2002–2003 : Amina Lawal, condamnée à mort au Nigeria

par

Peu après le 11-Septembre, Amina Lawal, une Nigériane de 29 ans, est condamnée à la lapidation pour adultère. L’indignation est mondiale et la jeune femme est acquittée. Vingt ans plus tard, si l’on peut observer la propagande souvent islamophobe à l’œuvre dans cette affaire, elle ouvre aussi une réflexion juridique pour la défense des droits des femmes.

C’est d’abord l’histoire d’une femme. Une his­toire dans un pays immense, riche de cultures, de res­sources et de com­plexi­té. Le Nigeria, pays le plus peu­plé d’Afrique, compte 250 eth­nies dif­fé­rentes. De 1900 à 1960, il a été colo­ni­sé par les Britanniques. La moi­tié sud-est est majo­ri­tai­re­ment chré­tienne et béné­fi­cie des res­sources de l’industrie pétro­lière ; la moi­tié nord-est, quant à elle, est majo­ri­tai­re­ment musul­mane et très pauvre.

C’est dans cette der­nière région semi-désertique du pays, peu­plée par les Haoussas, qu’est née Amina Lawal en 1973. Comme la moi­tié de la popu­la­tion qui l’entoure, et la quasi-totalité des femmes de son vil­lage, Amina Lawal n’apprend ni à lire ni à écrire. À 14 ans, elle est mariée à un homme qu’elle n’a pas choi­si. Elle donne nais­sance à deux enfants avant d’être répu­diée en 2001 – elle a 28 ans – pour un motif inconnu.

Suivant la cou­tume patriar­cale en vigueur dans son pays, la pro­cé­dure est très simple : l’homme se contente de dire à trois reprises qu’elle n’est plus son épouse, et il ne reste à la femme concer­née qu’à par­tir en lais­sant ses enfants der­rière elle. En revanche, si une femme sou­haite divor­cer, elle ne peut pas répu­dier son conjoint, même si elle répète mille fois qu’il n’est plus son mari.

Après ce « divorce », comme le qua­li­fie­ront les médias occi­den­taux, Amina Lawal retourne chez sa mère. Quelques mois plus tard, elle ren­contre sur la route du mar­ché un homme qui lui pro­pose de mon­ter à l’arrière de sa moby­lette pour lui évi­ter de mar­cher en plein soleil avec ses paquets. Certains articles décri­ront plus tard cette ren­contre de la façon sui­vante : « Amina Lawal a enta­mé une liai­son extraconjugale. »

Avec la charia, tout bascule

«Ce qui est arri­vé à Amina Lawal était en fait très banal », raconte aujourd’hui Marie-Pierre Poulain, une avo­cate qui a par­ti­ci­pé à l’équipe mise sur pied par l’association Avocats sans fron­tières (ASF) pour sou­te­nir sa défense sur place. « Les couples se for­maient et se refor­maient, on n’en fai­sait pas toute une his­toire. Mais avec l’instauration pro­gres­sive de la cha­ria dans douze États du Nord à par­tir de 1999 et les ten­sions qui gran­dis­saient entre les com­mu­nau­tés, tout a basculé. »

En jan­vier 2002, Amina Lawal est arrê­tée dans son vil­lage par des membres de la milice isla­miste, les his­bas. Dénoncée par son ex-beau-père, elle est accu­sée de rela­tions sexuelles illi­cites (zina) pour être tom­bée enceinte sans être mariée. L’homme à la moby­lette, Yahayya Muhammad Kurami, est embar­qué aus­si. Trois mois plus tard, le pro­cès se tient devant le tri­bu­nal isla­mique de l’État de Katsina.

Interrogé, Yahayya Muhammad Kurami jure sur le Coran qu’il est inno­cent. Et comme la cour n’a pas pu trou­ver quatre témoins mâles qui auraient vu le couple for­ni­quer – condi­tion néces­saire pour éta­blir le crime de zina selon la loi mali­kite (une des quatre écoles du droit musul­man sun­nite) à laquelle se réfèrent les juges–, il échappe à la sen­tence, bien content de n’avoir pas fait l’amour en public.

En revanche, Amina Lawal est condam­née le 22 mars 2002 à la lapi­da­tion pour adul­tère, sa gros­sesse tenant lieu de preuve. On la lais­se­ra, par bon­té d’âme, accou­cher et allai­ter son enfant avant l’exécution de la peine, repor­tée au plus tard en jan­vier 2004, quand le bébé aura atteint l’âge de 18 mois. Amina Lawal n’a pas pu béné­fi­cier, lors de ce pro­cès expé­di­tif, des conseils d’un avo­cat, et encore moins d’une avo­cate. Le 19 août, alors qu’elle com­pa­raît avec sa petite fille de neuf jours, pré­nom­mée Wasila (« qui cherche Dieu » en arabe), la peine est confir­mée en appel.

Délire médiatique

Amina Lawal n’est pas la pre­mière à connaître cette sen­tence. On compte au moment de son pro­cès une cin­quan­taine de condam­na­tions du même type. Si aucune peine de lapi­da­tion n’a été exé­cu­tée, plu­sieurs hommes et femmes ont subi des fla­gel­la­tions, et même des ampu­ta­tions – y com­pris des mineur·e·s. Amnesty International, mais aus­si des ONG de défense des droits des femmes nigé­rianes, comme Baobab ou Wrapa (Women’s Rights Advancement and Protection Alternative), alertent l’opinion inter­na­tio­nale. Les réseaux sociaux n’existent pas encore –Facebook ne voit le jour qu’en 2004, Twitter en 2006–, mais l’information tourne déjà en boucle sur Internet grâce aux blogs et aux listes de dif­fu­sion par cour­riel. La machine média­tique peut s’emballer.

L’écrivaine et poli­to­logue Sarah Eltantawi se sou­vient par­fai­te­ment du moment où elle a appris la condam­na­tion à mort d’Amina Lawal. Elle se trou­vait en pleine réunion à Washington et son télé­phone n’arrêtait pas de son­ner. Des jour­na­listes du monde entier vou­laient connaître la posi­tion de l’association de musul­mans pour les droits civiques pour laquelle elle tra­vaillait. Au cours d’un échange rapide, les per­son­na­li­tés d’obédiences musul­manes diverses pré­sentes autour de la table tombent d’accord sur trois points : aucun ver­set du Coran ne pres­crit la lapi­da­tion ; ce genre de choses n’arrive qu’en Afrique, et la façon dont cette his­toire est pré­sen­tée relève du « wes­tern gaze ».

Sur le modèle du « male gaze » (concept dési­gnant le regard mas­cu­lin ou la vision andro­cen­trée, né en 1975 sous la plume de la cri­tique de ciné­ma amé­ri­caine Laura Mulvey), le « wes­tern gaze » relève d’un point de vue occi­den­tal sur­plom­bant, niant aux per­sonnes ou aux peuples concer­nés la capa­ci­té à expri­mer leur point de vue à par­tir de leurs propres expé­riences et savoirs.

« Bien sûr, cette ana­lyse était un peu courte, c’est pour­quoi j’ai fini par écrire un livre sur le sujet », explique Sarah Eltantawi, qui enseigne aujourd’hui l’islam contem­po­rain au dépar­te­ment de théo­lo­gie de l’université Fordham à New York. « Mais quelques mois à peine après le 11-Septembre, alors que les États-Unis étaient inter­ve­nus en Afghanistan et qu’on dis­cu­tait de la pos­si­bi­li­té d’une guerre en Irak avec une cam­pagne men­son­gère sur les armes de des­truc­tion mas­sive, ce délire média­tique autour d’une femme dont, par ailleurs, on ne savait rien nous parais­sait rele­ver d’une pro­pa­gande grossière. »

Près de vingt ans plus tard, l’autrice fémi­niste afro­péenne Axelle Jah Njiké se sou­vient aus­si du malaise qu’elle a res­sen­ti en enten­dant par­ler de l’affaire Amina Lawal en France. La pro­duc­trice qui crée­ra le pod­cast « Me, My Sex and I » sur l’intimité des femmes noires (2018), puis La fille sur le cana­pé, sur les vio­lences sexuelles dans les com­mu­nau­tés noires (Nouvelles Écoutes, 2020), et enfin la série docu­men­taire Je suis noire et je n’aime pas Beyoncé, dif­fu­sée en juin 2021 sur France Culture, est alors au début de sa prise de conscience féministe.

« Je sen­tais bien qu’il y avait une cer­taine hypo­cri­sie dans l’indignation média­tique, mais l’image de cette femme avec son bébé dans les bras m’a pous­sée à signer la péti­tion immé­dia­te­ment, et quand elle a été acquit­tée deux ans plus tard, je me sou­viens de ma joie immense. C’était comme si je connais­sais la meuf, comme si c’était per­son­nel. Quand on voyait des pho­tos d’elle, il y avait un côté Vierge à l’enfant, et pour les per­sonnes de culture évan­gé­lique comme moi, la phrase qui réson­nait était “Que celui qui n’a jamais péché lui jette la pre­mière pierre” de Jésus, en défense de la femme adul­tère. Après coup, je me suis trou­vée un peu ridi­cule, mais la dimen­sion spi­ri­tuelle, pro­fon­dé­ment sym­bo­lique m’avait touchée. »

Face aux patriarcats

Qu’elle soit le fruit du hasard ou d’une mise en scène (et pro­ba­ble­ment un peu des deux), l’image per­cute en effet nos ima­gi­naires, évo­quant ce que l’écrivaine Françoise d’Eaubonne appe­lait « le sexo­cide des sor­cières ». Et les fémi­nistes occi­den­tales ne sont pas les seules à se mobi­li­ser : par­tout dans le monde, y com­pris en Afrique, des mani­fes­ta­tions sont orga­ni­sées pour deman­der son acquittement.

En France, l’engagement en faveur d’Amina Lawal paraît rele­ver de l’évidence. Une amie fémi­niste résume le point de vue qui domine alors : « On s’était battu·e·s contre les inté­gristes catho­liques de la Trêve de Dieu et leurs com­man­dos anti-IVG, on se bat­trait contre les inté­gristes musul­mans qui pré­tendent contrô­ler le corps des femmes. »

Le débat sur le voile, qui com­mence à mon­ter en arrière-plan, s’inscrit dans ce cadre que l’on per­çoit alors à l’aune de la guerre civile san­glante en Algérie – une guerre oppo­sant l’armée natio­nale et divers groupes isla­mistes, qui a com­men­cé en 1991 et qui est seule­ment en train de se ter­mi­ner, après une décen­nie d’horreurs. À Femmes soli­daires (l’association fémi­niste his­to­ri­que­ment liée au Parti com­mu­niste), notam­ment, plu­sieurs fémi­nistes algé­riennes témoignent de ce qu’elles ont vécu et reçoivent l’affaire Amina Lawal comme une illus­tra­tion de cette mon­tée inté­griste qui a fait des ravages dans leur vie ou par­mi leurs proches.

De son côté, l’écrivaine Sarah Eltantawi ne cache pas la dif­fi­cul­té qu’elle a alors à gar­der le cap face aux posi­tions patriar­cales qui s’opposent dans le contexte états-unien encore for­te­ment ébran­lé par les atten­tats du 11-Septembre : « Si j’étais d’accord avec les lea­ders musul­mans quand ils dénon­çaient le capi­ta­lisme, si je par­ta­geais leurs vues sur le colo­nia­lisme, la cor­rup­tion des élites et l’impérialisme cultu­rel, je ne pou­vais pas les suivre quand ils affir­maient au détour de la conver­sa­tion que les femmes étaient infé­rieures aux hommes et que leur rôle était de res­ter à la mai­son. Mais avec les attaques per­ma­nentes que l’on subis­sait, c’était dif­fi­cile de faire entendre une voix musul­mane et féministe ! »

Philanthropie de l’urgence

Pour la poli­to­logue déco­lo­niale Françoise Vergès, la média­ti­sa­tion de ces urgences vitales entrave pré­ci­sé­ment le temps néces­saire à la réflexion, empêche de pen­ser des solu­tions pour créer des ponts, des soli­da­ri­tés trans­con­ti­nen­tales entre femmes. « Oui, il y a par­tout des mas­cu­li­ni­tés meur­trières, qu’il faut com­battre sans com­plai­sance. Mais ce qui me frappe, c’est à quel point cette his­toire est enca­drée par une vision occi­den­tale de l’urgence huma­ni­taire, avec cette pres­sion pour agir, sau­ver une per­sonne, dési­gner des enne­mis. On est dans l’émotionnel, et il est facile de som­brer dans le “white savio­rism” [connu en fran­çais comme « com­plexe du sau­veur blanc », pour dési­gner les per­sonnes qui mettent en scène leur enga­ge­ment huma­ni­taire pour amé­lio­rer leur image tout en se don­nant bonne conscience – ndlr], plu­tôt que d’observer et de plon­ger dans les com­plexi­tés… Une phi­lan­thro­pie cor­po­rate s’est impo­sée, on le voit avec cer­taines marques de vête­ments par exemple, dont la pro­duc­tion s’appuie sur l’exploitation de femmes du Sud glo­bal mais qui com­mu­nique sur leurs bonnes actions pour des asso­cia­tions de femmes, ce qui dès lors jus­ti­fie­rait leur capi­ta­lisme, du “cor­po­rate washing” en quelque sorte. Cette injonc­tion à l’urgence, qui n’est pas sans lien avec une réa­li­té, tue toute ana­lyse. On est bala­dées d’un truc à l’autre, et à la fin on ne s’attaque pas aux struc­tures. Plutôt que de par­ti­ci­per à cette mas­ca­rade, on devrait plu­tôt pro­je­ter la lumière sur les vrais visages des impérialismes. »

N’empêche : au prin­temps 2002, quand j’entends par­ler d’Amina Lawal, je n’ai pas cette force d’âme et je me demande seule­ment ce que je peux faire pour « sau­ver Amina ». Avec Agnès Boussuge, alors rédac­trice en chef de Clara Magazine, la revue de Femmes soli­daires, à laquelle je contri­bue occa­sion­nel­le­ment, nous envi­sa­geons d’apporter un sou­tien direct à la défense.

J’ai pris contact avec l’association Baobab qui m’a par­lé des menaces pesant aus­si sur l’avocate d’Amina Lawal, Hauwa Ibrahim. L’avocate Catherine Mabille, qui est inter­ve­nue dans plu­sieurs pro­cès de viol et de muti­la­tions sexuelles pour Femmes soli­daires, pro­pose de lui appor­ter un appui au nom d’Avocats sans fron­tières. Femmes soli­daires, Amnesty International, l’association Ensemble contre la peine de mort et Reporters sans fron­tières s’associent au pro­jet, et Catherine Mabille part au Nigeria au prin­temps 2003 en « mis­sion explo­ra­toire »« On vou­lait savoir pour­quoi elle était tel­le­ment iso­lée, se souvient-elle. On s’est vite aper­çus, avec l’avocat qué­bé­cois Pierre Brun qui m’accompagnait, que Hauwa Ibrahim en savait dix fois plus que nous, et qu’il fal­lait d’abord l’écouter pour pou­voir lui appor­ter un sou­tien logis­tique et moral. »

L’avocate d’Amina Lawal, Hauwa Ibrahim, éga­le­ment musul­mane de culture haous­sa, a gran­di dans une famille modeste et, à l’époque, exerce le droit depuis plus de dix ans. En 2002, elle a 34 ans ; mariée avec un Italien et mère de deux petits gar­çons, elle vit à Abuja, la capi­tale nigé­riane, et héberge alors Amina Lawal. Elle subit des menaces constantes. Tous les autres avo­cats refusent de s’engager dans cette affaire qui pour­rait leur coû­ter la vie, plu­sieurs avo­cats et jour­na­listes mêlés de près ou de loin à l’affaire ayant été la cible d’intégristes. « Nous avons com­men­cé à tra­vailler sur des bases pro­fes­sion­nelles, raconte Catherine Mabille. Quelle était la meilleure stra­té­gie pour défendre Amina Lawal ? Son idée était de faire juris­pru­dence. Dans son cabi­net, elle avait déjà une cin­quan­taine de cas simi­laires. Si elle réus­sis­sait à déve­lop­per un prin­cipe de défense convain­cant, on pou­vait évi­ter de nou­velles condamnations. »

Cette approche prag­ma­tique va per­mettre d’échapper à un contexte géo­po­li­tique miné pour se recen­trer sur des valeurs com­munes : éga­li­té devant la loi, droit à un pro­cès équi­table, droits de la défense, res­pect de la pro­cé­dure… qui seront au cœur des plai­doi­ries. Hauwa Ibrahim entend s’appuyer sur les conven­tions inter­na­tio­nales rela­tives aux droits humains signées par le Nigeria, mais aus­si sur le droit musul­man qui contient, assure-t-elle, des dis­po­si­tions per­met­tant d’appliquer une jus­tice équi­table. Après un voyage à Paris en octobre 2002, elle décide de se rendre au Liban pour ren­con­trer des juristes spé­cia­li­sés dans la tra­di­tion mali­kite. Je la retrouve à Beyrouth pour consul­ter de grands pro­fes­seurs de droit musul­man, avec l’aide pré­cieuse de l’avocate liba­naise Maryam Abdallah.

Le mythe de l’enfant endormi

Je découvre auprès d’elles la théo­rie de l’enfant endor­mi : ce mythe ber­bère raconte qu’un enfant dont le père est absent au cours de la ges­ta­tion peut être « endor­mi » pour se réveiller des mois, voire des années plus tard. Cette théo­rie avait notam­ment cours chez les peuples semi-nomades, où les hommes pou­vaient par­tir durant de longues périodes pour des trans­hu­mances ou des cara­vanes com­mer­ciales, et où elle per­met­tait à chaque pro­ta­go­niste de s’en sor­tir sans perdre la face, dans l’intérêt de l’enfant et de la com­mu­nau­té. Ce mythe est rede­ve­nu d’actualité plus récem­ment avec l’émigration éco­no­mique, quand les maris par­taient pour de longues années. Il est en tout cas inté­gré depuis long­temps au droit musul­man pour per­mettre une issue non vio­lente à des nais­sances illé­gi­times : dans la tra­di­tion mali­kite, on consi­dère qu’une nais­sance peut sur­ve­nir jusqu’à sept ans après le départ du mari.

Alors que nous sommes en train de dis­cu­ter des impli­ca­tions pos­sibles de cet éton­nant argu­ment juri­dique, la mobi­li­sa­tion inter­na­tio­nale entre en ébul­li­tion. La star du talk-show amé­ri­cain, Oprah Winfrey, a pro­duit une émis­sion inti­tu­lée « Pouvons-nous sau­ver Amina Lawal ? », et des mil­lions de lettres de pro­tes­ta­tion affluent dans les ambas­sades nigé­rianes, deman­dant au pré­sident de la République, Olusegun Obasanjo, de gra­cier Amina Lawal et de sup­pri­mer les tri­bu­naux appli­quant la cha­ria. Obasanjo, qui fait alors cam­pagne pour sa réélec­tion et ne peut se per­mettre de se mettre le nord du pays à dos, lou­voie en assu­rant qu’Amina Lawal ne sera pas exécutée.

C’est alors, en décembre 2002, que la situa­tion se tend bru­ta­le­ment : le concours Miss Monde, rem­por­té en 2001 par la Nigériane Agbani Darego, doit se dérou­ler au Nigeria, mais plu­sieurs can­di­dates appellent au boy­cott en sou­tien à Amina Lawal. Un jour­na­liste nigé­rian a le mal­heur d’écrire que le pro­phète Muhammad aurait eu plai­sir à choi­sir une épouse par­mi les Miss. L’article est aus­si­tôt mon­té en épingle par les isla­mistes, qui le jugent blas­phé­ma­toire, et des émeutes éclatent dans tout le pays entre musul­mans et chré­tiens, entraî­nant en quelques jours 200 morts et plus de 1 000 bles­sés. Les orga­ni­sa­teurs du concours font machine arrière, et il se déroule fina­le­ment en décembre 2002 à Londres, ce qu’un repor­tage dif­fu­sé sur France 2 qua­li­fie de « défaite de la tolé­rance et de la beau­té ».

Il fau­dra attendre le 25 sep­tembre 2003, après de mul­tiples reports d’audience, pour qu’Amina Lawal soit enfin acquit­tée. Hauwa Ibrahim n’a pas plai­dé. C’est son confrère Aliyu Musa Yawuri qui s’est expri­mé devant la cour, car il n’était pas per­mis à une femme de le faire, même si c’était elle qui avait rédi­gé le mémoire de défense. Les argu­ments rete­nus en faveur de l’acquittement ne furent fina­le­ment pas ceux de l’enfant endor­mi, mais plu­sieurs vices de pro­cé­dure : la pleine adop­tion de la cha­ria dans l’État de Katsina après la sur­ve­nue de la gros­sesse et l’impossibilité de l’appliquer rétro­ac­ti­ve­ment ; l’arrestation de l’accusée par une milice, au lieu de la police régu­lière, et la façon dont ses aveux avaient été recueillis.

Bâtir une alternative aux violences

Ce qui est arri­vé ensuite appar­tient à l’histoire. En 2003, l’affaire Amina Lawal avait eu un tel reten­tis­se­ment que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, a consa­cré plu­sieurs minutes à débattre de la lapi­da­tion avec Tariq Ramadan dans l’émission « 100 minutes pour convaincre ». Il repro­cha notam­ment à l’islamologue, alors très popu­laire, d’avoir deman­dé « un mora­toire », et non la dis­pa­ri­tion de cette pra­tique. La France est alors en plein débat sur le voile – la loi inter­di­sant les signes reli­gieux à l’école sera adop­tée en 2004–, et la façon dont se déroule la dis­cus­sion s’appuie sou­vent sur ces cas extrêmes, sup­po­sés repré­sen­ter l’islam.

Hauwa Ibrahim a obte­nu en 2005 le prix Sakharov pour la liber­té de l’esprit, décer­né par le Parlement euro­péen. Il a été par­ta­gé cette année-là avec les Dames en blanc (des acti­vistes cubaines enga­gées pour la défense des dissident·e·s emprisonné·e·s dans leur pays), mais aus­si avec l’ONG Reporters sans fron­tières, alors diri­gée par Robert Ménard – qui se rap­pro­che­ra quelques années plus tard de l’extrême droite et sera élu en 2014 maire de Béziers avec le sou­tien du Front national.

Le virage à l’extrême droite de plu­sieurs des sou­tiens de l’affaire Amina Lawal – par exemple un cer­tain nombre de militant·e·s laïques du média en ligne Respublica qui, autour de Pierre Cassen, ont fon­dé le site Riposte laïque – fait pro­ba­ble­ment par­tie des consé­quences pré­vi­sibles de ce cadre occi­den­tal que la jour­na­liste cana­dienne Naomi Klein dénon­ce­ra en 2007 dans son essai La Stratégie du choc (Actes Sud, 2008) : exploi­ter la peur de l’autre pour exer­cer sur les peuples une domi­na­tion sans par­tage, au pro­fit des 1 % les plus riches de la pla­nète – et d’ailleurs aus­si aux dépens de ladite planète.

Les défen­seurs et défen­seuses d’Amina Lawal ont constam­ment cher­ché à bâtir une alter­na­tive aux vio­lences qui se déve­lop­paient encore au Nigeria – rap­pe­lons que le groupe sala­fiste Boko Haram y a vu le jour en 2002. Soucieuse de faire pro­fi­ter les juristes nigé­rians de son expé­rience en la matière, Hauwa Ibrahim a publié en 2013 un manuel en anglais (tra­duc­tion du titre : Pratiquer la loi devant les cours cha­ria, sept stra­té­gies pour obte­nir jus­tice) alors qu’elle était deve­nue pro­fes­seure invi­tée à l’université Harvard, aux États-Unis. Elle conti­nue de se rendre régu­liè­re­ment au Nigeria. Elle est notam­ment inter­ve­nue dans le Nord pour ten­ter de faire libé­rer les 276 éco­lières kid­nap­pées par Boko Haram en 2014. C’est aus­si pour contre­ba­lan­cer l’influence de cette orga­ni­sa­tion ter­ro­riste sur les jeunes qu’elle a lan­cé en 2018 le réseau Mothers Without Borders (Mères sans fron­tières), afin de déve­lop­per, inter­na­tio­na­le­ment, une culture de la paix à par­tir du vécu des femmes et de leur exper­tise de terrain.

À la suite au pro­cès Amina Lawal, Avocats sans fron­tières a mis en œuvre plu­sieurs pro­jets en col­la­bo­ra­tion avec la Nigerian Bar Association, la Commission natio­nale des droits humains et le sou­tien finan­cier de l’Union euro­péenne. « Une approche au long cours qui a per­mis de déve­lop­per une culture nou­velle com­bi­nant plu­sieurs tra­di­tions juri­diques pour faire recu­ler la peine de mort, la tor­ture et les trai­te­ments cruels, inhu­mains et dégra­dants, en par­ti­cu­lier au pro­fit des femmes et des per­sonnes les plus pauvres, qui ont enfin eu accès à un dis­po­si­tif d’aide juri­dique légale », explique François Cantier, pré­sident hono­raire d’ASF France.

Amina Lawal s’est rema­riée et a eu d’autres enfants. Hauwa Ibrahim a adop­té Wasila, qui est aujourd’hui mariée et mère de deux petits gar­çons. Aucune per­sonne n’a plus été condam­née à mort par lapi­da­tion au Nigeria depuis 18 ans. Et c’est une écri­vaine nigé­riane, Chimamanda Ngozi Adichie, qui a per­mis de redon­ner un souffle inédit au fémi­nisme avec son essai Nous sommes tous des fémi­nistes (Gallimard, 2015), dont des extraits ont été sam­plés par la chan­teuse afro-américaine Beyoncé. Comme le dit Françoise Vergès : « Rien n’est jamais simple, rien n’est jamais écrit. Le puzzle n’en finit jamais de se recom­po­ser. » J’en conclus per­son­nel­le­ment que tout est tou­jours pos­sible. Y com­pris le meilleur.

Lire cet article

Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°3, parue en septembre 2021. La Déferlante est une revue trimestrielle indépendante consacrée aux féminismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abonnement, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.