À Nancy, l’hiver commence toujours un peu trop tôt. Sur le city-stade coincé entre les arbres dégarnis et un pont autoroutier qui bourdonne sans fin, il fait déjà nuit et le mercure accuse 2 °C. De chaque côté du terrain, une lampe de chantier portative se charge tant bien que mal d’éclairer la scène. Tous les dimanches, une petite équipe se retrouve pour taper dans le ballon. « L’hiver on joue ici parce qu’il n’y a personne et qu’on est les seul·es à ramener notre éclairage », glisse Théodora, 34 ans, bibliothécaire depuis une dizaine d’années à Nancy, en soufflant dans ses mains pour les réchauffer (les personnes interviewées ont préféré ne pas donner leur nom de famille).
Ce club queer féministe, qui n’a pas encore de nom, existe depuis septembre 2024. Une naissance tardive après des années d’idées lancées à demi-mot et une dernière discussion au Thé Trans, un refuge local pour les personnes trans. Théodora a grandi dans les Vosges et se souvient des nombreuses parties de football improvisées avec son frère et ses cousins : « Il y avait des clubs près de chez moi, mais ça ne m’intéressait pas du tout. C’était un milieu qui me faisait plutôt peur. Ces groupes de footballeurs représentaient une masculinité dont je me méfiais, avec un culte de la virilité. »

Il y a dix ans, elle a rencontré Nahid, 28 ans, dans le milieu militant nancéien. C’est à la suite de leurs discussions qu’est venue l’idée de créer ce club. Après quelques années passées dans le sud de la France, Nahid revient en Lorraine pour reprendre des études de théologie à Metz. « C’était le bon moment pour se lancer », raconte Théodora. Nahid a commencé le football enfant, « en tant que petite fille, avec toutes les difficultés que ça implique pour s’intégrer ». Il a déserté les terrains à l’adolescence, puis les a retrouvés à Marseille, dans un club queer. « C’était aussi une manière de réparer quelque chose de l’enfance au sujet du sport, qui a parfois été difficile », ajoute-t-il. Il y a deux ans, Théodora lui rend visite et participe à un entraînement du Drama Queer FC – la team queer-trans-féministe marseillaise. « C’est là que je me suis dit qu’on pourrait faire la même chose à Nancy, se souvient-elle. Il manquait un espace sportif dans lequel on pouvait se sentir nous-mêmes. »
Ces équipes s’inscrivent dans un mouvement apparu dans les années 2010, observe Alison Hernandez-Joset, doctorante au Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L‑Vis, université Lyon 1), autrice d’une thèse sur l’usage de la pratique footballistique au sein des mouvements féministes et queers contemporains. « À Paris, il y a eu des premières initiatives féministes, menées par des personnes trans, lesbiennes, queers, qui ont duré quelques mois. D’autres ont duré bien plus longtemps, comme Les Dégommeuses, nées en 2012 », résume-t-elle (lire l’encadré plus bas). Depuis, ces équipes se sont multipliées, surtout après la Coupe du monde féminine de 2019, largement diffusée en clair à la télévision.
« On te laisse rater »
Couvert·es de la tête aux pieds, six courageux·ses arrivent au compte-gouttes ce soir-là. Le froid a un peu réduit les effectifs. Cet été, elles et ils étaient jusqu’à vingt à courir dans l’herbe du parc de la Pépinière, le plus grand de Nancy. L’entraînement n’a pas encore commencé que Baptiste, 27 ans, enchaîne déjà les dribbles et les tirs. « Défenseur gauche », annonce-t-il pour se présenter, avec son maillot du Clapton FC (un club londonien antifasciste et ouvert aux personnes LGBTQIA+) sur le dos. La messe est dite. Son jeu de jambes révèle ses années d’expérience. Baptiste a subi « l’ambiance mascu » des vestiaires, jusqu’à ce qu’il rejoigne une équipe de football libertaire strasbourgeoise. D’un espace empreint de virilité où fusent les blagues lourdes, il est passé à un collectif où « on s’attache autant à déconstruire le jeu qu’à remettre en cause la masculinité normée ». Récemment arrivé à Nancy pour enseigner la philosophie, il voulait retrouver une équipe « safe, inclusive et LGBTQIA+ ». Avec, derrière, une envie de réinvestir le football et de « s’attaquer à un sport attaché à son phallus symbolique, où il y a encore un vrai tabou sur la question de l’homosexualité », lâche-t-il en tapant ses crampons sur le synthétique gelé.
Une trentaine de clubs féministes en France
La Caillasse FC, Vaginantes 44, les Camionneuses, Doigt O But, les Footeureuxses, Butch de France, Les Hijabeuses, Queer Amann FC, Les 103 Mouillettes… L’inventivité des noms est un bon marqueur de la vitalité des clubs de foot queers et féministes en France. La chercheuse Alison Hernandez-Joset, autrice d’une thèse sur la pratique footballistique au sein des mouvements féministes et queers contemporains, a recensé pas moins de trente clubs en France. L’initiative de l’équipe queer de Nancy s’inscrit dans ce mouvement que l’on observe dans tout l’Hexagone depuis une dizaine d’années. À Paris, les pionnières restent les Dégommeuses, cofondées par Cécile Chartrain, militante féministe et LGBTQIA+ et porte-parole du club. En 2022, lors des 10 ans du club, elle annonçait « autour de 90 adhérent·es » avec presque autant de personnes en liste d’attente, faute de pouvoir accueillir tout le monde aux entraînements. Mais la capitale n’est plus le seul terrain de jeu. Caen, Marseille ou Lyon ont aussi participé à ouvrir la voie à une nouvelle génération de clubs inclusifs. Le phénomène ne se cantonne plus aux grandes métropoles. « C’est encore quasi uniquement urbain, mais on n’est plus seulement à Paris ou Lyon », analyse Alison Hernandez-Joset. Des villes moins peuplées, comme Nancy, entrent dans le jeu.
Le collectif est autogéré et les décisions se prennent souvent le dimanche, après les entraînements. Pas de groupe WhatsApp ni de présence sur les réseaux sociaux. « On fonctionne ainsi parce que des personnes n’ont pas de smartphone », explique Théodora. Pas de capitaine non plus. « Certes, j’ai plus d’implications et de responsabilités que d’autres, admet Théodora. Cela me donne aussi certainement plus de pouvoir, mais pour moi ce n’est ni idéal ni une fin en soi. » Si elle se charge d’annoncer les dates d’entraînement, d’apporter le matériel ou de prévenir si la pluie force l’annulation, le collectif bat au rythme d’une responsabilité partagée dans le déroulé des entraînements. « Il y a une personne qui anime l’échauffement, une autre les exercices… Ça tourne d’une semaine à l’autre », détaille-t-elle. L’inscription est gratuite, la mixité « évolutive et choisie ».
Au départ, les fondateur·ices avaient imaginé une équipe sans hommes cis hétéros. Mais elles et ils ont vite constaté que l’espace public a ses propres règles. « Comme on joue dehors, on ne peut pas contrôler l’accès aux lieux, poursuit la bibliothécaire. Ça a suscité quelques discussions au début, sur comment continuer à rester fidèles à nos principes. » Le collectif a trouvé un compromis : rester un espace sûr et inclusif, mais avec une mixité plus souple et négociée. « Et finalement, ça permet de belles rencontres », conclut-elle. Esmatullah est un exilé afghan. Arrivé en France après le retour au pouvoir des talibans (en 2021), il a découvert le club cet été grâce à des ami·es commun·es. En Afghanistan, il a longtemps joué en club. Ici, sur le terrain, il retrouve une familiarité rassurante et le plaisir de voir l’équipe progresser avec lui.
D’autres n’avaient jamais foulé un terrain avant d’atterrir dans le collectif. Camille*, 28 ans, boxeuse dans un club fédéral – affilié à une fédération sportive officielle, avec des licences, compétitions et règlements stricts –, voulait faire du sport dans un espace avec plus de femmes et de personnes queers. « L’ambiance me fait revenir, plus que le foot », confie l’étudiante emmitouflée dans un bomber kaki. Bonnet vissé sur le crâne et keffieh autour du cou, Steven travaille dans l’économie sociale et solidaire. À 37 ans, il n’avait jamais touché un ballon avant septembre. « J’avais envie de dépasser mon a priori sur le foot, avoue-t-il. Et de reprendre l’espace public à plusieurs. » Ce qu’il retient surtout, c’est la bienveillance qui règne. « Je ne suis pas très adroit, donc ça arrive que je tire trop fort sur quelqu’un ou qu’on se marche sur les pieds, reconnaît-il en riant, mais ça n’est jamais un lieu de moqueries ou de supériorité. » Pour Camille, c’est la même chose : « On te laisse rater, on t’explique, on te montre. »

À 19 heures passées, Luni*, la cadette du club, débarque en skate, chevelure blond platine et coupe mulet qui lui rebondit sur les épaules. Elle a 22 ans et étudie la communication au Centre européen universitaire. « Ça fait un moment qu’on t’a pas vue ! », lui lance-t-on depuis le terrain. Elle rigole, le sourire contagieux. Plus jeune, elle a joué dans une équipe mixte, « mais c’était horrible, les garçons ne faisaient jamais la passe ». Elle finit par retrouver le plaisir du jeu dans une équipe féminine allemande « très hétéroclite ». En arrivant à Nancy, elle envisageait d’intégrer un club fédéral pour s’entraîner régulièrement. C’est dans le club queer féministe qu’elle a finalement pris ses quartiers. « C’est dur de faire vivre une équipe comme celle-ci, donc je pense que c’est mieux de s’y investir pour rendre accessible le foot à des minorités », explique-t-elle, mains dans les poches. Alison Hernandez-Joset résume ainsi : « Beaucoup de personnes adorent jouer, mais en ont été empêchées dans l’enfance, l’adolescence, ou même à l’âge adulte. Notamment les personnes trans ou lesbiennes. Créer une équipe queer féministe, c’est répondre au besoin d’un football où elles n’ont pas à se justifier d’exister. »
Lutter sur le terrain
L’échauffement commence doucement, mené par Luni. Les joueuses et les joueurs alignent pas chassés et extensions de jambes. En cercle, chacun·e passe la balle à son voisin ou sa voisine. Puis Baptiste prend le relais avec des exercices de mobilité. « C’est un entraînement adapté aux trentenaires ! », lâche-t-il, hilare. Pendant que les autres continuent de mouliner des hanches, le prof de philo installe deux rangées de plots jaunes avec une précision approximative. Réparti·es en deux équipes, les six présent·es s’élancent dans un exercice de vitesse où chacun·e zigzague entre les plots avant de revenir en sprintant. Théodora, avec son maillot de foot rose et noir FC Palestina, joue la commentatrice sportive. « On peut dédier ce match aux 13 jeunes Palestiniens tués le 18 novembre par un bombardement israélien », propose-t-elle. Pour distinguer les équipes, trois d’entre elles et eux enfilent des chasubles orange floquées « Free Palestine » en lettres noires, estompées à force de lavages.
Malgré les écarts de niveau, difficile de savoir qui débute. Les plus aguerri·es ralentissent pour aider et les novices accélèrent pour suivre. Dans ce joyeux bazar, on se félicite bruyamment pour un contrôle de balle approximatif, un tir raté, une passe décisive. Il y a quelques mois, l’équipe a participé à un tournoi organisé à Strasbourg par un autre club queer, les Footeureuxses, et à un tournoi solidaire pour la Palestine organisé par l’Association France Palestine solidarité à Nancy. Mais le collectif n’a pas pour ambition de devenir un club de compétition. Ici, on réfléchit davantage à la manière de jouer pour que chaque corps trouve sa place, on insiste sur l’attention au consentement et au soin collectif. Les joueuses et les joueurs refusent le modèle viriliste par défaut. Parce que le terrain est un espace politique autant que sportif. « Ces équipes réfléchissent différemment à la compétition. Elles se demandent si la victoire est vraiment l’objectif, observe la doctorante Alison Hernandez-Joset. Souvent, elles ont un entraînement, un match, une réunion politique et une manif dans la même semaine. C’est une pratique sportive et militante. »

À la fin du match, les mains sont frigorifiées et les joues écarlates. Esmatullah sort de son sac un gâteau, un thermos de thé fumant et des gobelets en carton. « On a envie de rester jusqu’au bout de la nuit », souffle Steven. Là, autour du cake, adossé·es au grillage froid, on parle aussi des tensions internes, que personne n’ignore. Être un club queer et féministe, c’est aussi se questionner pour éviter de reproduire les dominations comme le racisme, le classisme, ou l’exclusion des personnes en situation de handicap.
Le collectif n’a pas vraiment idée de ce à quoi il ressemblera dans quelques années. Il pourrait se doter d’un nom officiel, de maillots d’équipe, se développer en taille ou bien rester une petite cellule telle qu’il est aujourd’hui. L’avenir pour ce genre d’équipes, selon Alison Hernandez-Joset, ne passera pas par la Fédération. « Ces équipes n’ont pas spécialement envie d’intégrer le milieu fédéral, explique-t-elle. L’enjeu, c’est de consolider un réseau, de pérenniser les initiatives, d’en créer d’autres. L’objectif n’est pas de changer la FFF [Fédération française de football], mais de proposer un autre football. » Sur le city-stade, chacun·e acquiesce : ce n’est pas sur la scène internationale qu’elles et ils veulent agir. « On a déjà un impact pour les gens qui viennent, et c’est le plus important », résume Luni. Dimanche prochain, rendez-vous au même endroit. Pas seulement pour jouer, mais pour continuer cette petite révolution du ballon rond. Pour un football plus inclusif où chacun·e trouve sa place. •
* Les prénoms suivis d’une astérisque sont des pseudonymes.



