Adèle Haenel : « La justice nous ignore, on ignore la justice »

En 2019, dans un article de Mediapart, la comé­dienne Adèle Haenel accuse Christophe Ruggia d’agressions sexuelles et prononce cette sentence pour expliquer son refus de saisir une ins­ti­tu­tion jugée défaillante. Un résumé, concis et efficace, de l’époque. Point de départ du mouvement #MeToo dans le cinéma français, cette phrase marque aussi le début d’un parcours judi­ciaire imprévu.
Publié le 23/01/2026

Modifié le 26/01/2026

Jeanne Guerard pour La Déferlante
Crédit : Jeanne Guerard pour La Deferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire

Le 3 novembre 2019, Mediapart publie un article intitulé « #MeToo dans le cinéma : l’actrice Adèle Haenel brise un nouveau tabou ». L’actrice accuse le réa­li­sa­teur Christophe Ruggia d’emprise, de har­cè­le­ment et d’agressions sexuelles pendant et après le tournage du film Les Diables.

Il était alors âgé de 36 à 39 ans, et elle de 12 à 15 ans. Au cours de cette enquête de sept mois, la jour­na­liste Marine Turchi a demandé à Adèle Haenel si elle avait envisagé de porter plainte : « Elle m’a regardée comme si c’était une question extra­ter­restre et m’a répondu du tac au tac : “La justice nous ignore, on ignore la justice.” »

Le lendemain, l’émission « Mediapart Live » enre­gistre un moment his­to­rique. Sur le plateau, Edwy Plenel, cofon­da­teur du site d’investigation, et Marine Turchi s’entretiennent avec Adèle Haenel pendant plus d’une heure et demie. L’actrice s’exprime avec clarté sur les agres­sions sexuelles qu’elle dénonce, mais aussi sur le caractère sys­té­mique de ces violences et sur la res­pon­sa­bi­li­té politique et col­lec­tive de leur pro­pa­ga­tion. La lucidité et l’intensité du regard d’Adèle Haenel font de cet entretien un moment bouleversant.

Dans les mois suivant la diffusion de cette séquence, la jour­na­liste reçoit 400 témoi­gnages (et autour de 1 000 dans les deux ans qui suivent) de victimes qui n’envisagent pas non plus la justice comme une option. « Cette masse d’alertes est le premier indi­ca­teur de la défiance, analyse-t-elle. Dans un système fonc­tion­nel, les jour­na­listes ne rece­vraient pas autant de messages. »

Cette enquête fait l’effet d’un cata­clysme et marque le début du mouvement #MeToo dans le cinéma français, alors qu’il avait résonné aux États-Unis dès 20171Le mot d’ordre MeToo avait été lancé dès 2006 par la militante africaine-étasunienne Tarana Burke.. Au sein du système judi­ciaire, cette critique divise. Claude Vincent, avocate au barreau de Nantes et copré­si­dente de la com­mis­sion féministe du Syndicat des avocat·es de France (SAF), se souvient qu’il y avait d’un côté « les consœurs fémi­nistes engagées » qui com­pre­naient, et de l’autre « la justice plus bour­geoise, moins formée à ces sujets, qui sup­por­tait très mal cette critique exté­rieure ».


« Dans un système fonc­tion­nel, les jour­na­listes ne rece­vraient pas autant de messages de victimes. »

Marine Turchi


Les mots d’Adèle Haenel font réagir jusqu’à la garde des Sceaux d’alors, Nicole Belloubet. Le 6 novembre 2019, sur France Inter, elle se dit « choquée » et ajoute que l’actrice « devrait saisir la justice ». Le jour même, le parquet de Paris s’autosaisit de l’affaire et ouvre une enquête pour « agres­sions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité » et « har­cè­le­ment sexuel ». Le début, pour Adèle Haenel, d’une réflexion imprévue. Elle finira par porter plainte quelques jours plus tard contre le réa­li­sa­teur.« Maintenant que la justice a ouvert une enquête, je ne me dérobe pas », confie-t-elle à Marine Turchi, qui le raconte dans son livre. Malgré la violence de la procédure, qu’elle décrit comme un moment « ennuyeux mais surtout dou­lou­reux et isolant », Adèle Haenel estime avoir été écoutée par la justice. Et pointe l’opportunisme de l’État : face au tapage média­tique et judi­ciaire, elle dénonce une « opération de com qui cherche à faire oublier que les condi­tions effec­tives de fonc­tion­ne­ment de la justice sont rendues impos­sibles ».

Une justice à la traîne

Depuis 2019, peu de choses ont changé, selon la cher­cheuse Véronique Le Goaziou : « Quatre affaires de viol sur cinq » sont toujours classées sans suite en raison d’une « infrac­tion insuf­fi­sam­ment carac­té­ri­sée », c’est-à-dire d’un manque de preuves. « C’est vrai de tous les conten­tieux, ajoute-t-elle, mais rappelons que le viol est un crime parmi les infrac­tions les plus graves. »

6 % des victimes se déclarant victimes de violences sexuelles portent plainte

Le nombre de plaintes reste stable et très faible : seules 6 % des personnes se déclarant victimes de violences sexuelles (un chiffre en hausse de 16 % entre 2022 et 2023) portent plainte, peut-on lire dans l’enquête annuelle du service sta­tis­tique minis­té­riel de la sécurité inté­rieure2«Vécu et ressenti en matière de sécurité, vic­ti­ma­tion, délin­quance et sentiment d’insécurité. Rapport d’enquête édition 2024», enquête annuelle du service sta­tis­tique minis­té­riel de la sécurité inté­rieure (SSMSI), octobre 2025.. Les victimes n’ont pas saisi la justice, car elles estiment que « cela n’aurait servi à rien » (24 %), que « ce n’était pas assez grave » (19 %) ou que leur « témoi­gnage ne serait pas pris au sérieux » (12 %).

Elles n’ont pas tort : les agres­seurs, iden­ti­fiés par la victime dans la majorité des cas, recon­naissent peu les faits. L’élucidation est donc rare. « Les policier·es n’ont pas le temps, pour chaque dossier, de faire une véritable enquête, de recueillir les paroles de tous·tes les témoins et confident·es, de faire des réqui­si­tions de mails et de textos, dénonce Marine Turchi. Un tri est fait. » Des plaintes mal prises, des policier·es mal formé·es, des enquêtes inter­mi­nables, voire inexis­tantes, c’est aussi ce qu’observe l’avocate Claude Vincent au quotidien : « Oui, le manque de moyens existe, mais il est clair que, en matière de politique pénale, la lutte contre le trafic de stu­pé­fiants et les vols est priorisée. »

Le parcours judi­ciaire des victimes est « long, fas­ti­dieux, rude, et parfois brutal, estime aussi Véronique Le Goaziou. Vous racontez un nombre incal­cu­lable de fois ce que vous avez subi, on met en doute votre parole, vous pouvez être confronté·e à votre agresseur. » Il n’empêche que pour les rares dossiers allant jusqu’aux assises, « la justice se donne les moyens de se forger sa propre opinion », estime la sociologue.

Pour Marine Turchi, malgré des amé­lio­ra­tions notables dans l’accueil de la parole des victimes et la com­pré­hen­sion des méca­nismes de violences, les biais sexistes perdurent dans les salles d’audience. En décembre 2024, lors du procès de Christophe Ruggia3Le 3 février 2025, le réa­li­sa­teur est condamné par le tribunal cor­rec­tion­nel de Paris à quatre ans de prison, dont deux ferme sous bracelet élec­tro­nique pour agres­sions sexuelles sur mineure de 15 ans. Son procès en appel s’est tenu le 19 décembre 2025., le président du tribunal a posé d’entrée une question « mal­adroite », raconte la jour­na­liste. « Alors qu’Adèle Haenel s’avance à la barre, il lui demande : “Pourquoi vous êtes-vous adressée d’abord à un média et pas à la justice ?” Et il la relance : “Vous n’avez pas pensé aux consé­quences pour Christophe Ruggia ?” » Cette violence de prétoire choque souvent les victimes, étran­gères au fonc­tion­ne­ment de la justice. « Nous, avocat·es, devons les préparer, leur expliquer l’intérêt du procès, réagit Claude Vincent. Du côté de la défense, il ne faut pas repro­duire des biais misogynes et la culture du viol. En outre, les magistrat·es doivent garantir le respect vis-à-vis de tout le monde. La brutalité n’est ni néces­saire ni intrin­sèque à la justice. »

Écouter réellement

Les évo­lu­tions sont timides, et souvent contro­ver­sées. En 2023, la création des cours cri­mi­nelles dépar­te­men­tales, composées de cinq magistrat·es, sans jury populaire, visait à désen­gor­ger les cours d’assises (formées de trois juges et six juré·es). Elles traitent des violences sexuelles à 80 % mais sont elles-mêmes sur­char­gées, et très cri­ti­quées. L’une des 78 mesures de la loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, proposée le 24 novembre 2025 par 112 par­le­men­taires, demande d’ailleurs leur suppression.

Le 6 novembre 2025, la loi intro­dui­sant la notion de consen­te­ment dans le Code pénal indique qu’« il ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime », notamment lorsque celle-ci est endormie, incons­ciente, sous emprise ou en état de sidé­ra­tion. Cette nouveauté divise chez les fémi­nistes (lire notre débat, La Déferlante no 14, mai 2024). Certaines estiment que l’attention est trop focalisée sur le com­por­te­ment de la victime (ce qu’elle a fait, ou pas), et non sur la stratégie de l’agresseur. D’autres consi­dèrent, au contraire, que le pro­jec­teur est mis sur ce que ce dernier a mis en place pour s’assurer du consen­te­ment de la victime. Quoi qu’il en soit, tranche Véronique Le Goaziou, « sans preuves, on va se retrouver dans la même mélasse ».

La justice fait peu de cas des attentes des victimes. Pourtant, il serait temps de les écouter, défend Marine Turchi : « Les victimes ne sont pas un bloc uniforme. Veulent-elles une peine de prison pour l’agresseur ? Une confron­ta­tion ? L’établissement des faits ? La recon­nais­sance de leur statut ? Même sans condam­na­tion, le processus judi­ciaire peut être répa­ra­teur si la victime a le sentiment d’être entendue. Poser la question serait une véritable révo­lu­tion culturelle. »

Pour Ynaée Benaben, cofon­da­trice et direc­trice générale d’En avant toutes, les victimes attendent surtout de l’aide pour vivre en sécurité et réaliser leurs démarches quo­ti­diennes. Depuis 2013, cette asso­cia­tion féministe accom­pagne les jeunes femmes autour des questions de violence de genre, avec le tchat d’écoute Comment on s’aime et dans les écoles. « Ne pas porter plainte ne signifie pas qu’elles ne font pas autre chose pour se recons­truire et faire évoluer la société », ajoute-t-elle. L’association guide les femmes qui choi­sissent de saisir la justice vers des com­mis­sa­riats formés, mais « le manque de moyens nous effraie beaucoup, poursuit la militante. Notre première pré­co­ni­sa­tion est d’améliorer l’existant. »

Quand elles sont proposées, les alter­na­tives à la justice pénale, comme la justice res­tau­ra­tive, sont peu struc­tu­rées. Depuis la sortie du film de Jeanne Herry, Je verrai toujours vos visages, en 2023, cette pratique gratuite et indé­pen­dante d’une procédure pénale sort de l’ombre. Les personnes concer­nées par une infrac­tion discutent de leurs ressentis et de leurs attentes dans un espace confi­den­tiel, sécurisé, de façon volon­taire, sans qu’une rencontre ait forcément lieu. Son effi­ca­ci­té est contro­ver­sée, et les moyens alloués sont si faibles (1,27 % du budget alloué à l’aide aux victimes en 2024) que peu y ont accès. « Beaucoup de victimes n’en ont pas envie, complète Ynaée Benaben. Elles ne veulent ni être dans le dialogue ni offrir un temps sup­plé­men­taire aux agresseurs. »

Enfin, les utopies ont aussi leur place dans cette grande réflexion. « Comment réussir à mettre en place, col­lec­ti­ve­ment, des dis­po­si­tifs centrés sur les victimes ?, se demande ainsi la psy­cho­so­cio­logue Marie-Charlie Pignon. Mon rêve serait d’inventer un ter­ri­toire “zéro violence sexuelle” à l’image du ter­ri­toire “zéro chômeur de longue durée” [une expé­ri­men­ta­tion locale de lutte contre le chômage]. Sur une petite ville, par exemple, avec toutes les personnes concer­nées, on ana­ly­se­rait ces violences et on cher­che­rait des solutions ensemble pour les réduire. »

Dans son livre Il faut faire confiance à la justice (La Meute, 2025), l’avocate féministe Élodie Tuaillon-Hibon fait le constat d’une justice impar­faite mais « en train de muter sur le sujet des violences sexuelles ». En attendant le « chan­ge­ment radical de société » qu’Adèle Haenel appelle de ses vœux, sa phrase continue de fleurir, brandie dans les cortèges fémi­nistes et collée sur les murs des villes. •

  • 1
    Le mot d’ordre MeToo avait été lancé dès 2006 par la militante africaine-étasunienne Tarana Burke. ↩︎
  • 2
    «Vécu et ressenti en matière de sécurité, vic­ti­ma­tion, délin­quance et sentiment d’insécurité. Rapport d’enquête édition 2024», enquête annuelle du service sta­tis­tique minis­té­riel de la sécurité inté­rieure (SSMSI), octobre 2025. ↩︎
  • 3
    Le 3 février 2025, le réa­li­sa­teur est condamné par le tribunal cor­rec­tion­nel de Paris à quatre ans de prison, dont deux ferme sous bracelet élec­tro­nique pour agres­sions sexuelles sur mineure de 15 ans. Son procès en appel s’est tenu le 19 décembre 2025. ↩︎
Sarah Boucault

Journaliste basée en Bretagne, elle s’intéresse aux sujets en lien avec la mort : de la fin de vie au deuil en passant par le domaine funéraire. Titulaire d’un master de Genre, les sujets féministes sont au cœur de ses préoccupations. Voir tous ses articles

Obtenir justice

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°21 Obtenir justice, parue en février 2026. Consultez le sommaire