Elle était au cœur des revendications des associations féministes et enfantistes depuis le procès des violeurs de Mazan fin 2024. La proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles sera finalement débattue par le Parlement à la rentrée 2026, les manifestations massives qui ont fait suite à l’affaire Lyhanna ayant eu raison des réticences du gouvernement.
Issu d’un travail parlementaire transpartisan qui a réuni principalement socialistes et majorité présidentielle, ce texte reprend l’essentiel des 130 mesures élaborées par une coalition d’associations féministes et enfantistes pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux enfants dans tous les secteurs de la société (travail, santé, numérique, justice). Il prévoit entre autres la création d’unités formées aux violences sexuelles dans la police et la constitution de tribunaux des violences sexistes et sexuelles au sein des tribunaux judiciaires et des cours d’appel.
En Espagne, où une loi d’une même envergure a été adoptée en 2004, le nombre de féminicides a baissé d’un tiers. Mais en France, les associations féministes n’ont pour le moment aucune assurance que le texte soit doté d’un budget suffisamment ambitieux. Certaines militantes critiquent en outre une conception aveugle aux inégalités sociales. C’est le cas, par exemple, de Toni-Mathilde Viot, cofondatrice de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique, qui plaide pour la mise en œuvre d’une approche plus intersectionnelle de la loi.
Vous réfutez le qualificatif d’« intégrale » pour cette proposition de loi, pourquoi ?
Alors que les violences contre les personnes LGBTQIA+, en particulier transgenres, mais aussi les femmes racisées et voilées ne cessent d’augmenter, aucun de ses 78 articles ne prévoit de les protéger. Ces personnes vivent des violences spécifiques lorsqu’elles vont chez le médecin, mais aussi au travail, dans les services publics. Ce texte les occulte totalement, à l’exception des mentions relatives aux femmes racisées qui concernent les demandeuses d’asile [qui pourraient bénéficier d’un titre de séjour provisoire le temps que leur plainte soit instruite]. Il est pourtant nécessaire, dans une approche intersectionnelle, de considérer l’entièreté de ces violences pour pouvoir s’attaquer à la racine du problème, c’est-à-dire au rejet patriarcal des corps non virils – ceux des femmes, des enfants, des personnes queers – et des corps non blancs.
Ce texte semble, par ailleurs, traversé d’une obsession à lutter contre la prostitution et la pornographie. Par exemple, l’article 78 prévoit que l’achat de contenus sexuels sur Internet soit sanctionné, ce qui compliquerait l’activité des travailleur·euses du sexe (TDS).
À l’Observatoire du sexisme en politique, nous avions signalé ces points problématiques en 2024, lorsque notre avis sur ce texte a été sollicité, mais nous n’avons pas obtenu qu’il soit modifié. Résultat, la proposition de loi s’intéresse presque uniquement aux femmes cisgenres, hétérosexuelles, blanches et aux enfants, qu’on doit évidemment protéger, mais qui ne constituent pas l’intégralité des victimes du patriarcat.
« Alors que les violences contre les personnes LGBTQIA+ et les femmes racisées ne cessent d’augmenter, rien ne prévoit de les protéger »
C’est donc la vision féministe à l’origine de ce texte que vous désapprouvez et non le concept de loi intégrale ?
Absolument. En refusant d’écouter et d’intégrer le point de vue de celles et ceux qui subissent différemment le poids du patriarcat, les féministes qui ont élaboré ces 130 propositions [initiales] ont voulu imposer leur vision et leurs ambitions de façon hégémonique. Parler à la place des groupes déjà marginalisés, les TDS par exemple, ou se focaliser uniquement sur les problèmes propres aux femmes blanches et bourgeoises revient à reproduire les comportements que l’on dénonce en tant que féministes. C’est un mécanisme semblable qui s’active quand des hommes s’opposent au droit à l’avortement des femmes.
Pour en finir avec les violences masculines et le patriarcat, il va falloir éradiquer les instincts de domination comme ceux-là et laisser les TDS, les femmes noires, les personnes transgenres parler pour elles et eux-mêmes.
Ce texte invisibilise celles et ceux qui seront parmi les premières victimes de la politique du Rassemblement national si Marine Le Pen est élue présidente en 2027. Dans un contexte de montée des extrêmes droites, les premières dispositions d’une loi intégrale devraient porter sur la misogynoire, la transphobie, l’islamophobie… pour protéger les groupes les plus menacés.
Vous désapprouvez également l’approche punitive de cette proposition de loi. Pourquoi n’est-elle pas, à vos yeux, une bonne solution ?
Même si elle instaure des juridictions et des unités de police spécialisées, avec des fonctionnaires formé⋅es aux violences sexuelles, cette proposition de loi intégrale continue de s’inscrire dans une perspective punitive. Elle embrasse le fonctionnement et donc la philosophie patriarcale de la police et de la justice. Deux institutions historiquement pensées selon le point de vue masculin.
Il est évidemment important de former ces fonctionnaires. Cela dit, pour faire cesser les violences, il faudrait que l’objectif final soit non pas de punir les hommes, mais de changer l’ensemble de la société. Une telle évolution doit passer par des modifications culturelles profondes, comme, par exemple, l’instauration d’une justice transformatrice qui vise la modification des structures de pouvoir ayant rendu possible la violence et non par la peur de la sanction qui ne modifie pas les comportements.



