C’est un soir d’été dans une colonie de vacances en plein cœur du Limousin. Au programme, un spectacle de théâtre que les enfants attendent avec impatience. Comme la représentation tarde à commencer, les encadrant·es encouragent une petite fille à monter sur la scène. Là, elle entonne L’Aigle noir, l’une des chansons les plus connues de Barbara. Je suis dans le public, j’ai une dizaine d’années. Je suis aussitôt tourneboulée, captivée.
Il paraît que, lorsqu’on chante, il faut aligner sa colonne d’air, c’est-à-dire veiller à ce que l’air circule le mieux possible du diaphragme jusqu’aux cordes vocales. Ce que je comprends, ce jour-là, c’est qu’en entendant quelqu’un chanter, on peut vivre une expérience un peu similaire : être traversé·e de part en part par quelque chose d’immatériel, se sentir à la fois complètement Terrien·ne et en même temps emporté·e ailleurs. Même si ma mère adore Barbara et que j’ai sans doute déjà entendu L’Aigle noir à la maison, c’est dans la beauté d’une nuit tourbillonnante de chants de cigales que j’entends pour de bon cette chanson. Par la suite, chaque fois qu’elle passe à la radio, je ressens l’interprétation de Barbara en deçà de l’émotion que j’ai pu ressentir ce soir-là.
Dans L’Aigle noir, une narratrice, seule dans un paysage déserté, est réveillée par l’ombre à la fois majestueuse et menaçante de l’oiseau « semblant crever le ciel ». Elle tente de l’apprivoiser, elle l’implore de l’emmener, mais il repart. La chanson a un leitmotiv : l’apparition de l’aigle, qui semble figer le temps. Des années après ma colo dans le Limousin, devenue adulte, je visite une exposition retraçant la vie de Barbara ; j’apprends qu’elle a été incestée à l’âge de 10 ans par son père, et qu’on peut interpréter L’Aigle noir comme une métaphore de la violence de l’inceste. Il n’est plus question d’air qui circule. J’ai plutôt le souffle coupé, un nœud dans le ventre, comme face à chaque récit de violence subie par un enfant.
Il y a partout dans le monde de grands oiseaux prédateurs prêts à s’en prendre aux personnes en situation de fragilité. À l’heure où ces lignes sont écrites, parmi les aigles qui suscitent l’effroi, il y a Pete Hegseth (secrétaire d’État à la Défense étasunienne), Itamar Ben Gvir (ministre de la Sécurité nationale israélien), ou encore Sergueï Lavrov (ministre des Affaires étrangères russe). Ils emplissent le ciel avec des outils balistiques, des drones savamment pilotés. Ils saturent l’espace sonore par leurs vociférations, leurs hymnes patriotiques, parfois leurs chants religieux. Portés par des dispositifs médiatiques complaisants ou complices, ils euphémisent sans cesse les désastres qu’ils causent. Au mépris du droit international, l’assassinat d’un chef d’État comme l’Iranien Ali Khamenei, par exemple, devient une opération de « neutralisation ». Ils inversent le réel, faisant des pays qu’ils agressent les responsables de l’agression – c’est le mécanisme activé par le gouvernement russe en Ukraine comme par l’État israélien au Liban.
Difficile, dans un tel contexte, de s’autoriser à chanter. Pourtant, toutes les révolutions, toutes les luttes de résistance finissent par trouver leur hymne. Parce qu’un chant, ça circule facilement, ça se reprend en chœur, ça permet de se sentir vivant·es. Parce qu’une chanson peut être une tentative, très humble et très fragile, de chasser les aigles. Et parce que, dans la réalité qui nous étouffe, dans le chaos qui s’étend, une chanson peut contribuer à faire grandir en nous, pendant quelques instants, une colonne d’air, et à nous donner du souffle, du souffle, du souffle. •


