Le 3 novembre 2019, Mediapart publie un article intitulé « #MeToo dans le cinéma : l’actrice Adèle Haenel brise un nouveau tabou ». L’actrice accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’emprise, de harcèlement et d’agressions sexuelles pendant et après le tournage du film Les Diables.
Le lendemain, l’émission « Mediapart Live » enregistre un moment historique. Sur le plateau, Edwy Plenel, cofondateur du site d’investigation, et Marine Turchi s’entretiennent avec Adèle Haenel pendant plus d’une heure et demie. L’actrice s’exprime avec clarté sur les agressions sexuelles qu’elle dénonce, mais aussi sur le caractère systémique de ces violences et sur la responsabilité politique et collective de leur propagation. La lucidité et l’intensité du regard d’Adèle Haenel font de cet entretien un moment bouleversant.
Dans les mois suivant la diffusion de cette séquence, la journaliste reçoit 400 témoignages (et autour de 1 000 dans les deux ans qui suivent) de victimes qui n’envisagent pas non plus la justice comme une option. « Cette masse d’alertes est le premier indicateur de la défiance, analyse-t-elle. Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages. »
Cette enquête fait l’effet d’un cataclysme et marque le début du mouvement #MeToo dans le cinéma français, alors qu’il avait résonné aux États-Unis dès 20171Le mot d’ordre MeToo avait été lancé dès 2006 par la militante africaine-étasunienne Tarana Burke.. Au sein du système judiciaire, cette critique divise. Claude Vincent, avocate au barreau de Nantes et coprésidente de la commission féministe du Syndicat des avocat·es de France (SAF), se souvient qu’il y avait d’un côté « les consœurs féministes engagées » qui comprenaient, et de l’autre « la justice plus bourgeoise, moins formée à ces sujets, qui supportait très mal cette critique extérieure ».
« Dans un système fonctionnel, les journalistes ne recevraient pas autant de messages de victimes. »
Marine Turchi
Les mots d’Adèle Haenel font réagir jusqu’à la garde des Sceaux d’alors, Nicole Belloubet. Le 6 novembre 2019, sur France Inter, elle se dit « choquée » et ajoute que l’actrice « devrait saisir la justice ». Le jour même, le parquet de Paris s’autosaisit de l’affaire et ouvre une enquête pour « agressions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité » et « harcèlement sexuel ». Le début, pour Adèle Haenel, d’une réflexion imprévue. Elle finira par porter plainte quelques jours plus tard contre le réalisateur.« Maintenant que la justice a ouvert une enquête, je ne me dérobe pas », confie-t-elle à Marine Turchi, qui le raconte dans son livre. Malgré la violence de la procédure, qu’elle décrit comme un moment « ennuyeux mais surtout douloureux et isolant », Adèle Haenel estime avoir été écoutée par la justice. Et pointe l’opportunisme de l’État : face au tapage médiatique et judiciaire, elle dénonce une « opération de com qui cherche à faire oublier que les conditions effectives de fonctionnement de la justice sont rendues impossibles ».
Une justice à la traîne
Depuis 2019, peu de choses ont changé, selon la chercheuse Véronique Le Goaziou : « Quatre affaires de viol sur cinq » sont toujours classées sans suite en raison d’une « infraction insuffisamment caractérisée », c’est-à-dire d’un manque de preuves. « C’est vrai de tous les contentieux, ajoute-t-elle, mais rappelons que le viol est un crime parmi les infractions les plus graves. »
6 % des victimes se déclarant victimes de violences sexuelles portent plainte
Le nombre de plaintes reste stable et très faible : seules 6 % des personnes se déclarant victimes de violences sexuelles (un chiffre en hausse de 16 % entre 2022 et 2023) portent plainte, peut-on lire dans l’enquête annuelle du service statistique ministériel de la sécurité intérieure2«Vécu et ressenti en matière de sécurité, victimation, délinquance et sentiment d’insécurité. Rapport d’enquête édition 2024», enquête annuelle du service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), octobre 2025.. Les victimes n’ont pas saisi la justice, car elles estiment que « cela n’aurait servi à rien » (24 %), que « ce n’était pas assez grave » (19 %) ou que leur « témoignage ne serait pas pris au sérieux » (12 %).
Elles n’ont pas tort : les agresseurs, identifiés par la victime dans la majorité des cas, reconnaissent peu les faits. L’élucidation est donc rare. « Les policier·es n’ont pas le temps, pour chaque dossier, de faire une véritable enquête, de recueillir les paroles de tous·tes les témoins et confident·es, de faire des réquisitions de mails et de textos, dénonce Marine Turchi. Un tri est fait. » Des plaintes mal prises, des policier·es mal formé·es, des enquêtes interminables, voire inexistantes, c’est aussi ce qu’observe l’avocate Claude Vincent au quotidien : « Oui, le manque de moyens existe, mais il est clair que, en matière de politique pénale, la lutte contre le trafic de stupéfiants et les vols est priorisée. »
Le parcours judiciaire des victimes est « long, fastidieux, rude, et parfois brutal, estime aussi Véronique Le Goaziou. Vous racontez un nombre incalculable de fois ce que vous avez subi, on met en doute votre parole, vous pouvez être confronté·e à votre agresseur. » Il n’empêche que pour les rares dossiers allant jusqu’aux assises, « la justice se donne les moyens de se forger sa propre opinion », estime la sociologue.
Pour Marine Turchi, malgré des améliorations notables dans l’accueil de la parole des victimes et la compréhension des mécanismes de violences, les biais sexistes perdurent dans les salles d’audience. En décembre 2024, lors du procès de Christophe Ruggia3Le 3 février 2025, le réalisateur est condamné par le tribunal correctionnel de Paris à quatre ans de prison, dont deux ferme sous bracelet électronique pour agressions sexuelles sur mineure de 15 ans. Son procès en appel s’est tenu le 19 décembre 2025., le président du tribunal a posé d’entrée une question « maladroite », raconte la journaliste. « Alors qu’Adèle Haenel s’avance à la barre, il lui demande : “Pourquoi vous êtes-vous adressée d’abord à un média et pas à la justice ?” Et il la relance : “Vous n’avez pas pensé aux conséquences pour Christophe Ruggia ?” » Cette violence de prétoire choque souvent les victimes, étrangères au fonctionnement de la justice. « Nous, avocat·es, devons les préparer, leur expliquer l’intérêt du procès, réagit Claude Vincent. Du côté de la défense, il ne faut pas reproduire des biais misogynes et la culture du viol. En outre, les magistrat·es doivent garantir le respect vis-à-vis de tout le monde. La brutalité n’est ni nécessaire ni intrinsèque à la justice. »
Écouter réellement
Les évolutions sont timides, et souvent controversées. En 2023, la création des cours criminelles départementales, composées de cinq magistrat·es, sans jury populaire, visait à désengorger les cours d’assises (formées de trois juges et six juré·es). Elles traitent des violences sexuelles à 80 % mais sont elles-mêmes surchargées, et très critiquées. L’une des 78 mesures de la loi intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, proposée le 24 novembre 2025 par 112 parlementaires, demande d’ailleurs leur suppression.
Le 6 novembre 2025, la loi introduisant la notion de consentement dans le Code pénal indique qu’« il ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime », notamment lorsque celle-ci est endormie, inconsciente, sous emprise ou en état de sidération. Cette nouveauté divise chez les féministes (lire notre débat, La Déferlante no 14, mai 2024). Certaines estiment que l’attention est trop focalisée sur le comportement de la victime (ce qu’elle a fait, ou pas), et non sur la stratégie de l’agresseur. D’autres considèrent, au contraire, que le projecteur est mis sur ce que ce dernier a mis en place pour s’assurer du consentement de la victime. Quoi qu’il en soit, tranche Véronique Le Goaziou, « sans preuves, on va se retrouver dans la même mélasse ».
La justice fait peu de cas des attentes des victimes. Pourtant, il serait temps de les écouter, défend Marine Turchi : « Les victimes ne sont pas un bloc uniforme. Veulent-elles une peine de prison pour l’agresseur ? Une confrontation ? L’établissement des faits ? La reconnaissance de leur statut ? Même sans condamnation, le processus judiciaire peut être réparateur si la victime a le sentiment d’être entendue. Poser la question serait une véritable révolution culturelle. »
Pour Ynaée Benaben, cofondatrice et directrice générale d’En avant toutes, les victimes attendent surtout de l’aide pour vivre en sécurité et réaliser leurs démarches quotidiennes. Depuis 2013, cette association féministe accompagne les jeunes femmes autour des questions de violence de genre, avec le tchat d’écoute Comment on s’aime et dans les écoles. « Ne pas porter plainte ne signifie pas qu’elles ne font pas autre chose pour se reconstruire et faire évoluer la société », ajoute-t-elle. L’association guide les femmes qui choisissent de saisir la justice vers des commissariats formés, mais « le manque de moyens nous effraie beaucoup, poursuit la militante. Notre première préconisation est d’améliorer l’existant. »
Quand elles sont proposées, les alternatives à la justice pénale, comme la justice restaurative, sont peu structurées. Depuis la sortie du film de Jeanne Herry, Je verrai toujours vos visages, en 2023, cette pratique gratuite et indépendante d’une procédure pénale sort de l’ombre. Les personnes concernées par une infraction discutent de leurs ressentis et de leurs attentes dans un espace confidentiel, sécurisé, de façon volontaire, sans qu’une rencontre ait forcément lieu. Son efficacité est controversée, et les moyens alloués sont si faibles (1,27 % du budget alloué à l’aide aux victimes en 2024) que peu y ont accès. « Beaucoup de victimes n’en ont pas envie, complète Ynaée Benaben. Elles ne veulent ni être dans le dialogue ni offrir un temps supplémentaire aux agresseurs. »
Enfin, les utopies ont aussi leur place dans cette grande réflexion. « Comment réussir à mettre en place, collectivement, des dispositifs centrés sur les victimes ?, se demande ainsi la psychosociologue Marie-Charlie Pignon. Mon rêve serait d’inventer un territoire “zéro violence sexuelle” à l’image du territoire “zéro chômeur de longue durée” [une expérimentation locale de lutte contre le chômage]. Sur une petite ville, par exemple, avec toutes les personnes concernées, on analyserait ces violences et on chercherait des solutions ensemble pour les réduire. »
Dans son livre Il faut faire confiance à la justice (La Meute, 2025), l’avocate féministe Élodie Tuaillon-Hibon fait le constat d’une justice imparfaite mais « en train de muter sur le sujet des violences sexuelles ». En attendant le « changement radical de société » qu’Adèle Haenel appelle de ses vœux, sa phrase continue de fleurir, brandie dans les cortèges féministes et collée sur les murs des villes. •



