De Romain Lemire à Frédéric Pommier : les médias favorisent-ils les témoignages d’hommes victimes de VSS ?

L’année 2026 a été marquée par la sortie de plusieurs livres et d’un film traitant des violences sexuelles commises sur les garçons. Contrairement aux femmes, dont la parole est régu­liè­re­ment mise en doute par les jour­na­listes, celle des hommes trouvent souvent beaucoup plus d’échos dans les médias. Analyse de ce phénomène social et politique.
Publié le 21/10/2026

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante, n°24, Grandir, parue en novembre 2026. Consultez le sommaire

Dès leur sortie – à six jours d’écart – en avril 2026, les médias ont fait la part belle aux ouvrages de Romain Lemire et de Frédéric Pommier. Dans Clément (Le Cherche Midi, prix Goncourt du premier roman), le premier raconte l’inceste paternel. Derrière les arbres (Flammarion), signé par le second, dénonce les viols subis à dif­fé­rents âges de son enfance1Le 6 septembre 2026, la cellule inves­ti­ga­tion de Radio France dévoile que deux nouveaux hommes s’apprêtent à porter plainte contre l’un des agres­seurs que Frédéric Pommier accuse – sans le nommer – dans son livre : Joaquim Pueyo, ex-maire d’Alençon et conseiller dépar­te­men­tal de l’Orne..

Romain Lemire qualifie de « mer­veilleuse » la réception de son ouvrage lors d’un entretien pour La Déferlante. Frédéric Pommier constate aussi que son livre a bénéficié d’un « très bon accueil » lorsque nous l’interrogeons. Les deux auteurs ont chacun été inter­viewés à de nom­breuses reprises, et la coïn­ci­dence de ces parutions a également conduit Libération et Le Nouvel Obs à les faire dialoguer.

Quelques mois plus tard, en septembre 2026, les violences sexuelles faites aux garçons sont revenues sur le devant de la scène. D’abord, avec la sortie du film La Frappe, de Julien Gaspar-Oliveri, qui met en scène un garçon tout juste sorti de l’enfance peinant à trouver sa place entre sa sœur, victime comme lui, et leur père agresseur. Ensuite, avec la parution du livre enquête de Julien Chavanes, L’Autre Visage de #MeToo. Une enquête ver­ti­gi­neuse sur les violences sexuelles faites aux hommes. (HarperCollins), dans lequel le jour­na­liste donne la parole à 60 victimes. « L’idée est d’apporter une pierre à l’édifice avec une dimension col­lec­tive et sys­té­mique, nous confiait-il au moment de la parution avant d’ajouter : Les premiers retours sont enthousiastes. »

Trois livres et un film en l’espace de quelques mois : la dernière fois que les violences sexuelles contre les hommes ont connu – toutes pro­por­tions gardées – ce type d’exposition média­tique, c’était en 2016. Cette année-là, l’association La Parole libérée réunis­sait les victimes de Bernard Preynat2Le 16 mars 2020, Bernard Preynat a été condamné à cinq ans de prison ferme pour des agres­sions sexuelles commises sur des dizaines de jeunes garçons, entre 1972 et 1991. Il est mort en 2024., un prêtre pédo­cri­mi­nel protégé par l’Église catho­lique pendant plus de vingt ans. En 2026, France Télévisions a profité de la média­ti­sa­tion renou­ve­lée des violences sexuelles sur les garçons pour proposer gra­tui­te­ment, sur sa pla­te­forme VOD, le film adapté de cette histoire, Grâce à Dieu (réalisé par François Ozon, 2018).

Les prises de parole ont toujours existé du côté des hommes, mais, « comme pour les femmes, on a l’impression de découvrir quelque chose », observe Lucie Wicky, socio­logue autrice d’une thèse soutenue en 2004 et intitulée « Les violences sexuelles subies par les hommes en France : parcours de violences et rapports d’âge ». « Dans les années 1990, des témoi­gnages d’hommes victimes de pédo­cri­mi­na­li­té dans leur enfance sont apparus », mais, souligne-t-elle, leur prise en compte a été freinée par l’affaire d’Outreau3De cette affaire pédo­cri­mi­nelle révélée au début des années 2000, les médias ont plus volon­tiers retenu le fiasco judi­ciaire que les récits des violences pédo­cri­mi­nelles. Lire à ce sujet l’article d’Audrey Guiller, « Outreau, des enfants victimes condamné·es au silence », La Déferlante, no 21, février 2026., avant que « la parole surgi[sse] de nouveau publi­que­ment dans les années 2010 ». Chaque année, un récit vient s’ajouter au précédent. Parmi les plus média­ti­sés : Tais-toi et pardonne de Laurent de Villiers (Flammarion, 2011) ; Tous les frères font comme ça de Laurent Boyet (Hugo Doc, 2017) ; L’Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis (Verticales, 2025). Entre les sorties de ces ouvrages, les discrets #MeTooGay (2021) et #MeTooGarçons (2024) ont ponctué la média­ti­sa­tion de ces violences sur les réseaux sociaux.

Les auteurs des ouvrages cités sont nés entre 1971 et 1984 : ils ont aujourd’hui entre 42 et 55 ans. « Plus les géné­ra­tions sont anciennes, plus la période de silen­cia­tion est longue, et le besoin est fort de faire recon­naître cette violence et de protéger les géné­ra­tions futures », analyse Lucie Wicky. Dans son livre enquête, Julien Chavanes confirme : pour les hommes, « façonnés par une mas­cu­li­ni­té qui leur a appris à se taire », parler revêt aujourd’hui un coût social moins élevé qu’avant. « Mais ceux qui parlent le font quand les questions de mas­cu­li­ni­té ont moins d’importance dans leur vie ou que la paternité s’annonce », ajoute le journaliste.

Des récits plus réalistes

Le récent coup de pro­jec­teur sur les violences sexuelles subies par les hommes interroge sur les poten­tiels biais des jour­na­listes qui traitent ces sujets, imprégnés, au même titre que la société, de sté­réo­types de genre. Si la fréquence de la cou­ver­ture média­tique est plus impor­tante que la part réelle des violences sexuelles contre les hommes – qui ne repré­sen­taient que 15 % de plaintes de victimes de crimes et délits à caractère sexuel en 20244« Les victimes de violences physiques ou sexuelles enre­gis­trées par les services de sécurité en 2024 », Info rapide no 47, ministère de l’Intérieur, février 2025. –, on peut aussi remarquer que la manière dont chaque histoire est racontée diffère selon le genre de la victime. « Des jour­na­listes consi­dèrent la violence vis-à-vis des femmes comme un fait divers banal et celle envers les hommes comme originale, observe Lucie Wicky. Cette dernière est l’occasion de dire “les hommes aussi”, et d’effacer les dyna­miques de genre. »

Lors de l’émission radio « Zoom Zoom Zen » du 9 septembre 2026, le jour­na­liste Matthieu Noël pose une question à Julien Chavanes : « Est-ce plus dur pour un garçon de dire publi­que­ment qu’il a subi des violences sexuelles ? » Si le jour­na­liste rappelle la réalité de « la mas­cu­li­ni­té empê­chante » qui enjoint aux hommes de contrôler et de taire leurs émotions, la socio­logue Lucie Wicky précise de son côté que « les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit ».

Dans les médias, ils béné­fi­cient en effet d’une pré­somp­tion de cré­di­bi­li­té. Claire Ruffio, doc­to­rante en science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spé­cia­liste de la média­ti­sa­tion du viol, explique que cette dis­tinc­tion est visible sur les plateaux de télé­vi­sion : « Les hommes sont présentés comme des victimes et quasiment aucun n’est inter­rom­pu [ni ne voit ses propos] remis en question, alors que ceux des femmes, même célèbres, sont souvent mis en doute. En outre, on va commenter le corps ou l’attitude d’une fille, et cette question n’est jamais évoquée à propos des garçons. » Romain Lemire, lui-même, s’interroge : « J’ai été accueilli à bras ouverts, mais quand on voit comment Christine Angot s’en est pris plein la gueule [ces vingt dernières années], je me demande comment aurait été reçu le texte si j’avais été une femme. »


« Les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit. »
Lucie Wicky, sociologue


La classe sociale joue aussi sur la réception média­tique. À l’instar des fon­da­teurs de l’association La Parole libérée, les auteu­rices de livres dont la parole est média­ti­sée sont pour la plupart issu·es de classes sociales privilégié·es et inséré·es dans des réseaux poli­tiques et culturels influents. Élevé dans les mêmes quartiers aisés du centre de Paris que Camille Kouchner (La Familia grande, Seuil, 2021) ou Vanessa Springora (Le Consentement, Grasset, 2023), Romain Lemire conçoit « que le milieu média­tique se soit plus faci­le­ment identifié à des gens comme [eux] trois ». Frédéric Pommier, qui a reçu des milliers de messages depuis la sortie de son livre, estime qu’« être un jour­na­liste respecté dans [son] travail a sans doute ajouté au crédit fait à [sa] parole. » Par ailleurs, les hommes « ont plus faci­le­ment accès aux médias, y compris en l’absence de capital média­tique pré­exis­tant », observe Claire Ruffio. Dans les cas de viols sur des enfants de moins de 15 ans, 40 % des filles qui témoignent à l’âge adulte sont déjà connues du public au moment de leur média­ti­sa­tion, tandis que les hommes béné­fi­ciant déjà d’une certaine notoriété ne repré­sente que 6 % de ceux témoi­gnant dans les médias.

Paradoxalement, cette médiatisa­tion de la parole des hommes pourrait aider à rappeler la réalité des violences sexuelles et combattre les croyances fausses liées à la culture du viol. En effet, 30 % des récits média­tiques qui impliquent les femmes concernent des viols commis avec violence par des inconnus alors que, dans les faits, 91 % des femmes connaissent leur agresseur5« Rapport d’information déposé par la délé­ga­tion de l’Assemblée nationale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes sur le viol », no 721, février 2018.. À l’inverse, Claire Ruffio remarque que, lorsque les jour­na­listes relatent des violences sexuelles commises sur des garçons, « les faits se rap­prochent davantage de la réalité sta­tis­tique. Les médias racontent surtout des viols commis par une connais­sance dans une ins­ti­tu­tion (école, église, centre de loisirs) », indique-t-elle. Car, de fait, après la famille, ce sont dans ces cercles de socia­li­sa­tion que s’exercent le plus les violences sexuelles contre les enfants6Enquête en popu­la­tion générale 2020, Inserm-CIASE., l’Église catho­lique étant l’institution la plus concernée.

Quel engagement féministe ?

Le privilège de genre nourri par les médias est manifeste, mais il ne s’applique pas à toutes les mas­cu­li­ni­tés : lorsqu’ils témoignent de violences sexuelles, les hommes gays sont « moins crus, plus dis­cré­di­tés, voire stig­ma­ti­sés », affirme Lucie Wicky. « On les soupçonne de l’avoir cherché, comme pour les femmes, avec une inversion de la culpa­bi­li­té. » D’ailleurs, si Romain Lemire remarque n’avoir souffert d’aucun « sous-entendu ou remise en question », ni reçu aucun message de haters, Frédéric Pommier constate que des com­men­taires négatifs à son encontre sont parfois « d’une immonde gros­siè­re­té homophobe ».

Pour ces hommes victimes, les mou­ve­ments MeToo et les lectures fémi­nistes repré­sentent souvent une base théorique sur laquelle ils s’appuient, à l’instar de la majorité des victimes qui témoignent dans le livre de Julien Chavanes. « Ces hommes se posi­tionnent de manière moins inéga­li­taire dans les rapports de genre que l’ensemble des hommes », confirme Lucie Wicky. À la fin de son roman Clément, Romain Lemire adresse des remer­cie­ments à près de quarante figures fémi­nistes. « Ce n’est pas de la fla­gor­ne­rie, précise-t-il. Tous ces récits indi­vi­duels qui m’ont précédé se font la courte échelle, et cela fait un récit collectif et politique. » Dans son livre, il raconte avoir ressenti de la « gratitude » en décou­vrant, en 2020, un collage de rue affirmant que « les garçons sont aussi victimes d’inceste ». Alors qu’il n’avait pas témoigné jusque-là, la vague #MeTooInceste, en janvier 2021, le convainc de parler : « J’ai twitté car ça avait du sens. » Le jour­na­liste Frédéric Pommier indique quant à lui ne pas avoir été porté, au moment de l’écriture, par un élan politique : « Ce n’est que depuis la sortie du livre que j’ai l’impression de par­ti­ci­per à un mouvement collectif. »

Si la conscience féministe infuse pro­gres­si­ve­ment la société et touche de plus en plus d’hommes, les combats enfan­tistes (lire le glossaire) peinent encore à se se faire entendre. Pourtant, un point crucial réunit la très grande majorité des hommes victimes : ils ont subi ces violences lorsqu’ils étaient enfants. Dès le début de son travail de thèse, Lucie Wicky repère cette évidence : « Quand on parle de VSS [violences sexuelles et sexistes] envers les hommes, la domi­na­tion est avant tout une domi­na­tion d’âge. » Elle souligne que 80 % des hommes sont victimes avant 18 ans et 50 % avant 12 ans7Sur les 5,4 millions de victimes dans l’enfance, rappelons que 72 % sont des filles (Ciivise)., alors que les femmes conti­nuent d’être exposées aux violences à l’âge adulte, en par­ti­cu­lier dans les relations conju­gales ou affectives.

82 % des articles de presse sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits.

Dans Derrière les arbres, Frédéric Pommier se fait l’écho de cette réalité en expli­quant pourquoi il nomme « garçons » les hommes qu’il rencontre : « Le mot “homme”, quand il s’agit de sexualité, je ne peux pas m’empêcher de l’associer à mes violeurs. Parce qu’au moment des faits, les hommes c’était eux. » Bien qu’il ait opté pour une narration à hauteur d’enfant, il ne relie néanmoins pas ce choix à un enga­ge­ment enfan­tiste, pas davantage que Romain Lemire, qui indique ne pas y avoir « consciem­ment pensé ».

Selon l’étude de Claire Ruffio, cette sur­re­pré­sen­ta­tion de la pédo­cri­mi­na­li­té dont sont victimes les garçons trans­pa­raît bien dans les médias : 82 % des articles portant sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits, contre 38 % pour les filles. Pourtant, remarque la politiste, les jour­na­listes ne relèvent pas la dimension adultiste (lire le glossaire) de ces violences : « Les articles consacrés à la domi­na­tion adulte demeurent marginaux, et ne sont géné­ra­le­ment pas en lien avec des affaires de pédo­cri­mi­na­li­té ou d’inceste. » Peut-être que les réelles avancées dans le trai­te­ment média­tique des violences sexuelles arri­ve­ront lorsque l’on réalisera enfin que les violences sur les enfants sont le terreau des violences commises et subies à l’âge adulte.

  • 1
    Le 6 septembre 2026, la cellule inves­ti­ga­tion de Radio France dévoile que deux nouveaux hommes s’apprêtent à porter plainte contre l’un des agres­seurs que Frédéric Pommier accuse – sans le nommer – dans son livre : Joaquim Pueyo, ex-maire d’Alençon et conseiller dépar­te­men­tal de l’Orne. ↩︎
  • 2
    Le 16 mars 2020, Bernard Preynat a été condamné à cinq ans de prison ferme pour des agres­sions sexuelles commises sur des dizaines de jeunes garçons, entre 1972 et 1991. Il est mort en 2024. ↩︎
  • 3
    De cette affaire pédo­cri­mi­nelle révélée au début des années 2000, les médias ont plus volon­tiers retenu le fiasco judi­ciaire que les récits des violences pédo­cri­mi­nelles. Lire à ce sujet l’article d’Audrey Guiller, « Outreau, des enfants victimes condamné·es au silence », La Déferlante, no 21, février 2026. ↩︎
  • 4
    « Les victimes de violences physiques ou sexuelles enre­gis­trées par les services de sécurité en 2024 », Info rapide no 47, ministère de l’Intérieur, février 2025. ↩︎
  • 5
    « Rapport d’information déposé par la délé­ga­tion de l’Assemblée nationale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes sur le viol », no 721, février 2018. ↩︎
  • 6
    Enquête en popu­la­tion générale 2020, Inserm-CIASE. ↩︎
  • 7
    Sur les 5,4 millions de victimes dans l’enfance, rappelons que 72 % sont des filles (Ciivise) ↩︎
Sarah Boucault

Journaliste basée en Bretagne, elle s’intéresse aux sujets en lien avec la mort : de la fin de vie au deuil en passant par le domaine funéraire. Titulaire d’un master de Genre, les sujets féministes sont au cœur de ses préoccupations. Voir tous ses articles

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