parler de « légitimité » n’est pas une arme efficace pour les femmes trans privées de soins, pour celles à qui on retire leurs papiers d’identité, ni pour celles qui sont enfermées dans des prisons pour hommes. Autant de situations désormais bien réelles dans les États-Unis de Donald Trump, et qui pourraient un jour se répliquer près de chez nous. Car, en France, depuis plusieurs années, l’extrême droite religieuse, proche du Syndicat de la famille (anciennement La Manif pour tous), s’applique, à travers des livres et des documentaires aux contenus pseudoscientifiques, à importer des paniques morales. Une étude totalement bidonnée 2Lire à ce sujet Florence Ashley, « Rapid-Onset Gender Dysphoria », GLAD! Revue sur le langage,le genre, les sexualités, no 13, 2022., est ainsi à l’origine du positionnement de l’Académie française de médecine sur les questions de transition de genre. Cette dernière affirme ainsi que « la consultation excessive des réseaux sociaux […] est […] responsable d’une part très importante de la croissance du sentiment d’incongruence de genre ». En l’absence d’arguments académiques solides, les mouvements antitrans ont inventé de toutes pièces une fausse science sur laquelle ils peuvent appuyer leur doctrine 3Florence Ashley, Courtroom Science and Trans Youth, University of Toronto Press, 2026..
Que faire lorsque les vérités scientifiques tout comme les principes d’égalité inscrits dans la loi qui garantissent les droits des minorités sont méprisés par les États ? Comment nos communautés peuvent-elles défendre leurs droits quand l’État lui-même les prend activement pour cibles ? Comment peuvent-elles s’organiser si les outils de contrôle politique (la police, la justice…) tombent aux mains de personnes qui vont jusqu’à nier notre existence ? Répondre à ces questions est d’autant plus urgent que l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en France en 2027 est un scénario possible.
L’autodéfense collective est une bonne réponse, mais le mouvement antifasciste doit intégrer à sa réflexion les catégories de population qui ont malgré tout besoin des institutions pour faire appliquer leurs droits. On ne peut pas – pas encore – se passer des médecins pour pratiquer des avortements chirurgicaux ou des vaginoplasties. Pas non plus de l’administration pour modifier une carte d’identité ni de la justice pour faire reconnaître des discriminations, ou de l’éducation publique pour attaquer le sexisme à la racine.
Face au danger d’une extrême droite d’État, la perspective de l’autodéfense telle qu’elle est pratiquée actuellement est insuffisante. Le folklore des chasseurs de skins ne doit pas occulter le besoin réel et urgent de toutes et tous d’avoir de vraies réponses à la question : que ferons-nous quand ils viendront nous chercher ? •
