Dès leur sortie – à six jours d’écart – en avril 2026, les médias ont fait la part belle aux ouvrages de Romain Lemire et de Frédéric Pommier. Dans Clément (Le Cherche Midi, prix Goncourt du premier roman), le premier raconte l’inceste paternel. Derrière les arbres (Flammarion), signé par le second, dénonce les viols subis à différents âges de son enfance1Le 6 septembre 2026, la cellule investigation de Radio France dévoile que deux nouveaux hommes s’apprêtent à porter plainte contre l’un des agresseurs que Frédéric Pommier accuse – sans le nommer – dans son livre : Joaquim Pueyo, ex-maire d’Alençon et conseiller départemental de l’Orne..
Romain Lemire qualifie de « merveilleuse » la réception de son ouvrage lors d’un entretien pour La Déferlante. Frédéric Pommier constate aussi que son livre a bénéficié d’un « très bon accueil » lorsque nous l’interrogeons. Les deux auteurs ont chacun été interviewés à de nombreuses reprises, et la coïncidence de ces parutions a également conduit Libération et Le Nouvel Obs à les faire dialoguer.
Quelques mois plus tard, en septembre 2026, les violences sexuelles faites aux garçons sont revenues sur le devant de la scène. D’abord, avec la sortie du film La Frappe, de Julien Gaspar-Oliveri, qui met en scène un garçon tout juste sorti de l’enfance peinant à trouver sa place entre sa sœur, victime comme lui, et leur père agresseur. Ensuite, avec la parution du livre enquête de Julien Chavanes, L’Autre Visage de #MeToo. Une enquête vertigineuse sur les violences sexuelles faites aux hommes. (HarperCollins), dans lequel le journaliste donne la parole à 60 victimes. « L’idée est d’apporter une pierre à l’édifice avec une dimension collective et systémique, nous confiait-il au moment de la parution avant d’ajouter : Les premiers retours sont enthousiastes. »
Trois livres et un film en l’espace de quelques mois : la dernière fois que les violences sexuelles contre les hommes ont connu – toutes proportions gardées – ce type d’exposition médiatique, c’était en 2016. Cette année-là, l’association La Parole libérée réunissait les victimes de Bernard Preynat2Le 16 mars 2020, Bernard Preynat a été condamné à cinq ans de prison ferme pour des agressions sexuelles commises sur des dizaines de jeunes garçons, entre 1972 et 1991. Il est mort en 2024., un prêtre pédocriminel protégé par l’Église catholique pendant plus de vingt ans. En 2026, France Télévisions a profité de la médiatisation renouvelée des violences sexuelles sur les garçons pour proposer gratuitement, sur sa plateforme VOD, le film adapté de cette histoire, Grâce à Dieu (réalisé par François Ozon, 2018).
Les prises de parole ont toujours existé du côté des hommes, mais, « comme pour les femmes, on a l’impression de découvrir quelque chose », observe Lucie Wicky, sociologue autrice d’une thèse soutenue en 2004 et intitulée « Les violences sexuelles subies par les hommes en France : parcours de violences et rapports d’âge ». « Dans les années 1990, des témoignages d’hommes victimes de pédocriminalité dans leur enfance sont apparus », mais, souligne-t-elle, leur prise en compte a été freinée par l’affaire d’Outreau3De cette affaire pédocriminelle révélée au début des années 2000, les médias ont plus volontiers retenu le fiasco judiciaire que les récits des violences pédocriminelles. Lire à ce sujet l’article d’Audrey Guiller, « Outreau, des enfants victimes condamné·es au silence », La Déferlante, no 21, février 2026., avant que « la parole surgi[sse] de nouveau publiquement dans les années 2010 ». Chaque année, un récit vient s’ajouter au précédent. Parmi les plus médiatisés : Tais-toi et pardonne de Laurent de Villiers (Flammarion, 2011) ; Tous les frères font comme ça de Laurent Boyet (Hugo Doc, 2017) ; L’Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis (Verticales, 2025). Entre les sorties de ces ouvrages, les discrets #MeTooGay (2021) et #MeTooGarçons (2024) ont ponctué la médiatisation de ces violences sur les réseaux sociaux.
Les auteurs des ouvrages cités sont nés entre 1971 et 1984 : ils ont aujourd’hui entre 42 et 55 ans. « Plus les générations sont anciennes, plus la période de silenciation est longue, et le besoin est fort de faire reconnaître cette violence et de protéger les générations futures », analyse Lucie Wicky. Dans son livre enquête, Julien Chavanes confirme : pour les hommes, « façonnés par une masculinité qui leur a appris à se taire », parler revêt aujourd’hui un coût social moins élevé qu’avant. « Mais ceux qui parlent le font quand les questions de masculinité ont moins d’importance dans leur vie ou que la paternité s’annonce », ajoute le journaliste.
Des récits plus réalistes
Le récent coup de projecteur sur les violences sexuelles subies par les hommes interroge sur les potentiels biais des journalistes qui traitent ces sujets, imprégnés, au même titre que la société, de stéréotypes de genre. Si la fréquence de la couverture médiatique est plus importante que la part réelle des violences sexuelles contre les hommes – qui ne représentaient que 15 % de plaintes de victimes de crimes et délits à caractère sexuel en 20244« Les victimes de violences physiques ou sexuelles enregistrées par les services de sécurité en 2024 », Info rapide no 47, ministère de l’Intérieur, février 2025. –, on peut aussi remarquer que la manière dont chaque histoire est racontée diffère selon le genre de la victime. « Des journalistes considèrent la violence vis-à-vis des femmes comme un fait divers banal et celle envers les hommes comme originale, observe Lucie Wicky. Cette dernière est l’occasion de dire “les hommes aussi”, et d’effacer les dynamiques de genre. »
Lors de l’émission radio « Zoom Zoom Zen » du 9 septembre 2026, le journaliste Matthieu Noël pose une question à Julien Chavanes : « Est-ce plus dur pour un garçon de dire publiquement qu’il a subi des violences sexuelles ? » Si le journaliste rappelle la réalité de « la masculinité empêchante » qui enjoint aux hommes de contrôler et de taire leurs émotions, la sociologue Lucie Wicky précise de son côté que « les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit ».
Dans les médias, ils bénéficient en effet d’une présomption de crédibilité. Claire Ruffio, doctorante en science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la médiatisation du viol, explique que cette distinction est visible sur les plateaux de télévision : « Les hommes sont présentés comme des victimes et quasiment aucun n’est interrompu [ni ne voit ses propos] remis en question, alors que ceux des femmes, même célèbres, sont souvent mis en doute. En outre, on va commenter le corps ou l’attitude d’une fille, et cette question n’est jamais évoquée à propos des garçons. » Romain Lemire, lui-même, s’interroge : « J’ai été accueilli à bras ouverts, mais quand on voit comment Christine Angot s’en est pris plein la gueule [ces vingt dernières années], je me demande comment aurait été reçu le texte si j’avais été une femme. »
« Les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit. »
Lucie Wicky, sociologue
La classe sociale joue aussi sur la réception médiatique. À l’instar des fondateurs de l’association La Parole libérée, les auteurices de livres dont la parole est médiatisée sont pour la plupart issu·es de classes sociales privilégié·es et inséré·es dans des réseaux politiques et culturels influents. Élevé dans les mêmes quartiers aisés du centre de Paris que Camille Kouchner (La Familia grande, Seuil, 2021) ou Vanessa Springora (Le Consentement, Grasset, 2023), Romain Lemire conçoit « que le milieu médiatique se soit plus facilement identifié à des gens comme [eux] trois ». Frédéric Pommier, qui a reçu des milliers de messages depuis la sortie de son livre, estime qu’« être un journaliste respecté dans [son] travail a sans doute ajouté au crédit fait à [sa] parole. » Par ailleurs, les hommes « ont plus facilement accès aux médias, y compris en l’absence de capital médiatique préexistant », observe Claire Ruffio. Dans les cas de viols sur des enfants de moins de 15 ans, 40 % des filles qui témoignent à l’âge adulte sont déjà connues du public au moment de leur médiatisation, tandis que les hommes bénéficiant déjà d’une certaine notoriété ne représente que 6 % de ceux témoignant dans les médias.
Paradoxalement, cette médiatisation de la parole des hommes pourrait aider à rappeler la réalité des violences sexuelles et combattre les croyances fausses liées à la culture du viol. En effet, 30 % des récits médiatiques qui impliquent les femmes concernent des viols commis avec violence par des inconnus alors que, dans les faits, 91 % des femmes connaissent leur agresseur5« Rapport d’information déposé par la délégation de l’Assemblée nationale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes sur le viol », no 721, février 2018.. À l’inverse, Claire Ruffio remarque que, lorsque les journalistes relatent des violences sexuelles commises sur des garçons, « les faits se rapprochent davantage de la réalité statistique. Les médias racontent surtout des viols commis par une connaissance dans une institution (école, église, centre de loisirs) », indique-t-elle. Car, de fait, après la famille, ce sont dans ces cercles de socialisation que s’exercent le plus les violences sexuelles contre les enfants6Enquête en population générale 2020, Inserm-CIASE., l’Église catholique étant l’institution la plus concernée.
Quel engagement féministe ?
Le privilège de genre nourri par les médias est manifeste, mais il ne s’applique pas à toutes les masculinités : lorsqu’ils témoignent de violences sexuelles, les hommes gays sont « moins crus, plus discrédités, voire stigmatisés », affirme Lucie Wicky. « On les soupçonne de l’avoir cherché, comme pour les femmes, avec une inversion de la culpabilité. » D’ailleurs, si Romain Lemire remarque n’avoir souffert d’aucun « sous-entendu ou remise en question », ni reçu aucun message de haters, Frédéric Pommier constate que des commentaires négatifs à son encontre sont parfois « d’une immonde grossièreté homophobe ».
Pour ces hommes victimes, les mouvements MeToo et les lectures féministes représentent souvent une base théorique sur laquelle ils s’appuient, à l’instar de la majorité des victimes qui témoignent dans le livre de Julien Chavanes. « Ces hommes se positionnent de manière moins inégalitaire dans les rapports de genre que l’ensemble des hommes », confirme Lucie Wicky. À la fin de son roman Clément, Romain Lemire adresse des remerciements à près de quarante figures féministes. « Ce n’est pas de la flagornerie, précise-t-il. Tous ces récits individuels qui m’ont précédé se font la courte échelle, et cela fait un récit collectif et politique. » Dans son livre, il raconte avoir ressenti de la « gratitude » en découvrant, en 2020, un collage de rue affirmant que « les garçons sont aussi victimes d’inceste ». Alors qu’il n’avait pas témoigné jusque-là, la vague #MeTooInceste, en janvier 2021, le convainc de parler : « J’ai twitté car ça avait du sens. » Le journaliste Frédéric Pommier indique quant à lui ne pas avoir été porté, au moment de l’écriture, par un élan politique : « Ce n’est que depuis la sortie du livre que j’ai l’impression de participer à un mouvement collectif. »
Si la conscience féministe infuse progressivement la société et touche de plus en plus d’hommes, les combats enfantistes (lire le glossaire) peinent encore à se se faire entendre. Pourtant, un point crucial réunit la très grande majorité des hommes victimes : ils ont subi ces violences lorsqu’ils étaient enfants. Dès le début de son travail de thèse, Lucie Wicky repère cette évidence : « Quand on parle de VSS [violences sexuelles et sexistes] envers les hommes, la domination est avant tout une domination d’âge. » Elle souligne que 80 % des hommes sont victimes avant 18 ans et 50 % avant 12 ans7Sur les 5,4 millions de victimes dans l’enfance, rappelons que 72 % sont des filles (Ciivise)., alors que les femmes continuent d’être exposées aux violences à l’âge adulte, en particulier dans les relations conjugales ou affectives.
82 % des articles de presse sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits.
Dans Derrière les arbres, Frédéric Pommier se fait l’écho de cette réalité en expliquant pourquoi il nomme « garçons » les hommes qu’il rencontre : « Le mot “homme”, quand il s’agit de sexualité, je ne peux pas m’empêcher de l’associer à mes violeurs. Parce qu’au moment des faits, les hommes c’était eux. » Bien qu’il ait opté pour une narration à hauteur d’enfant, il ne relie néanmoins pas ce choix à un engagement enfantiste, pas davantage que Romain Lemire, qui indique ne pas y avoir « consciemment pensé ».
Selon l’étude de Claire Ruffio, cette surreprésentation de la pédocriminalité dont sont victimes les garçons transparaît bien dans les médias : 82 % des articles portant sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits, contre 38 % pour les filles. Pourtant, remarque la politiste, les journalistes ne relèvent pas la dimension adultiste (lire le glossaire) de ces violences : « Les articles consacrés à la domination adulte demeurent marginaux, et ne sont généralement pas en lien avec des affaires de pédocriminalité ou d’inceste. » Peut-être que les réelles avancées dans le traitement médiatique des violences sexuelles arriveront lorsque l’on réalisera enfin que les violences sur les enfants sont le terreau des violences commises et subies à l’âge adulte.



