C’est l’histoire d’un procès passé sous les radars de la mémoire collective mais qui a suscité une importante mobilisation au-delà du cadre judiciaire.
Riche d’archives, ce pan de l’histoire des féminismes a été minutieusement reconstitué par la sociologue Lucile Ruault dans sa thèse et dans de nombreux articles, sur lesquels nous nous appuyons ici. Le 10 mars 1977, une manifestation se tient dès 8 heures devant le palais de justice d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) à l’ouverture du procès de Guilaine Enoc, Nicolle Grand, Brigitte Mention, Marie Fabiao, Annie Blettery et Ursula Blandin. Ces six militantes du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (Mlac) d’Aix-en-Provence sont poursuivies pour pratique illégale d’interruption volontaire de grossesse (IVG) : deux ans auparavant, elles ont aidé C. (restée anonyme), une adolescente de 17 ans, à avorter. La plainte a été déposée par le père de la jeune fille après son hospitalisation à la suite de complications médicales.

Si, depuis sa promulgation en janvier 1975, la loi Veil dépénalise les avortements réalisés dans un établissement hospitalier1La loi Veil est adoptée à titre expérimental pour cinq ans, et reconduite sans limite de temps en 1979., elle n’en facilite pas pour autant l’accès à toutes : à cause du coût élevé des honoraires et frais d’hospitalisation2Il faut attendre 1982 pour une prise en charge des IVG par la Sécurité
sociale.– de nombreuses cliniques privées surfacturent alors les IVG –, et parce qu’elle exclut les mineures et les étrangères qui ne remplissent pas certaines conditions3Ce n’est qu’en 2001 que la loi ouvre l’accès à l’IVG à toutes les femmes sans condition de titre de séjour et de résidence, ainsi qu’aux mineures sans l’autorisation d’un·e parent ou représentant·e légal·e.. Pour avoir poursuivi la pratique libre et autogérée des avortements en dehors du cadre légal, les militantes du Mlac d’Aix sont jugées en application de l’article 317 du Code pénal4Cet article punit de peines de prison et d’amendes le fait de subir, de pratiquer ou d’aider un avortement. Il ne sera pas reconduit dans le nouveau Code pénal de 1992. : elles risquent dix ans de prison. Dans l’esprit libertaire des années 1970, les « filles d’Aix », comme on les appelle alors, décident d’organiser un grand rassemblement populaire, pacifique et festif pour faire de ce procès une tribune politique. Leur objectif : juger la loi et sortir libres du tribunal.
Depuis sa création en 1973, le Mlac a ouvert le débat public sur la libéralisation de l’avortement. Des comités sont créés partout en France pour organiser des avortements collectifs et solidaires à domicile. Médecins et non-médecins apprennent la méthode d’avortement par aspiration, réputée simple, sûre et accessible. Elle est inspirée d’une pratique ancienne, améliorée et diffusée par le psychologue états-unien Harvey Karman. Après la promulgation de la loi Veil, la lutte perd en intensité mais pour une partie des militant·es, la loi reste incomplète. « Elle cherche surtout à dissuader les femmes d’avorter. Elle tolère quelques avortements en hôpitaux : 24 000 avortements légaux en six mois, alors qu’il y avait 800 000 avortements par an quand c’était interdit, cette loi n’est pas la nôtre, et si nous faisions la loi ? », s’indigne le Mlac d’Aix dans un des nombreux tracts distribués après les premières inculpations, en 1977. Les centres d’IVG peinent à ouvrir et la clause de conscience, qui autorise les soignant·es à refuser de pratiquer une IVG, apporte un soutien aux médecins réfractaires. Face à une demande qui reste forte, certains comités, dont celui d’Aix, décident de poursuivre leurs activités.
La force du collectif
Le Mlac aixois a une histoire particulière. Il naît en 1973 au sein de la Commune, un groupe d’hommes et de femmes qui expérimente le rapprochement du politique et de l’intime dans un grand mas du quartier de Pey Blanc à l’ouest d’Aix-en-Provence (lire l’encadré ci-dessous). Ses membres y accueillent des consultations collectives, des séances de formation à la contraception, des avortements autogérés, puis des accouchements. En 1977, au moment du procès, trois des inculpées y résident. L’une d’elles, Guilaine Enoc, est aujourd’hui revenue s’installer près du mas, resté propriété collective, où vivent ses enfants et petits-enfants. À La Déferlante, elle explique : « À la Commune, c’était culturellement très intense avec de nombreux temps de lectures collectives et d’échanges. Nous faisions le tour des Mlac, les accueillions, organisions des voyages à l’étranger. Avec les Suisses et les Italiennes, nous avons découvert le mouvement self-help initié aux États-Unis. » Le self-help, mouvement né dans les années 1960, prône la réappropriation par les femmes des savoirs et des gestes médicaux sur les corps féminins alors détenus par le pouvoir médical, majoritairement masculin.
Soazig Héaulme, rencontrée chez Guilaine Enoc, est une enfant qui a été éduquée dans l’utopie concrète des « communardes ». Fille d’une militante du Mlac de la Commune, elle vivait avec ses parents dans une communauté anarchiste voisine. Elle se souvient du procès : « Avec d’autres jeunes, nous étions au premier rang de la foule rassemblée devant le tribunal. »
À 18 ans, elle mène le dernier avortement collectif de la communauté. « À 14 ans, j’ai créé avec ma sœur le “Petit Mlac” pour les jeunes filles. Nous avions un fort besoin d’information, notamment sur la contraception. J’ai aussi appris les techniques abortives au même âge. Nous étions très bien formées, les actes étaient maîtrisés et les femmes allaient toujours consulter un médecin [pour confirmer la date de début de grossesse]. Nous participions à un rêve social. »
Dans le livre tiré de sa thèse, Le spéculum, la canule et le miroir. Avorter au MLAC, une histoire entre féminisme et médecine (ENS Éditions, 2023), la sociologue Lucile Ruault éclaire l’histoire des comités du Mlac « dissidents » qui, après la loi Veil, continuent de s’engager pour l’autonomie abortive, la démédicalisation et la maîtrise par des femmes non médecins des actes comme l’avortement, l’accouchement ou les examens gynécologiques. Dans une interview donnée à la sociologue, Guilaine Enoc transmet son engagement : « Nous, c’était l’optique… de transformer le monde ! Je pense qu’on ne pouvait pas envisager d’abandonner ce qu’on avait découvert : la puissance du collectif en même temps que la prise en charge totale de nous-mêmes5Lucile Ruault, «Guilaine Enoc, militante du MLAC à Aix et à Lyon dans les années 1970–1980. En quête d’autonomie», Nouvelles Questions féministes, volume 35, 2016.. »
Quand tombent les premières interpellations après la plainte du père de C., en 1976, les militantes aixoises considèrent que c’est le Mlac dans son intégralité qui est menacé. Elles veulent un procès national et une fête populaire. Le débat s’engage autour de la départicularisation des poursuites judiciaires. Elles choisissent collectivement qui sera inculpée en transmettant à la justice le nom des femmes qui auraient été présentes lors de l’avortement. En parallèle, elles lancent une vaste campagne d’information sur tout le territoire. Les positions au sein des Mlac ne sont pas unanimes. La plupart des militantes veulent s’engager dans des centres publics hospitaliers, alors que les comités « dissidents » s’inquiètent que la structure nationale se contente trop facilement de la loi Veil.
La Commune : le terreau utopique du Mlac d’Aix
La Commune est un groupe de militant·es issu·es du PSU (Parti socialiste unifié, né de la fusion de courants socialistes, pacifistes et autogestionnaires) et du Planning familial ayant quitté leur profession pour s’immerger dans le milieu ouvrier. Elles et ils s’installent en 1970 dans une bastide provençale, le mas Lieutier, dans un faubourg d’Aix-en-Provence. La Commune se construit en rupture avec le modèle familial traditionnel : le quotidien s’organise autour du partage des tâches et d’une mise en commun globale (des enfants, de l’argent, de la propriété, etc.). Les couples s’ouvrent.
Dans les années 1970, les membres de la Commune abandonnent le PSU et créent une antenne du Mlac : « Nous voulions être dans l’agir et ne pas rester dans la théorie », se souvient Guilaine Enoc. Trois d’entre elles et eux
se forment à la méthode par aspiration auprès de médecins marseillais. Avec le Mlac, les femmes viennent en nombre au mas Lieutier : certaines s’installent un temps.
Rapidement, les hommes ne participent plus aux avortements. Ceux-ci s’enchaînent (jusqu’à 4 à 6 par semaine), puis les accouchements. Toutes les femmes qui avortent ne sont pas engagées politiquement, mais plusieurs reviennent, encouragées à apprendre les gestes et participer à leur tour. Dans ses supports de communication de 1977, consultables aux archives départementales de Marseille, le comité du Mlac d’Aix affirme avoir pratiqué
plus de 900 avortements.
Déterminées, les « filles d’Aix » se lancent dans un tour de France des groupes féministes et des Mlac, produisent des plaidoyers, des dossiers de presse et lancent des pétitions pour mobiliser l’opinion publique autour du procès. La presse engagée, nationale comme régionale, les soutient. Les « communardes » invitent le réalisateur militant Yann Le Masson à filmer un accouchement pour réaliser un « film tract ». En montrant qu’elles intègrent la naissance à leurs pratiques, elles veulent rompre avec l’image d’avorteuses et replacer au centre du débat la démocratisation de la médecine, l’égalité de l’accès aux soins.
Réconciliation entre MLAC
Leur campagne fonctionne : la plupart des comités locaux du Mlac et le comité national se réconcilient. Le procès sera celui du mouvement et de toutes les femmes qui avortent encore en dehors des hôpitaux. Les « filles d’Aix » reçoivent un large soutien de la part de particulier·es, de militant·es et de syndicats. Leur défense s’élabore avec six avocates militantes (restées anonymes) qui décident de ne pas plaider durant l’audience pour laisser toute la place aux témoignages des nombreuses femmes appelées à s’exprimer devant le tribunal. « Plaider, c’était reconnaître notre culpabilité personnelle. Nous voulions une réponse collective », rapporte Guilaine Enoc.
Le 10 mars 1977, jour du procès, différents espaces de rencontres et d’échanges sont organisés dans la ville où se réunissent plus de 4 000 manifestant·es. « La justice est foutue, les sorcières sont dans la rue ! », « Mlac, Mlac, Mlac, ce n’est qu’un début, le combat continue » : les chants accompagnent les accusées jusque dans le tribunal. « Nous avions la boule au ventre, se souvient Guilaine Enoc. La salle était bondée, de nombreuses femmes ont témoigné, c’était poignant. Certaines ont détaillé tout le procédé [d’avortement] en sortant les instruments. Le procureur général pleurait presque. » La presse de l’époque relate comment, à la barre, les médecins sympathisant·es se succèdent et expliquent moins bien maîtriser la pratique par aspiration que les militantes du Mlac. Des personnalités comme Simone Iff, présidente du Mouvement français pour le planning familial, dénoncent une loi injuste.
Pendant les pauses, les inculpées expliquent par haut-parleur dans la rue ce qui se passe à l’intérieur du tribunal. Des comédien·nes venu·es en soutien rejouent les scènes en les caricaturant. Le procès se transforme en « meeting permanent et coloré où on s’embrasse et où les hommes souvent seuls sont venus en sympathisants », décrit un journaliste dans un article consultable aux archives départementales de Marseille.
En fin de journée, la justice aura entendu les inculpées et la rue : le délit d’exercice illégal de la médecine n’est pas retenu et celui de tentative d’avortement et complicité est assorti de circonstances atténuantes. Il vaut un mois de prison avec sursis à Marie Fabiao, et deux mois avec sursis à Guilaine Enoc, Brigitte Mention, Annie Blettery, Ursula Blandin et Nicolle Grand. Ce soir-là, la foule ne veut plus quitter le centre d’Aix. Cet épisode participe d’un sursaut au sein du Mlac et de la poursuite de l’avortement libre. À Lyon, où Guilaine Enoc s’investira par la suite, elle cofondra le Mlaac en intégrant un second « a » pour « accouchement » à l’acronyme historique. Dans l’interview qu’elle avait donnée à Lucile Ruault, elle revient sur cette évolution : « Nous avons toujours fait le lien entre avortement, accouchement et éducation des enfants. […] On a commencé à se dire qu’on pouvait aussi prendre en charge ça, qu’on pouvait réfléchir sur la façon dont les femmes pouvaient se saisir pleinement de cet acte de naissance, acte extraordinaire et puissant. » L’acte d’accoucher est proposé comme un savoir à réapprendre et un moment intime autogéré et porté par le groupe.
Longtemps après le dernier avortement, le Mlac d’Aix-en-Provence s’éteint progressivement au milieu des années 1980. Plus récemment, en 2012, les anciennes militantes ont confié leurs archives aux archives départementales de Marseille. Près de cinquante ans après le procès d’Aix, Guilaine Enoc regrette l’effacement de la mémoire collective du Mlac : « Nous n’avons pas su transmettre ! » Lucile Ruault parle de l’« histoire des possibles non advenus » des Mlac dissidents. Interrogée pour cet article, la sociologue explique qu’en France « les médecins ont conservé la main sur les actes abortifs. Le mouvement [self-help] n’a donné lieu à aucun mouvement populaire de santé ni d’engagements féministes sur les pratiques sur les corps », contrairement à ce qu’elle constate dans les pays voisins ou aux États-Unis.

Pourtant, les archives du procès sont abondantes et vibrent d’un enchantement contagieux. Le film de Yann Le Masson Regarde, elle a les yeux grand ouverts (Les Films grain de sable, 1982), réalisé à partir des images du procès et de la Commune, circule de nouveau dans des cercles féministes où le self help est redécouvert à l’aune de l’avancée des déserts médicaux. Une nouvelle vague écoféministe prône la réappropriation des savoirs et techniques du corps et les valeurs d’autonomie face au système industrialo-capitaliste et patriarcal. En fin de compte, pour Lucile Ruault, ce procès à « forte tonalité émotive » est resté « l’un des seuls moments d’affirmation publique, en France, d’une visée d’autonomie féministe dans l’avortement et divers soins gynécologiques6 Lucile Ruault, «Une fête pour l’avortement libre. La mobilisation autour du procès des militantes du MLAC d’Aix (1976–1977)», Genèses, no 107, 2017.». Ces récits, encore bien vivants, rappellent la force collective des communautés de femmes des années 1970 et politisent une nouvelle fois la question de la maîtrise des pratiques corporelles par les femmes, pour les femmes. •




