« Face à l’extrême droite, il faut opposer un refus, mais surtout des solutions utiles »

Au lendemain d’un scrutin municipal dans lequel la gauche est apparue plus divisée que jamais et à un an d’une élection pré­si­den­tielle sur laquelle plane le danger de l’extrême droite, comment nous remo­bi­li­ser ? Éléments de réponse avec Yasmine Souidi, Sarah Durieux et Toni Mathilde Viot, trois mili­tantes anti­ra­cistes et féministes.
Publié le 26/03/2026

Selon Yasmine Souidi, militante mar­seillaise, les questions fémi­nistes et éco­lo­giques n’ont pas suf­fi­sam­ment été débattues pendant la campagne des muni­ci­pales. Ici lors de la marche féministe du 8 mars, à Paris. Crédit photo : Xosé Bouzas/Hans Lucas. 

Découvrez le numéro 21 de La Déferlante, « Obtenir justice », paru en février 2026. Consultez le sommaire !

👁️ Un regard féministe sur les élections 4/4

Depuis quatre semaines, à travers des entre­tiens, des analyses et des repor­tages, nous inter­ro­geons les dis­cri­mi­na­tions et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale. Après le second tour des muni­ci­pales, la news­let­ter de La Déferlante vous propose de faire le bilan avec des lunettes féministes.

Ces dernières semaines, dans de nom­breuses villes de France, les fractures de la gauche ont gravement mis en péril les muni­ci­pa­li­tés, faisant peser sur les droits des personnes étran­gères, racisées, LGBTQIA+ ou encore sur les femmes une menace imminente. Si par endroits, comme à Paris et à Marseille, les électeurs et élec­trices ont fait barrage dans les urnes et permis aux listes d’union de la gauche de sauver les meubles, dans de nom­breuses villes, les divisions du camp pro­gres­siste ont contribué à faire gagner la droite et l’extrême droite. Le Rassemblement national conquiert ainsi 14 communes dans le Pas-de-Calais et s’installe confor­ta­ble­ment dans le sud de la France : à Nice (350 000 habitant⋅es), à La Seyne-sur-Mer (63 000 habitant⋅es), à Carcassonne (46 000 habitant⋅es), ou encore à Cagnes-sur-Mer (50 000 habitant⋅es).

Pour analyser cet échec, mais également pour en tirer des leçons poli­tiques en vue de la prochaine pré­si­den­tielle, nous avons demandé à trois mili­tantes de revenir sur cette élection et de nous partager leurs pistes d’action pour 2027. Yasmine Souidi est cheffe d’entreprise à Marseille et membre de Forces vives, un collectif d’associations qui se mobi­lisent dans les quartiers nord de la ville. Elle figurait en position non éligible sur la liste insoumise des 9e et 10e arron­dis­se­ments. Sarah Durieux est militante féministe, spé­cia­li­sée dans les mobi­li­sa­tions citoyennes et autrice de l’essai Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025). Toni Mathilde Viot, également militante féministe et consul­tante, plaide en faveur d’une redé­fi­ni­tion anti­ra­ciste, féministe et éco­lo­giste des mou­ve­ments poli­tiques. Elle est l’autrice de L’homme politique, moi j’en fais du compost (Stock, 2022).

Ces trois entre­tiens ont été réalisés sépa­ré­ment le 24 mars 2026, par téléphone.

Pour commencer, que retenez-vous de cette séquence des muni­ci­pales 2026 ?

YASMINE SOUIDI : J’ai ressenti un vrai sentiment d’urgence face à la bana­li­sa­tion des idées d’extrême droite. Je note aussi que la coexis­tence de plusieurs listes de gauche au premier tour, qui a beaucoup été critiquée, a en réalité permis de mobiliser davantage, en suscitant de l’intérêt, en créant du débat chez les citoyen⋅nes, par exemple chez des personnes comme moi, à Marseille, qui ne se seraient jamais engagées pour la liste du maire sortant [Benoît Payan, Union de la gauche], mais l’ont fait pour une liste posi­tion­née plus à gauche [celle du candidat de La France insoumise, Sébastien Delogu]. En revanche, je regrette que certains sujets, comme le féminisme et l’écologie, aient été peu débattus dans cette campagne. Enfin, voir l’extrême droite gagner du terrain dans certains quartiers de Marseille rend le bilan forcément douloureux.

SARAH DURIEUX : Moi, je suis frappée par le décalage entre l’opportunité politique que repré­sen­tait l’élection – recon­qué­rir l’électorat en fondant la campagne sur la proximité – et ce que les partis en ont fina­le­ment fait : une répé­ti­tion générale de la pré­si­den­tielle de 2027, sur laquelle ont été projetés des enjeux poli­tiques nationaux. Les partis se sont dés­in­té­res­sés des enjeux locaux, comme le logement, les services publics, l’écologie, sur lesquels la gauche a pourtant beaucoup à proposer… Notre camp est passé à côté de son objectif, qui était de recréer de la confiance politique à partir des ter­ri­toires. J’ai le sentiment d’un rendez-vous manqué.

TONI MATHILDE VIOT : Les débats à gauche ont fina­le­ment très peu porté sur les idées ou les pro­po­si­tions concrètes, car les pro­grammes des dif­fé­rentes for­ma­tions étaient proches. Par consé­quent, la conflic­tua­li­té politique s’est déplacée sur le terrain des invec­tives et des accu­sa­tions lourdes, violentes, parfois per­son­nelles. Par exemple, quand plusieurs figures du Parti socia­liste ont laissé entendre, fin février, que La France insoumise (LFI) avait une res­pon­sa­bi­li­té dans la mort de Quentin Deranque. Ou, dans le sens inverse, quand la candidate LFI à Paris, Sophia Chikirou, a mis en cause la res­pon­sa­bi­li­té de son rival socia­liste Emmanuel Grégoire dans les affaires de pédo­cri­mi­na­li­té touchant le secteur péri­sco­laire dans la capitale.

Quels sont, d’après vous, les ensei­gne­ments que la gauche doit tirer de ce scrutin ?

YASMINE SOUIDI : La première leçon, c’est que la stratégie du barrage répu­bli­cain ne suffit plus à mobiliser. La seconde, c’est que si on ne propose pas un projet désirable, les gens vont continuer à se dés­in­té­res­ser de la politique. Il faut que les candidat⋅es repartent des besoins du terrain et que soient créés des espaces d’échanges citoyens afin d’impliquer les habitant·es dans la cocons­truc­tion des poli­tiques publiques locales. Par exemple, dans les quartiers popu­laires, il est possible de mobiliser autour des enjeux de logement, de l’accès aux droits, des violences faites aux femmes… L’écologie peut aussi être un levier fort, car elle permet de ras­sem­bler des publics très dif­fé­rents autour d’un même ter­ri­toire. Aujourd’hui, les débats sur ces sujets sont trop souvent remplacés par des querelles poli­ti­ciennes, ce qui invi­si­bi­lise les vrais enjeux et décourage les citoyen⋅nes.

SARAH DURIEUX : Il faut décen­tra­li­ser la démarche politique de manière radicale. Les partis doivent se posi­tion­ner en soutien aux dyna­miques locales exis­tantes, plutôt que chercher à mettre la main sur des villes ou des cir­cons­crip­tions en inves­tis­sant des can­di­da­tures sans réel ancrage, parfois même contre l’avis de leurs propres groupes locaux. Car tout cela crée de la défiance et affaiblit les campagnes. Par ailleurs, il faut que nous gagnions en autonomie en tant que mouvement social. Pas pour rompre avec les partis, mais pour clarifier les intérêts : les asso­cia­tions, les syndicats, les col­lec­tifs ne militent pas pour la victoire d’une formation partisane, mais pour des objectifs poli­tiques. Il est néanmoins possible de tra­vailler ensemble quand nos intérêts convergent [lire à ce sujet notre reportage à Calais].


« Passer à l’action est une manière de recréer du collectif, notamment dans les ter­ri­toires où les gens se sentent abandonnés »

Yasmine Souidi, militante féministe et antiraciste


TONI MATHILDE VIOT : Cette séquence politique a révélé la manière dont les partis « fabriquent » leurs cadres diri­geants. Pour accéder aux res­pon­sa­bi­li­tés au sein de leur orga­ni­sa­tion, il faut souvent être un « bon soldat », sans distance ni auto­cri­tique, et ne pas remettre en cause la ligne dominante. Ces règles tacites pro­duisent des orga­ni­sa­tions où la parole interne est très contrainte. Résultat : les débats sont déplacés à l’extérieur, sous forme de guerres d’appareil sur­mé­dia­ti­sées, souvent décon­nec­tées des enjeux réels, dont le but final est uni­que­ment l’hégémonie de chaque parti. Ce système empêche une véritable dis­cus­sion sur l’intérêt général.

Et main­te­nant, à un an de l’élection pré­si­den­tielle de 2027, comment fait-on avancer les idées fémi­nistes, anti­ra­cistes et éco­lo­gistes ? Comment barre-t-on la route à l’extrême droite ?

YASMINE SOUIDI : Il faut passer à l’action. Concrètement, ça veut dire lancer des projets locaux, même modestes, et apprendre de nos erreurs tout en faisant. Par exemple, Forces vives, le collectif d’associations dont je fais partie à Marseille, va bientôt accom­pa­gner la création d’un lieu d’accueil pour les femmes victimes de violences conju­gales. Nous soutenons également la création d’un syndicat des asso­cia­tions de proximité. L’idée, c’est d’expérimenter, d’évaluer, puis de repro­duire ce qui fonc­tionne. On ne sera jamais tous et toutes d’accord sur tout, mais on peut se retrouver sur des actions concrètes. C’est aussi une manière de reprendre confiance et de recréer du collectif, notamment dans des ter­ri­toires où les gens se sentent aban­don­nés. Face à l’extrême droite, il faut opposer non seulement un refus, mais surtout des solutions visibles et utiles.

SARAH DURIEUX : Nous devons recons­truire des alliances solides dans la société civile. Je ne parle pas forcément de conver­gence des luttes, car c’est une position souvent un peu théorique, mais de coa­li­tions opé­ra­tion­nelles au sein des­quelles on sait avec qui on est d’accord, d’une part, et avec qui on peut s’allier contre certaines menaces, d’autre part. Ensuite, il y a un enjeu de méthode : il faut déve­lop­per un véritable savoir-faire orga­ni­sa­tion­nel – former et auto­no­mi­ser les citoyen⋅nes, construire un maillage ter­ri­to­rial solide, tout en repensant nos pratiques mili­tantes. Un projet éman­ci­pa­teur ne peut pas repro­duire des logiques de domi­na­tion en interne. Il faut intégrer à nos luttes les impé­ra­tifs de soin, de non-violence et apprendre à dis­tin­guer les rapport de force des violences. Sinon, on épuise les gens, on exclut et on fragilise nos propres luttes.

TONI MATHILDE VIOT : De mon côté, je dirais qu’il faut sortir du récit héroïque ou spec­ta­cu­laire de la politique pour sim­ple­ment la consi­dé­rer comme un outil de gestion col­lec­tive, une sorte de to-do list, dont l’objectif est de trans­for­mer le réel plutôt que de produire de la mise en scène. Ensuite, on doit assumer et encou­ra­ger les dis­si­dences internes aux partis, notamment les voix fémi­nistes, en les soutenant acti­ve­ment, y compris depuis l’extérieur. Enfin, on peut déve­lop­per des formes d’intervention citoyenne* : pointer col­lec­ti­ve­ment les dérives, utiliser l’humour, la critique col­lec­tive pour dégonfler les logiques viri­listes et de sur­en­chère. Tout cela permettra de réins­crire la conflic­tua­li­té dans un cadre sain, où elle sert à produire du débat et non à détruire.

* Toni Mathilde Viot, comme Sarah Durieux, fait partie des ini­tia­trices de l’initiative citoyenne euro­péenne « Ma voix, mon choix », qui est parvenue à imposer à la Commission euro­péenne un système de garantie d’accès à l’avortement à l’échelle de l’Union européenne.

Coline Clavaud-Mégevand

Journaliste indépendante spécialisée dans les questions d’identité et les dynamiques militantes (féminisme, antiracisme, extrême droite...), elle écrit aussi des enquêtes sur les médias et les violences sexistes et sexuelles dans l'industrie du divertissement, notamment le mouvement MeTooStandUp. Voir tous ses articles

Obtenir justice

Découvrez le numéro 21 de La Déferlante, « Obtenir justice », paru en février 2026. Consultez le sommaire !