En janvier 2026, responsables politiques et médias français sonnaient l’alarme : la vitalité démographique pluridécennale du pays, qui contrastait avec celle des pays voisins, était en train de s’étioler. En 2025, le nombre d’enfants par femmes était le plus faible depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Parmi les causes avancées, l’anxiété liée à la multiplication des crises de toute nature, la cherté du logement ou le manque de structures de garde pour les jeunes enfants. Mais les conditions sociales de la gestation humaine n’étaient jamais questionnées : de fait, souvent perçue comme une expérience supposée naturelle pour les femmes cisgenres, la grossesse – ou gestation humaine – est rarement envisagée avec un regard critique.
Pourtant, les théoriciennes de l’émancipation des femmes ont pensé de longue date ce qu’elles appellent le travail reproductif : c’est-à-dire, l’ensemble des tâches qui consistent à mettre au monde des enfants, à en prendre soin et à les éduquer, et qui sont effectuées en majorité par des femmes, la plupart du temps gratuitement.
À l’intérieur de ce sujet, quelle valeur accorder au travail gestationnel proprement dit ? C’est l’une des questions auxquelles répondent les dispositifs légaux et marchands organisant, dans plusieurs pays, la gestation pour autrui (GPA). Cette technique procréative1Dans une grande majorité des cas de GPA, la pratique consiste à transplanter un embryon issu d’une fécondation in vitro (FIV) à partir d’ovocytes et de spermatozoïdes des parents d’intention ou de donneur·euses. consiste à distinguer une personne gestatrice, dite « femme porteuse », qui porte le fœtus jusqu’à la naissance, de la ou des personnes qui élèveront l’enfant mis au monde. Mise en œuvre dans le cadre d’une économie capitaliste mondialisée caractérisée par les inégalités de genre autant que les dynamiques postcoloniales, la GPA est très débattue au sein des mouvements féministes, et rejetée, pour des raisons diverses, par la quasi-majorité des partis politiques.
Au-delà du sujet polémique de la GPA, il apparaît légitime de réfléchir aux modalités qui permettraient la reconnaissance du travail gestationnel, en prenant nos distances avec le registre affectif – celui de l’amour, du don de soi – fréquemment mobilisé pour dépolitiser la question.

Clémence Clos
Maîtresse de conférences en sciences économiques à l’université de Grenoble, spécialisée en économie du travail et économie féministe, elle a orienté ses recherches sur la question de la gestation pour autrui, en particulier sur les théories du travail de gestation. Plus récemment, ses travaux portent sur le rapport social de reproduction comme manière d’articuler gestation et capitalisme.

Elsa Boulet
Sociologue en postdoctorat à l’université de Rouen Normandie. Sa thèse, qui étudie la grossesse comme une activité sociale mettant en jeu des normes et des prescriptions particulières, a reçu en 2021 le prix du GIS Institut du genre. Spécialiste du genre, elle travaille sur la santé et la médecine, ainsi que sur le travail rémunéré et le travail domestique.

Johanna-Soraya Benamrouche
Militante antivalidiste et postcoloniale, elle est cofondatrice de Féministes contre le cyberharcèlement et de l’Observatoire féministe des violences médicales. Elle a codirigé avec Eva-Luna Tholance l’ouvrage collectif Venir au monde. Autonomie, dignité et luttes pour une justice reproductive (éditions Trouble, 2025).
Les féministes ont beaucoup investi la question de la rémunération du travail domestique, mais pas celle de la gestation. Pourquoi ?
Elsa Boulet Notre société a longtemps pensé la maternité, et a fortiori la grossesse, comme l’essence de la féminité. Cela a suscité une méfiance légitime chez de nombreuses féministes : les femmes ont tellement été ramenées à leur corps, à une naturalisation de leur place sociale, que la maternité est devenue un objet suspect. Elle a surtout été analysée comme une contrainte, voire une forme de soumission. Pourtant, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des luttes féministes et ouvrières importantes ont été menées au nom de la maternité pour obtenir à la fois des mesures en faveur des femmes les plus pauvres (des soins gratuits, des allocations d’allaitement, un congé de maternité), et des droits, notamment celui de voter. Ces mobilisations visaient l’émancipation des femmes, même si, dans certains cas, il s’agissait d’une vision bourgeoise de la citoyenneté et de la famille. Elles ont été largement oubliées aujourd’hui, à l’heure où l’on associe facilement les revendications autour de la maternité à des positions conservatrices.
Clémence Clos Oui, les milieux militants féministes se sont longtemps construits contre l’injonction à être mère – on pense au développement de mouvements féministes pour l’IVG –, et la maternité reste bien souvent un angle mort des luttes. Quand elle est pensée, la gestation n’est pas décorrélée de la maternité, ce qui rend d’autant plus difficile de construire des luttes politiques sur la question.
Qui a fait émerger l’idée de la grossesse comme travail et qu’en pensez-vous ?
Elsa Boulet Ce sont les féministes matérialistes des années 1970–1980, comme Paola Tabet, Colette Guillaumin ou Anne-Marie Devreux. Leur postulat est que, si on définit le travail comme la mise en œuvre de capacités corporelles, cognitives et émotionnelles spécifiques, alors la gestation correspond pleinement à cette définition. Gérer un parcours de soins, surveiller son propre corps et aménager son quotidien… c’est du travail. Dans ma perspective, inspirée de ces autrices, c’est un travail domestique : un travail réalisé au titre d’un lien personnel, non rémunéré et dont le temps n’est pas comptabilisé, tel que le définit la féministe matérialiste Christine Delphy. Celle-ci a insisté sur l’importance de réfléchir aux conditions sociales d’organisation du travail, qu’on s’intéresse au travail rémunéré ou à celui qui est réalisé gratuitement par les femmes au sein des foyers.
Clémence Clos Je souscris à l’idée de la grossesse comme travail, mais je préfère toutefois parler de rapport social de reproduction, comme l’anthropologue italienne Paola Tabet. Cette formule replace la gestation dans un contexte : celui de la société capitaliste, au sein de laquelle on organise ensemble des façons de produire les enfants. Cette organisation pourrait être différente, et elle l’a déjà été, comme l’histoire de l’esclavage le montre : la production des êtres humains prenait alors la forme d’une mise en reproduction forcée, dans le but d’obtenir de la main‑d’œuvre.
Ce qui est frappant, c’est que le travail domestique n’est souvent pas reconnu comme tel par les femmes elles-mêmes. Une femme que j’ai interviewée n’a utilisé le mot « travail » pour désigner le fait de s’occuper d’un enfant que lorsqu’elle a évoqué le fait que son conjoint allait devenir père au foyer pendant quelque temps. Quant à la grossesse, la sociologue Anne-Marie Devreux citait déjà, à la fin des années 1980, des femmes salariées qui refusaient de dire qu’elles effectuaient un « double travail » : « Je ne travaille pas, je produis la vie. » Ce discours tend à se fragiliser, mais il existe toujours.
Johanna-Soraya Benamrouche Oui, la grossesse est un travail, mais nous ne le faisons pas toutes dans les mêmes conditions. Non seulement elle correspond à une période de mise en grande vulnérabilité physique et psychique, mais en plus, elle est traversée par des rapports de classe, de race et de genre. Les souffrances de la grossesse ne sont pas perçues de la même façon selon qui les exprime : une femme racisée, précaire, sans papiers, rom… verra sa parole biologisée, disqualifiée. Quand une personne ainsi vulnérabilisée exprime une inquiétude ou demande de l’aide, cela peut conduire à l’intervention des institutions, à une suspicion de « mauvaise maternité », voire au placement abusif de ses enfants, qu’ils soient à naître ou déjà né·es.
Le congé maternité existe pour la fin de la gestation et le début du post-partum. Mais, sauf pathologie, il ne couvre pas la période allant de la conception jusqu’au huitième mois de grossesse. Comment l’expliquer ?
Johanna-Soraya Benamrouche Cette absence de reconnaissance s’inscrit dans la longue histoire de naturalisation de la maternité. Le travail gestationnel est pensé comme relevant du don, voire du devoir féminin. Mais ce ne sont pas toutes les femmes qui sont sommées d’accomplir un tel devoir. Il y a une violence structurelle qui vise à empêcher certaines personnes de faire famille : quand on est une personne handicapée, par exemple, penser sa parentalité implique un parcours semé d’obstacles et de discriminations. Les mères handicapées sont scrutées, jugées défaillantes, parfois signalées à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). On observe aussi des placements abusifs quand des mères, notamment racisées, dénoncent les violences du père de leur enfant.
Clémence Clos Toutes les femmes ne sont en effet pas égales face au travail de gestation : pour certaines, il est forcé, contraint. Pour d’autres, il peut être choisi, tout comme le moment de l’effectuer. Par ailleurs, la gestation est isolée du reste du travail reproductif, c’est-à-dire de l’ensemble du travail qui est nécessaire à la reproduction de la force de travail : elle en est seulement envisagée comme l’aspect biologique. Or, la gestation est aussi une activité sociale, contenue dans le rapport social de reproduction.
Elsa Boulet Ce découpage invisibilise aussi l’avant-grossesse. Aujourd’hui, faire un enfant implique souvent tout un ensemble de tâches en amont : arrêter la contraception, organiser son calendrier, faire des examens médicaux, évaluer sa fertilité… Ce sont des activités mentales, corporelles, émotionnelles, donc du travail. Et si des formes de maîtrise de la fécondité, comme le retrait ou l’abstinence, ont toujours existé dans nos sociétés et impliquaient une intentionnalité ou une action des hommes, la médicalisation moderne a centralisé la contraception sur les femmes et augmenté leur travail reproductif – même si elle reste une conquête féministe majeure.
Peut-on envisager une rémunération de ce travail gestationnel, y compris dans les moments où il est, comme dans l’avant-grossesse, particulièrement invisibilisé ?
Clémence Clos Rémunérer la gestation pose une question juridique et politique très lourde, que cristallise le débat autour de la gestation pour autrui (GPA) : qu’est-ce qu’on paie exactement ? Ou plutôt – dans la mesure où, dans les pays où la GPA est autorisée, les rémunérations sont faibles au regard du temps mobilisé, des risques encourus et des contraintes subies –, qu’est-ce qu’on compense ? En l’occurrence, c’est le fait de porter un bébé et, dans certains cas, de donner des gamètes2Le don de gamètes est le fait de donner ses ovules ou ses spermatozoïdes. Gratuit en France, il est compensé dans d’autres pays (tels que l’Espagne, la Belgique ou l’Inde), en particulier le don d’ovocytes, et rémunéré substantiellement aux États-Unis.. On ne paie évidemment pas un enfant : cette confusion crée un blocage majeur. L’idée de payer pour produire des enfants reste moralement inacceptable pour beaucoup, y compris dans des cadres politiques progressistes. Pourtant, on rémunère bien d’autres usages du corps – dans le milieu sportif, par exemple.
Johanna-Soraya Benamrouche On pourrait envisager un chèque de compensation, mais si on s’arrête là, les plus précaires retourneront à leur précarité après l’accouchement, et le post-partum ou la parentalité continueront d’être vécus dans des conditions profondément inégalitaires. Par ailleurs, le concept de justice reproductive3Ce concept désigne le droit humain de conserver l’autonomie sur son propre corps, d’avoir ou pas des enfants et de les élever dans des communautés sûres et durables. nous invite à réfléchir à la notion de choix. On peut très bien avoir la possibilité théorique de faire un enfant, mais vit-on dans des conditions qui permettent de l’envisager librement et de le faire advenir ? L’accès au logement, à la santé, à l’alimentation, à l’éducation ou à un revenu stable détermine la capacité à décider de sa vie reproductive. On voit bien alors qu’un salaire pendant la grossesse ne sera pas suffisant : il faut penser des politiques de santé publique, une protection sociale à la hauteur, l’accessibilité des structures pour tous·tes… Sans transformation globale de l’organisation sociale, parler uniquement de rémunération de la grossesse n’a pas de sens.
Elsa Boulet Le principe du congé parental, période durant laquelle un·e salarié·e arrête de travailler pour s’occuper de son enfant et reçoit une allocation de l’État, illustre bien les limites actuelles. Il ne correspond ni à la continuité d’un salaire antérieur, ni à un revenu permettant de vivre de manière autonome et digne. Les montants, très faibles, sont calculés en partant du principe qu’un·e conjoint·e paiera pour les besoins de l’autre. Cela renvoie implicitement à une dépendance conjugale. Le congé parental prouve que le travail reproductif reste pensé comme secondaire et à quel point les dispositifs existants continuent de s’inscrire dans un cadre patriarcal. Il ne faudrait pas qu’une compensation de la grossesse obéisse aux mêmes logiques.
Une compensation pour le travail gestationnel reste-t-elle une revendication intéressante ?
Johanna-Soraya Benamrouche Oui, car elle permettrait de politiser la grossesse, qui accroît aujourd’hui la précarité des femmes déjà vulnérables. Cela reviendrait à dire que nos corps produisent de la valeur sociale et que nous méritons que cela soit reconnu.
Elsa Boulet Elle est intéressante d’un point de vue symbolique, parce qu’elle force à changer de regard sur la gestation. Elle permet par exemple de révéler les dysfonctionnements du système, notamment que nos conditions de travail salarié sont trop souvent incompatibles avec la grossesse. Et elle nourrit la réflexion sur les revendications politiques à définir au-delà de cette période, telle que la valorisation du travail domestique : si on rémunère la gestation, pourquoi pas le fait d’aller chercher ses enfants à l’école, de les faire goûter, de surveiller les devoirs ou de donner le bain ?
Clémence Clos On doit par ailleurs réfléchir à la forme de ce transfert d’argent. Est-ce qu’il s’agirait d’une compensation ou bien d’un salaire ? Dans ce cas, cela impliquerait un contrat de travail. Ceux des gestatrices pour autrui aux États-Unis, par exemple, dépendent du droit de la famille. J’apporte cependant une nuance : rémunérer n’entraîne pas forcément une reconnaissance, on le voit dans le cadre d’emplois salariés peu considérés. Et puis la proposition de rémunérer la gestation reste une façon de participer au capitalisme, où l’on juge que tout ce qui a de la valeur doit être monétisé. Salarier la grossesse ne va pas changer le fait qu’on est obligé·es de vendre notre force de travail pour vivre et relance surtout le débat autour de ce qu’on nous autorise à vendre pour ce faire. Cela étant dit, l’idée de payer la grossesse a plusieurs intérêts, dont le fait de rappeler la séparation entre gestation et parentalité effective. La GPA montre bien que produire un enfant avec son corps ne signifie pas automatiquement l’élever. On peut même aller plus loin, en considérant que toutes les gestations en couple cis-héréro sont pour autrui, dans la mesure où l’un des deux parents n’a pas produit l’enfant dans son utérus.
Elsa Boulet Pour aller dans le même sens, la dissociation entre accouchement et éducation d’un enfant n’est pas spécifique à la GPA. Il existe des situations où la gestatrice n’élève pas l’enfant, comme chez certaines femmes migrantes dont les enfants sont restés « au pays », ou, à une période plus ancienne, dans les cas d’abandon d’enfants, qui étaient ensuite placés en orphelinat. Les institutions tendent à imposer un modèle hétérocentré, alors que de nombreuses configurations de famille existent et sont légitimes.
On a évoqué les limites de la proposition consistant à rémunérer la grossesse. Quels en seraient les dangers ?
Johanna-Soraya Benamrouche De retomber dans une logique capitaliste, comme c’est le cas actuellement avec le soin ou l’éducation. L’argent ne doit pas servir à acheter des solutions privées pour répondre à des injustices structurelles. De plus, selon qui effectue et qui bénéficie du travail reproductif rémunéré, il existe un risque de reproduction des inégalités de classe, de race ou géopolitiques. La GPA telle qu’elle est pratiquée dans certains pays l’illustre bien : ce sont les corps des femmes du Sud global qui sont exploités, dans la continuité des relations coloniales.
Clémence Clos L’autre problème, c’est que le salariat n’est pas seulement une reconnaissance monétaire, c’est aussi du contrôle : on va décider qui a le droit de travailler, comment et dans quelles conditions. C’est très frappant dans le cadre de la GPA aux États-Unis, où les femmes jugées « aptes » à porter un enfant vont être catégorisées de façon extrêmement normative. Elles doivent correspondre à un idéal très précis : être en bonne santé, n’avoir aucune maladie mentale, ne pas consommer d’alcool, ou encore avoir un certain niveau d’études, un conjoint stable.
Elsa Boulet On retrouve des logiques similaires en Inde, où beaucoup de femmes porteuses sont originellement des ouvrières du textile. Leurs conditions de travail sont si éprouvantes que le travail de la GPA apparaît comme une meilleure option. Mais elles sont alors extrêmement contrôlées, confinées dans des hôtels et elles accouchent presque systématiquement par césarienne. On doit réfléchir à l’organisation du travail gestationnel payé, comme dans les autres secteurs de l’économie mondialisée.
Un autre risque serait de considérer qu’une grossesse difficile ou qui échoue est un travail mal fait, sachant que les femmes sont déjà culpabilisées par la société et la médecine. Les conditions professionnelles et de vie déterminent la grossesse bien plus qu’un « mérite » individuel.
Clémence Clos Dans le cadre actuel de la GPA, la rémunération intervient après la naissance. C’est révélateur : le « produit fini » conditionne la reconnaissance du travail. C’est un mode de rémunération à la tâche, qui représente un recul au regard de la société salariale.
« Les tâches des femmes, dans la parentalité, la santé, l’éducation… sont historiquement pensées comme un travail d’amour. »
Clémence Clos
Comment pourrait-on éviter de retomber dans les logiques marchandes et discriminantes que vous pointez ?
Johanna-Soraya Benamrouche Il faut totalement déprivatiser la grossesse. Le travail reproductif devrait être reconnu et traité comme une ressource collective, via des infrastructures publiques, la Sécurité sociale, du temps social partagé, des droits effectifs. Il ne s’agit pas seulement de salaire ; il faut se demander : qu’est-ce qui permet aux personnes enceintes, puis aux parents, de vivre dignement ? Et il faut revaloriser les métiers du care, qu’ils soient exercés sans précarité, reconnus et avec un salaire décent.
Elsa Boulet Le pouvoir doit aussi rester entre les mains des personnes concernées. Sinon, on retombe dans la marchandisation et l’exploitation. Ça n’a rien d’évident pour beaucoup de femmes de considérer la grossesse comme un travail. Mais ça n’avait rien d’évident non plus dans les années 1970 de considérer les tâches ménagères et parentales comme un « vrai » travail. Les luttes collectives produisent toujours des savoirs et des nouvelles manières de penser. L’enjeu, c’est de mettre en place des actions collectives et des politiques publiques solides pour que la grossesse devienne un enjeu social partagé.
Clémence Clos Oui, les principes de collectivisation et d’autogestion sont centraux pour inventer une façon correcte de faire ce travail, et tous les autres. Mais soyons réalistes : pour l’instant, dans l’économie capitaliste, sexiste et raciste dans laquelle nous vivons, c’est impossible d’inventer de nouvelles formes de travail qui échapperaient à ces logiques marchandes et discriminantes, puisque c’est la nature du système. On doit donc pousser d’autres lignes que la reconnaissance du travail gestationnel, à commencer par la réduction du temps d’activité salariée, pour que nos existences ne se résument plus à ce dernier.
Le principe de rémunération est ambigu, car il peut servir un projet émancipateur, ou au contraire, réactionnaire…
Elsa Boulet Des mouvements politiques ont en effet déjà proposé de rémunérer les femmes pour qu’elles fassent des enfants et restent au foyer, dans une logique nataliste et conservatrice. Aujourd’hui encore, les discours alarmistes sur la baisse de la natalité, les injonctions à faire des enfants, la mode des tradwives4Venu des États-Unis, le mouvement des tradwives (pour « traditional wife ») prône le retour à une maternité conservatrice, où « l’épouse » produit gratuitement un travail reproductif dans la maison, se consacrant en priorité à ses enfants, à son mari et à la tenue du foyer. montrent que cette menace est très concrète. Il faut reconnaître le travail gestationnel sans le transformer en assignation ni en instrument de contrôle des corps.
Johanna-Soraya Benamrouche D’autant que ces politiques réactionnaires ne s’adressent jamais à toutes. Elles encouragent certaines maternités (blanches, valides, cis-hétéro, françaises) et en disqualifient d’autres. Penser la rémunération du travail gestationnel sans intégrer les différents rapports de domination serait politiquement très dangereux.
Clémence Clos Il faut aussi penser aux enfants, que la logique réactionnaire veut transformer en futur·es salarié·es ou en soldats. Il y a urgence à se positionner, avec clarté, sur ce que signifie soutenir les mères aujourd’hui.
Elsa Boulet Si l’on part d’une logique féministe, on accroîtra le pouvoir des femmes et des minorités de genre, plutôt que de servir un projet capitaliste ou nationaliste.
Penser la grossesse comme un travail à rémunérer soulève une autre critique : cela reviendrait à désenchanter cette expérience…
Elsa Boulet Dans le monde académique, artistique ou professionnel, on peut dire sans problème que son travail est intéressant, qu’il procure de la satisfaction, du plaisir même. Pourquoi est-ce impensable dès qu’il s’agit de maternité ? Ce malaise dit quelque chose du dénigrement profond du travail reproductif et domestique. Il ne serait qu’aliénation et acceptation de sa propre domination. Cette délégitimation du travail maternel va de pair avec celle des femmes qui le font – en particulier les mères des classes populaires ou au foyer – et celle des jeunes enfants. On se rappelle des propos de Valérie Pécresse sur l’inintérêt pour les pères de s’occuper d’elleux5En 2013, dans une interview au Journal des femmes, Valérie Pécresse, alors conseillère régionale d’Île-de-France (UMP), avait critiqué le projet de loi du gouvernement d’allonger le congé paternité à la naissance : « Les pères […] le prendront d’autant plus volontiers avec un enfant un peu plus âgé, et cela sera socialement mieux vécu par les entreprises de [les] voir s’impliquer dans des problèmes un peu plus compliqués. ».
Clémence Clos Le véritable écueil, c’est l’idée que l’amour suffirait à tout justifier. Les tâches des femmes, dans la parentalité, la santé, l’éducation… sont historiquement pensées comme un travail d’amour. Cet amour est à la fois ce qui rend ce travail possible et ce qui en empêche la reconnaissance. Par exemple, on parle de « GPA altruistes » quand les femmes porteuses refusent d’être compensées. On insiste sur le don de soi, la générosité, la compassion ; l’amour devient l’argument pour refuser de parler de travail et d’argent.
Johanna-Soraya Benamrouche L’équation implicite « Si c’est un travail, alors on ne prend pas de plaisir ; si on prend du plaisir, alors ce n’est pas un travail » est extrêmement violente. Elle oblige sans cesse les parents, surtout les mères, à se justifier : elles doivent dire qu’elles aiment leurs enfants avant même de pouvoir dire que c’est difficile.
Clémence Clos En effet, on autorise très peu les parents à se plaindre ou à critiquer les conditions de la parentalité. Comme si nommer une difficulté venait immédiatement remettre en cause l’amour, et donc la légitimité à parler.
Johanna-Soraya Benamrouche Justement : reconnaître le travail gestationnel, ce n’est pas désenchanter la grossesse, mais créer les conditions pour que plaisir, ambivalence et critique systémique puissent coexister sans culpabilité, sans silenciation et sans assignation.
Elsa Boulet Il est essentiel de distinguer la maternité comme expérience vécue de la maternité comme institution. L’institution sacralise, impose, essentialise. L’expérience, elle, est multiple, contradictoire, traversée de plaisir et de contraintes. On doit pouvoir critiquer les normes sans nier les vécus intimes.
Johanna-Soraya Benamrouche Et puis l’idée de beauté de la gestation n’est pas également distribuée. Qui peut réellement vivre sa grossesse dans la légèreté ? Certainement pas les femmes racisées, précaires, grosses, handicapées ou les personnes trans, qui vont vivre des violences médicales, du racisme, du classisme, des mises en danger très concrètes. Pour beaucoup, politiser cette expérience est une nécessité vitale. Cela dit, personne ne devrait être obligé de tout politiser. Certaines personnes ont besoin d’insouciance comme d’une protection. L’enjeu n’est pas d’imposer une lecture militante de la gestation mais de permettre qu’elle existe, de façon collective, pour les personnes qui en ont besoin.
Entretien réalisé le 22 décembre 2025 en visioconférence.


