« Le gros enjeu des squats, c’est la propreté »

À 35 ans, Aude a passé neuf années de sa vie dans des squats. Elle raconte un quotidien où l’intimité devient secon­daire et où les rôles de chacun·e restent très genrés. 
Publié le 26/07/2023

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°11 Habiter, paru en août 2023. Consulter le sommaire

« Je viens du sud de la France, de la classe moyenne. Mes parents étaient fonc­tion­naires. J’étais bonne à l’école. Après une prépa, je me suis retrouvée en école d’ingénieur·es, dans le monde de la bour­geoi­sie pari­sienne. Je dormais dans une sorte de cité uni­ver­si­taire. Au bout d’un an, j’ai fait une grosse dépression.

Un jour, un pote m’a donné rendez-vous dans un atelier de vélo autogéré. C’était dans un squat, avec une super ambiance, un peu foutraque. J’avais 24 ans, j’essayais de me recons­truire, je cherchais un local pour une cantine collective.J’avais plutôt dans l’idée de me mettre en coloc’ avec deux amies, mais fina­le­ment ça a capoté et j’ai commencé à vivre dans ce squat. J’étais d’abord hébergée, puis habitante (1). Il y avait une douzaine de personnes, c’était comme une famille choisie, on faisait des trucs en bande. Pendant plusieurs semaines, j’ai d’abord dormi dans une cabine de douche avec mes affaires sus­pen­dues au-dessus de moi dans des sacs plas­tiques, puis j’ai bougé de chambre en chambre. C’était un endroit incroyable, avec une verrière, un jardin super. On mettait des cloisons, des mez­za­nines, c’était fait de bric et de broc.

Au début je n’étais qu’émerveillement pour ce mode de vie. Aux yeux des gens étrangers au milieu du squat, je devenais la meuf bizarre, “l’anarchiste de service”.J’avais beaucoup d’œillères. Un des gros enjeux des squats, c’est le rapport au ménage et à la propreté. En vérité, on y reproduit à mort ce qui se joue à l’extérieur. Tenir les espaces propres, faire les lessives, trans­mettre les infos, faire les visites du squat, la gestion des stocks de nour­ri­ture, c’est souvent les meufs. L’ouverture du squat, les “ouvreurs (2)”, c’est plutôt les mecs. La répar­ti­tion est carrément arché­ty­pale : les travaux massifs pour les mecs (gros œuvre, cloisons, élec­tri­ci­té, répa­ra­tions en tous genres…), mais aussi tout ce qui a trait à la police, à la technique et à ce qui semble risqué. Les baluchons, la bouffe, les choses pratiques, c’est pour les femmes. Tout le monde est indis­pen­sable, mais ce sont surtout les hommes qui vont y trouver une valo­ri­sa­tion sociale.

Quant aux assem­blées générales, ce sont toujours les mêmes qui s’y font entendre, ceux qui ont des grandes gueules. C’est un milieu qui se veut cool, ça vient parfois légitimer la drague ou le har­cè­le­ment. J’ai connu des femmes traquées par leurs coha­bi­tants. Et ça aussi, la question des média­tions, des conflits inter­per­son­nels, c’est géré par des meufs… Dans mes premiers squats, on ne réflé­chis­sait pas vraiment aux domi­na­tions sys­té­miques. Moi je me disais juste : “C’est moins pire qu’ailleurs, ça va.” Je me conten­tais de tout ça. J’avais pas envie d’incarner la râleuse.


« Dans un squat, on reproduit ce qui se joue à l’ex­té­rieur. Tenir les espaces propres, faire les lessives, trans­mettre les infos, faire les visites du squat, la gestion des stocks de nour­ri­ture, c’est souvent les meufs. »


Ensuite j’ai vécu dans un squat d’une cin­quan­taine de personnes. Là, les meufs étaient plus poli­ti­sées, il y avait plus de clivages. Les mecs étaient agacés par l’idée de non-mixité. Pour les réunions, OK, mais pour les évé­ne­ments, pas question ! J’ai fini par en partir. Cela dit, un lieu de vie non mixte, c’était pas vraiment un besoin pour moi. J’avais plutôt envie de créer des espaces non mixtes au sein de squats mixtes. J’avais de l’énergie pour ça, pour permettre à des personnes très dif­fé­rentes de cohabiter. C’est un milieu où il faut apprendre à lâcher sur des choses, notamment l’hygiène, l’intimité. Je trouvais un sens politique à tout ça. C’est valo­ri­sant de mettre des espaces à dis­po­si­tion des luttes. Je me disais que j’avais déjà suf­fi­sam­ment de pri­vi­lèges, que je pouvais bien m’asseoir sur un peu de confort.

Mon expé­rience la plus marquante c’était en 2015, pendant la COP 21, on avait ouvert un bâtiment pour accueillir les acti­vistes, on en héber­geait une centaine. Ma prise de conscience s’est accélérée à ce moment-là, j’ai vraiment perçu la répres­sion dont les mili­tantes et les militants étaient victimes, et leurs capacités d’auto­organisation. Le dernier squat où j’ai vécu faisait, lui, plusieurs milliers de mètres carrés. Là, il y avait des familles, des sans-papiers, des évé­ne­ments non mixtes et/ou queer. Le planning de ménage était mieux respecté, beaucoup de for­ma­lisme dans “qui fait quoi”. Donc des condi­tions d’accueil plus sécu­ri­santes. Depuis deux ans, je ne suis plus dans ce milieu. Je vis désormais dans une ferme col­lec­tive à la campagne. Le squat, c’est la vie dans l’urgence, l’imprévisible. Et puis, tu revis les mêmes choses plusieurs fois, de façon assez rap­pro­chée. Je n’avais pas envie d’être la vieille conne qui rabâche son expé­rience, que “c’était mieux avant”. Dans le fond, je suis partie à un moment où je me sentais enfin légitime.»

Le prénom a été modifié.

Propos recueillis par Elsa Gambin, jour­na­liste indé­pen­dante, le 10 mars 2023, par téléphone.


(1) Le milieu du squat distingue les personnes «hébergées » dans le squat –il n’est pas prévu qu’elles y restent– de celles qui y «habitent».

(2) Il s’agit, lit­té­ra­le­ment, d’ouvrir le lieu, puis de le réap­pro­vi­sion­ner en eau et/ou en électricité.

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Elsa Gambin

Journaliste indépendante nantaise, elle travaille notamment sur les féminismes, l'adolescence, les mouvements sociaux. Ancienne travailleuse sociale, elle est spécialisée en protection de l'enfance. Elle collabore notamment avec Télérama, Mediacités, Topo et Le Monde des Ados. (crédit photo Marine Fromont.) Voir tous ses articles

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Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°11 Habiter, paru en août 2023. Consulter le sommaire