Grossesse : un travail comme un autre ?

Quand un labeur est aussi natu­ra­li­sé que celui de la gestation, on peine à le définir comme tel, et donc à lui donner de la valeur. Les fémi­nistes ont, de longue date, milité pour la recon­nais­sance du travail repro­duc­tif, mais en tenant la question de la gestation à part et en la réduisant aux débats qui entourent la léga­li­sa­tion ou la pro­hi­bi­tion de la gestation pour autrui. Pourtant, la recon­nais­sance du travail ges­ta­tion­nel soulève des questions plus vastes, dont débattent dans nos pages les cher­cheuses Elsa Boulet et Clémence Clos, et l’activiste Johanna-Soraya Benamrouche.
Publié le 24/07/2026

Dessin d'un corps enceint de profil. A l'intérieur, les différentes tâches, émotions et moment associés à la grossesse sont représentés : rendez-vous médicaux, peurs, formalités administratives, etc.
Illustration : Célia Callois pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

En janvier 2026, res­pon­sables poli­tiques et médias français sonnaient l’alarme : la vitalité démo­gra­phique plu­ri­dé­cen­nale du pays, qui contras­tait avec celle des pays voisins, était en train de s’étioler. En 2025, le nombre d’enfants par femmes était le plus faible depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Parmi les causes avancées, l’anxiété liée à la mul­ti­pli­ca­tion des crises de toute nature, la cherté du logement ou le manque de struc­tures de garde pour les jeunes enfants. Mais les condi­tions sociales de la gestation humaine n’étaient jamais ques­tion­nées : de fait, souvent perçue comme une expé­rience supposée naturelle pour les femmes cisgenres, la grossesse – ou gestation humaine – est rarement envisagée avec un regard critique.

Pourtant, les théo­ri­ciennes de l’émancipation des femmes ont pensé de longue date ce qu’elles appellent le travail repro­duc­tif : c’est-à-dire, l’ensemble des tâches qui consistent à mettre au monde des enfants, à en prendre soin et à les éduquer, et qui sont effec­tuées en majorité par des femmes, la plupart du temps gratuitement.

À l’intérieur de ce sujet, quelle valeur accorder au travail ges­ta­tion­nel pro­pre­ment dit ? C’est l’une des questions aux­quelles répondent les dis­po­si­tifs légaux et marchands orga­ni­sant, dans plusieurs pays, la gestation pour autrui (GPA). Cette technique pro­créa­tive1Dans une grande majorité des cas de GPA, la pratique consiste à trans­plan­ter un embryon issu d’une fécon­da­tion in vitro (FIV) à partir d’ovocytes et de sper­ma­to­zoïdes des parents d’intention ou de donneur·euses. consiste à dis­tin­guer une personne ges­ta­trice, dite « femme porteuse », qui porte le fœtus jusqu’à la naissance, de la ou des personnes qui élèveront l’enfant mis au monde. Mise en œuvre dans le cadre d’une économie capi­ta­liste mon­dia­li­sée carac­té­ri­sée par les inéga­li­tés de genre autant que les dyna­miques post­co­lo­niales, la GPA est très débattue au sein des mou­ve­ments fémi­nistes, et rejetée, pour des raisons diverses, par la quasi-majorité des partis politiques.

Au-delà du sujet polémique de la GPA, il apparaît légitime de réfléchir aux modalités qui per­met­traient la recon­nais­sance du travail ges­ta­tion­nel, en prenant nos distances avec le registre affectif – celui de l’amour, du don de soi – fré­quem­ment mobilisé pour dépo­li­ti­ser la question.

Portrait de la chercheuse Elsa Boulet réalisé par Célia Callois.

Clémence Clos
Maîtresse de confé­rences en sciences éco­no­miques à l’université de Grenoble, spé­cia­li­sée en économie du travail et économie féministe, elle a orienté ses recherches sur la question de la gestation pour autrui, en par­ti­cu­lier sur les théories du travail de gestation. Plus récemment, ses travaux portent sur le rapport social de repro­duc­tion comme manière d’articuler gestation et capitalisme.

Portrait de la militante et autrice Johanna-Soraya Benamrouche réalisé par Célia Callois

Elsa Boulet
Sociologue en post­doc­to­rat à l’université de Rouen Normandie. Sa thèse, qui étudie la grossesse comme une activité sociale mettant en jeu des normes et des pres­crip­tions par­ti­cu­lières, a reçu en 2021 le prix du GIS Institut du genre. Spécialiste du genre, elle travaille sur la santé et la médecine, ainsi que sur le travail rémunéré et le travail domestique.

Portrait de la chercheuse Clémence Clos réalisé par Célia Callois

Johanna-Soraya Benamrouche
Militante anti­va­li­diste et post­co­lo­niale, elle est cofon­da­trice de Féministes contre le cybe­rhar­cè­le­ment et de l’Observatoire féministe des violences médicales. Elle a codirigé avec Eva-Luna Tholance l’ouvrage collectif Venir au monde. Autonomie, dignité et luttes pour une justice repro­duc­tive (éditions Trouble, 2025).

Les fémi­nistes ont beaucoup investi la question de la rému­né­ra­tion du travail domes­tique, mais pas celle de la gestation. Pourquoi ?

Elsa Boulet Notre société a longtemps pensé la maternité, et a fortiori la grossesse, comme l’essence de la féminité. Cela a suscité une méfiance légitime chez de nom­breuses fémi­nistes : les femmes ont tellement été ramenées à leur corps, à une natu­ra­li­sa­tion de leur place sociale, que la maternité est devenue un objet suspect. Elle a surtout été analysée comme une contrainte, voire une forme de sou­mis­sion. Pourtant, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des luttes fémi­nistes et ouvrières impor­tantes ont été menées au nom de la maternité pour obtenir à la fois des mesures en faveur des femmes les plus pauvres (des soins gratuits, des allo­ca­tions d’allaitement, un congé de maternité), et des droits, notamment celui de voter. Ces mobi­li­sa­tions visaient l’émancipation des femmes, même si, dans certains cas, il s’agissait d’une vision bour­geoise de la citoyen­ne­té et de la famille. Elles ont été largement oubliées aujourd’hui, à l’heure où l’on associe faci­le­ment les reven­di­ca­tions autour de la maternité à des positions conservatrices.

Clémence Clos Oui, les milieux militants fémi­nistes se sont longtemps construits contre l’injonction à être mère – on pense au déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments fémi­nistes pour l’IVG –, et la maternité reste bien souvent un angle mort des luttes. Quand elle est pensée, la gestation n’est pas décor­ré­lée de la maternité, ce qui rend d’autant plus difficile de construire des luttes poli­tiques sur la question.

Qui a fait émerger l’idée de la grossesse comme travail et qu’en pensez-vous ?

Elsa Boulet Ce sont les fémi­nistes maté­ria­listes des années 1970–1980, comme Paola Tabet, Colette Guillaumin ou Anne-Marie Devreux. Leur postulat est que, si on définit le travail comme la mise en œuvre de capacités cor­po­relles, cog­ni­tives et émo­tion­nelles spé­ci­fiques, alors la gestation cor­res­pond plei­ne­ment à cette défi­ni­tion. Gérer un parcours de soins, sur­veiller son propre corps et aménager son quotidien… c’est du travail. Dans ma pers­pec­tive, inspirée de ces autrices, c’est un travail domes­tique : un travail réalisé au titre d’un lien personnel, non rémunéré et dont le temps n’est pas comp­ta­bi­li­sé, tel que le définit la féministe maté­ria­liste Christine Delphy. Celle-ci a insisté sur l’importance de réfléchir aux condi­tions sociales d’organisation du travail, qu’on s’intéresse au travail rémunéré ou à celui qui est réalisé gra­tui­te­ment par les femmes au sein des foyers.

Clémence Clos Je souscris à l’idée de la grossesse comme travail, mais je préfère toutefois parler de rapport social de repro­duc­tion, comme l’anthropologue italienne Paola Tabet. Cette formule replace la gestation dans un contexte : celui de la société capi­ta­liste, au sein de laquelle on organise ensemble des façons de produire les enfants. Cette orga­ni­sa­tion pourrait être dif­fé­rente, et elle l’a déjà été, comme l’histoire de l’esclavage le montre : la pro­duc­tion des êtres humains prenait alors la forme d’une mise en repro­duc­tion forcée, dans le but d’obtenir de la main‑d’œuvre.

Ce qui est frappant, c’est que le travail domes­tique n’est souvent pas reconnu comme tel par les femmes elles-mêmes. Une femme que j’ai inter­viewée n’a utilisé le mot « travail » pour désigner le fait de s’occuper d’un enfant que lorsqu’elle a évoqué le fait que son conjoint allait devenir père au foyer pendant quelque temps. Quant à la grossesse, la socio­logue Anne-Marie Devreux citait déjà, à la fin des années 1980, des femmes salariées qui refu­saient de dire qu’elles effec­tuaient un « double travail » : « Je ne travaille pas, je produis la vie. » Ce discours tend à se fra­gi­li­ser, mais il existe toujours.

Johanna-Soraya Benamrouche Oui, la grossesse est un travail, mais nous ne le faisons pas toutes dans les mêmes condi­tions. Non seulement elle cor­res­pond à une période de mise en grande vul­né­ra­bi­li­té physique et psychique, mais en plus, elle est traversée par des rapports de classe, de race et de genre. Les souf­frances de la grossesse ne sont pas perçues de la même façon selon qui les exprime : une femme racisée, précaire, sans papiers, rom… verra sa parole bio­lo­gi­sée, dis­qua­li­fiée. Quand une personne ainsi vul­né­ra­bi­li­sée exprime une inquié­tude ou demande de l’aide, cela peut conduire à l’intervention des ins­ti­tu­tions, à une suspicion de « mauvaise maternité », voire au placement abusif de ses enfants, qu’ils soient à naître ou déjà né·es.

Le congé maternité existe pour la fin de la gestation et le début du post-partum. Mais, sauf patho­lo­gie, il ne couvre pas la période allant de la concep­tion jusqu’au huitième mois de grossesse. Comment l’expliquer ?

Johanna-Soraya Benamrouche Cette absence de recon­nais­sance s’inscrit dans la longue histoire de natu­ra­li­sa­tion de la maternité. Le travail ges­ta­tion­nel est pensé comme relevant du don, voire du devoir féminin. Mais ce ne sont pas toutes les femmes qui sont sommées d’accomplir un tel devoir. Il y a une violence struc­tu­relle qui vise à empêcher certaines personnes de faire famille : quand on est une personne han­di­ca­pée, par exemple, penser sa paren­ta­li­té implique un parcours semé d’obstacles et de dis­cri­mi­na­tions. Les mères han­di­ca­pées sont scrutées, jugées défaillantes, parfois signalées à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). On observe aussi des pla­ce­ments abusifs quand des mères, notamment racisées, dénoncent les violences du père de leur enfant.

Clémence Clos Toutes les femmes ne sont en effet pas égales face au travail de gestation : pour certaines, il est forcé, contraint. Pour d’autres, il peut être choisi, tout comme le moment de l’effectuer. Par ailleurs, la gestation est isolée du reste du travail repro­duc­tif, c’est-à-dire de l’ensemble du travail qui est néces­saire à la repro­duc­tion de la force de travail : elle en est seulement envisagée comme l’aspect bio­lo­gique. Or, la gestation est aussi une activité sociale, contenue dans le rapport social de reproduction.

Elsa Boulet Ce découpage invi­si­bi­lise aussi l’avant-grossesse. Aujourd’hui, faire un enfant implique souvent tout un ensemble de tâches en amont : arrêter la contra­cep­tion, organiser son calen­drier, faire des examens médicaux, évaluer sa fertilité… Ce sont des activités mentales, cor­po­relles, émo­tion­nelles, donc du travail. Et si des formes de maîtrise de la fécondité, comme le retrait ou l’abstinence, ont toujours existé dans nos sociétés et impli­quaient une inten­tion­na­li­té ou une action des hommes, la médi­ca­li­sa­tion moderne a cen­tra­li­sé la contra­cep­tion sur les femmes et augmenté leur travail repro­duc­tif – même si elle reste une conquête féministe majeure.

Peut-on envisager une rému­né­ra­tion de ce travail ges­ta­tion­nel, y compris dans les moments où il est, comme dans l’avant-grossesse, par­ti­cu­liè­re­ment invisibilisé ?

Clémence Clos Rémunérer la gestation pose une question juridique et politique très lourde, que cris­tal­lise le débat autour de la gestation pour autrui (GPA) : qu’est-ce qu’on paie exac­te­ment ? Ou plutôt – dans la mesure où, dans les pays où la GPA est autorisée, les rému­né­ra­tions sont faibles au regard du temps mobilisé, des risques encourus et des contraintes subies –, qu’est-ce qu’on compense ? En l’occurrence, c’est le fait de porter un bébé et, dans certains cas, de donner des gamètes2Le don de gamètes est le fait de donner ses ovules ou ses sper­ma­to­zoïdes. Gratuit en France, il est compensé dans d’autres pays (tels que l’Espagne, la Belgique ou l’Inde), en par­ti­cu­lier le don d’ovocytes, et rémunéré sub­stan­tiel­le­ment aux États-Unis.. On ne paie évi­dem­ment pas un enfant : cette confusion crée un blocage majeur. L’idée de payer pour produire des enfants reste mora­le­ment inac­cep­table pour beaucoup, y compris dans des cadres poli­tiques pro­gres­sistes. Pourtant, on rémunère bien d’autres usages du corps – dans le milieu sportif, par exemple.

Johanna-Soraya Benamrouche On pourrait envisager un chèque de com­pen­sa­tion, mais si on s’arrête là, les plus précaires retour­ne­ront à leur précarité après l’accouchement, et le post-partum ou la paren­ta­li­té conti­nue­ront d’être vécus dans des condi­tions pro­fon­dé­ment inéga­li­taires. Par ailleurs, le concept de justice repro­duc­tive3Ce concept désigne le droit humain de conserver l’autonomie sur son propre corps, d’avoir ou pas des enfants et de les élever dans des com­mu­nau­tés sûres et durables. nous invite à réfléchir à la notion de choix. On peut très bien avoir la pos­si­bi­li­té théorique de faire un enfant, mais vit-on dans des condi­tions qui per­mettent de l’envisager librement et de le faire advenir ? L’accès au logement, à la santé, à l’alimentation, à l’éducation ou à un revenu stable détermine la capacité à décider de sa vie repro­duc­tive. On voit bien alors qu’un salaire pendant la grossesse ne sera pas suffisant : il faut penser des poli­tiques de santé publique, une pro­tec­tion sociale à la hauteur, l’accessibilité des struc­tures pour tous·tes… Sans trans­for­ma­tion globale de l’organisation sociale, parler uni­que­ment de rému­né­ra­tion de la grossesse n’a pas de sens.

Elsa Boulet Le principe du congé parental, période durant laquelle un·e salarié·e arrête de tra­vailler pour s’occuper de son enfant et reçoit une allo­ca­tion de l’État, illustre bien les limites actuelles. Il ne cor­res­pond ni à la conti­nui­té d’un salaire antérieur, ni à un revenu per­met­tant de vivre de manière autonome et digne. Les montants, très faibles, sont calculés en partant du principe qu’un·e conjoint·e paiera pour les besoins de l’autre. Cela renvoie impli­ci­te­ment à une dépen­dance conjugale. Le congé parental prouve que le travail repro­duc­tif reste pensé comme secon­daire et à quel point les dis­po­si­tifs existants conti­nuent de s’inscrire dans un cadre patriar­cal. Il ne faudrait pas qu’une com­pen­sa­tion de la grossesse obéisse aux mêmes logiques.

Une com­pen­sa­tion pour le travail ges­ta­tion­nel reste-t-elle une reven­di­ca­tion intéressante ?

Johanna-Soraya Benamrouche Oui, car elle per­met­trait de politiser la grossesse, qui accroît aujourd’hui la précarité des femmes déjà vul­né­rables. Cela revien­drait à dire que nos corps pro­duisent de la valeur sociale et que nous méritons que cela soit reconnu.

Elsa Boulet Elle est inté­res­sante d’un point de vue sym­bo­lique, parce qu’elle force à changer de regard sur la gestation. Elle permet par exemple de révéler les dys­fonc­tion­ne­ments du système, notamment que nos condi­tions de travail salarié sont trop souvent incom­pa­tibles avec la grossesse. Et elle nourrit la réflexion sur les reven­di­ca­tions poli­tiques à définir au-delà de cette période, telle que la valo­ri­sa­tion du travail domes­tique : si on rémunère la gestation, pourquoi pas le fait d’aller chercher ses enfants à l’école, de les faire goûter, de sur­veiller les devoirs ou de donner le bain ?

Clémence Clos On doit par ailleurs réfléchir à la forme de ce transfert d’argent. Est-ce qu’il s’agirait d’une com­pen­sa­tion ou bien d’un salaire ? Dans ce cas, cela impli­que­rait un contrat de travail. Ceux des ges­ta­trices pour autrui aux États-Unis, par exemple, dépendent du droit de la famille. J’apporte cependant une nuance : rémunérer n’entraîne pas forcément une recon­nais­sance, on le voit dans le cadre d’emplois salariés peu consi­dé­rés. Et puis la pro­po­si­tion de rémunérer la gestation reste une façon de par­ti­ci­per au capi­ta­lisme, où l’on juge que tout ce qui a de la valeur doit être monétisé. Salarier la grossesse ne va pas changer le fait qu’on est obligé·es de vendre notre force de travail pour vivre et relance surtout le débat autour de ce qu’on nous autorise à vendre pour ce faire. Cela étant dit, l’idée de payer la grossesse a plusieurs intérêts, dont le fait de rappeler la sépa­ra­tion entre gestation et paren­ta­li­té effective. La GPA montre bien que produire un enfant avec son corps ne signifie pas auto­ma­ti­que­ment l’élever. On peut même aller plus loin, en consi­dé­rant que toutes les ges­ta­tions en couple cis-héréro sont pour autrui, dans la mesure où l’un des deux parents n’a pas produit l’enfant dans son utérus.

Elsa Boulet Pour aller dans le même sens, la dis­so­cia­tion entre accou­che­ment et éducation d’un enfant n’est pas spé­ci­fique à la GPA. Il existe des situa­tions où la ges­ta­trice n’élève pas l’enfant, comme chez certaines femmes migrantes dont les enfants sont restés « au pays », ou, à une période plus ancienne, dans les cas d’abandon d’enfants, qui étaient ensuite placés en orphe­li­nat. Les ins­ti­tu­tions tendent à imposer un modèle hété­ro­cen­tré, alors que de nom­breuses confi­gu­ra­tions de famille existent et sont légitimes.

On a évoqué les limites de la pro­po­si­tion consis­tant à rémunérer la grossesse. Quels en seraient les dangers ?

Johanna-Soraya Benamrouche De retomber dans une logique capi­ta­liste, comme c’est le cas actuel­le­ment avec le soin ou l’éducation. L’argent ne doit pas servir à acheter des solutions privées pour répondre à des injus­tices struc­tu­relles. De plus, selon qui effectue et qui bénéficie du travail repro­duc­tif rémunéré, il existe un risque de repro­duc­tion des inéga­li­tés de classe, de race ou géo­po­li­tiques. La GPA telle qu’elle est pratiquée dans certains pays l’illustre bien : ce sont les corps des femmes du Sud global qui sont exploités, dans la conti­nui­té des relations coloniales.

Clémence Clos L’autre problème, c’est que le salariat n’est pas seulement une recon­nais­sance monétaire, c’est aussi du contrôle : on va décider qui a le droit de tra­vailler, comment et dans quelles condi­tions. C’est très frappant dans le cadre de la GPA aux États-Unis, où les femmes jugées « aptes » à porter un enfant vont être caté­go­ri­sées de façon extrê­me­ment normative. Elles doivent cor­res­pondre à un idéal très précis : être en bonne santé, n’avoir aucune maladie mentale, ne pas consommer d’alcool, ou encore avoir un certain niveau d’études, un conjoint stable.

Elsa Boulet On retrouve des logiques simi­laires en Inde, où beaucoup de femmes porteuses sont ori­gi­nel­le­ment des ouvrières du textile. Leurs condi­tions de travail sont si éprou­vantes que le travail de la GPA apparaît comme une meilleure option. Mais elles sont alors extrê­me­ment contrô­lées, confinées dans des hôtels et elles accouchent presque sys­té­ma­ti­que­ment par césa­rienne. On doit réfléchir à l’organisation du travail ges­ta­tion­nel payé, comme dans les autres secteurs de l’économie mondialisée.

Un autre risque serait de consi­dé­rer qu’une grossesse difficile ou qui échoue est un travail mal fait, sachant que les femmes sont déjà culpa­bi­li­sées par la société et la médecine. Les condi­tions pro­fes­sion­nelles et de vie déter­minent la grossesse bien plus qu’un « mérite » individuel.

Clémence Clos Dans le cadre actuel de la GPA, la rému­né­ra­tion inter­vient après la naissance. C’est révé­la­teur : le « produit fini » condi­tionne la recon­nais­sance du travail. C’est un mode de rému­né­ra­tion à la tâche, qui repré­sente un recul au regard de la société salariale.

« Les tâches des femmes, dans la paren­ta­li­té, la santé, l’éducation… sont his­to­ri­que­ment pensées comme un travail d’amour. »
Clémence Clos

Comment pourrait-on éviter de retomber dans les logiques mar­chandes et dis­cri­mi­nantes que vous pointez ?

Johanna-Soraya Benamrouche Il faut tota­le­ment dépri­va­ti­ser la grossesse. Le travail repro­duc­tif devrait être reconnu et traité comme une ressource col­lec­tive, via des infra­struc­tures publiques, la Sécurité sociale, du temps social partagé, des droits effectifs. Il ne s’agit pas seulement de salaire ; il faut se demander : qu’est-ce qui permet aux personnes enceintes, puis aux parents, de vivre dignement ? Et il faut reva­lo­ri­ser les métiers du care, qu’ils soient exercés sans précarité, reconnus et avec un salaire décent.

Elsa Boulet Le pouvoir doit aussi rester entre les mains des personnes concer­nées. Sinon, on retombe dans la mar­chan­di­sa­tion et l’exploitation. Ça n’a rien d’évident pour beaucoup de femmes de consi­dé­rer la grossesse comme un travail. Mais ça n’avait rien d’évident non plus dans les années 1970 de consi­dé­rer les tâches ménagères et paren­tales comme un « vrai » travail. Les luttes col­lec­tives pro­duisent toujours des savoirs et des nouvelles manières de penser. L’enjeu, c’est de mettre en place des actions col­lec­tives et des poli­tiques publiques solides pour que la grossesse devienne un enjeu social partagé.

Clémence Clos Oui, les principes de col­lec­ti­vi­sa­tion et d’autogestion sont centraux pour inventer une façon correcte de faire ce travail, et tous les autres. Mais soyons réalistes : pour l’instant, dans l’économie capi­ta­liste, sexiste et raciste dans laquelle nous vivons, c’est impos­sible d’inventer de nouvelles formes de travail qui échap­pe­raient à ces logiques mar­chandes et dis­cri­mi­nantes, puisque c’est la nature du système. On doit donc pousser d’autres lignes que la recon­nais­sance du travail ges­ta­tion­nel, à commencer par la réduction du temps d’activité salariée, pour que nos exis­tences ne se résument plus à ce dernier.

Le principe de rému­né­ra­tion est ambigu, car il peut servir un projet éman­ci­pa­teur, ou au contraire, réactionnaire…

Elsa Boulet Des mou­ve­ments poli­tiques ont en effet déjà proposé de rémunérer les femmes pour qu’elles fassent des enfants et restent au foyer, dans une logique nataliste et conser­va­trice. Aujourd’hui encore, les discours alar­mistes sur la baisse de la natalité, les injonc­tions à faire des enfants, la mode des tradwives4Venu des États-Unis, le mouvement des tradwives (pour « tra­di­tio­nal wife ») prône le retour à une maternité conser­va­trice, où « l’épouse » produit gra­tui­te­ment un travail repro­duc­tif dans la maison, se consa­crant en priorité à ses enfants, à son mari et à la tenue du foyer. montrent que cette menace est très concrète. Il faut recon­naître le travail ges­ta­tion­nel sans le trans­for­mer en assi­gna­tion ni en ins­tru­ment de contrôle des corps.

Johanna-Soraya Benamrouche D’autant que ces poli­tiques réac­tion­naires ne s’adressent jamais à toutes. Elles encou­ragent certaines mater­ni­tés (blanches, valides, cis-hétéro, fran­çaises) et en dis­qua­li­fient d’autres. Penser la rému­né­ra­tion du travail ges­ta­tion­nel sans intégrer les dif­fé­rents rapports de domi­na­tion serait poli­ti­que­ment très dangereux.

Clémence Clos Il faut aussi penser aux enfants, que la logique réac­tion­naire veut trans­for­mer en futur·es salarié·es ou en soldats. Il y a urgence à se posi­tion­ner, avec clarté, sur ce que signifie soutenir les mères aujourd’hui.

Elsa Boulet Si l’on part d’une logique féministe, on accroîtra le pouvoir des femmes et des minorités de genre, plutôt que de servir un projet capi­ta­liste ou nationaliste.

Penser la grossesse comme un travail à rémunérer soulève une autre critique : cela revien­drait à désen­chan­ter cette expérience…

Elsa Boulet Dans le monde aca­dé­mique, artis­tique ou pro­fes­sion­nel, on peut dire sans problème que son travail est inté­res­sant, qu’il procure de la satis­fac­tion, du plaisir même. Pourquoi est-ce impen­sable dès qu’il s’agit de maternité ? Ce malaise dit quelque chose du déni­gre­ment profond du travail repro­duc­tif et domes­tique. Il ne serait qu’aliénation et accep­ta­tion de sa propre domi­na­tion. Cette délé­gi­ti­ma­tion du travail maternel va de pair avec celle des femmes qui le font – en par­ti­cu­lier les mères des classes popu­laires ou au foyer – et celle des jeunes enfants. On se rappelle des propos de Valérie Pécresse sur l’inintérêt pour les pères de s’occuper d’elleux5En 2013, dans une interview au Journal des femmes, Valérie Pécresse, alors conseillère régionale d’Île-de-France (UMP), avait critiqué le projet de loi du gou­ver­ne­ment d’allonger le congé paternité à la naissance : « Les pères […] le prendront d’autant plus volon­tiers avec un enfant un peu plus âgé, et cela sera socia­le­ment mieux vécu par les entre­prises de [les] voir s’impliquer dans des problèmes un peu plus com­pli­qués. ».

Clémence Clos Le véritable écueil, c’est l’idée que l’amour suffirait à tout justifier. Les tâches des femmes, dans la paren­ta­li­té, la santé, l’éducation… sont his­to­ri­que­ment pensées comme un travail d’amour. Cet amour est à la fois ce qui rend ce travail possible et ce qui en empêche la recon­nais­sance. Par exemple, on parle de « GPA altruistes » quand les femmes porteuses refusent d’être com­pen­sées. On insiste sur le don de soi, la géné­ro­si­té, la com­pas­sion ; l’amour devient l’argument pour refuser de parler de travail et d’argent.

Johanna-Soraya Benamrouche L’équation implicite « Si c’est un travail, alors on ne prend pas de plaisir ; si on prend du plaisir, alors ce n’est pas un travail » est extrê­me­ment violente. Elle oblige sans cesse les parents, surtout les mères, à se justifier : elles doivent dire qu’elles aiment leurs enfants avant même de pouvoir dire que c’est difficile.

Clémence Clos En effet, on autorise très peu les parents à se plaindre ou à critiquer les condi­tions de la paren­ta­li­té. Comme si nommer une dif­fi­cul­té venait immé­dia­te­ment remettre en cause l’amour, et donc la légi­ti­mi­té à parler.

Johanna-Soraya Benamrouche Justement : recon­naître le travail ges­ta­tion­nel, ce n’est pas désen­chan­ter la grossesse, mais créer les condi­tions pour que plaisir, ambi­va­lence et critique sys­té­mique puissent coexister sans culpa­bi­li­té, sans silen­cia­tion et sans assignation.

Elsa Boulet Il est essentiel de dis­tin­guer la maternité comme expé­rience vécue de la maternité comme ins­ti­tu­tion. L’institution sacralise, impose, essen­tia­lise. L’expérience, elle, est multiple, contra­dic­toire, traversée de plaisir et de contraintes. On doit pouvoir critiquer les normes sans nier les vécus intimes.

Johanna-Soraya Benamrouche Et puis l’idée de beauté de la gestation n’est pas également dis­tri­buée. Qui peut réel­le­ment vivre sa grossesse dans la légèreté ? Certainement pas les femmes racisées, précaires, grosses, han­di­ca­pées ou les personnes trans, qui vont vivre des violences médicales, du racisme, du classisme, des mises en danger très concrètes. Pour beaucoup, politiser cette expé­rience est une nécessité vitale. Cela dit, personne ne devrait être obligé de tout politiser. Certaines personnes ont besoin d’insouciance comme d’une pro­tec­tion. L’enjeu n’est pas d’imposer une lecture militante de la gestation mais de permettre qu’elle existe, de façon col­lec­tive, pour les personnes qui en ont besoin.

Entretien réalisé le 22 décembre 2025 en visioconférence.

  • 1
    Dans une grande majorité des cas de GPA, la pratique consiste à trans­plan­ter un embryon issu d’une fécon­da­tion in vitro (FIV) à partir d’ovocytes et de sper­ma­to­zoïdes des parents d’intention ou de donneur·euses. ↩︎
  • 2
    Le don de gamètes est le fait de donner ses ovules ou ses sper­ma­to­zoïdes. Gratuit en France, il est compensé dans d’autres pays (tels que l’Espagne, la Belgique ou l’Inde), en par­ti­cu­lier le don d’ovocytes, et rémunéré sub­stan­tiel­le­ment aux États-Unis. ↩︎
  • 3
    Ce concept désigne le droit humain de conserver l’autonomie sur son propre corps, d’avoir ou pas des enfants et de les élever dans des com­mu­nau­tés sûres et durables. ↩︎
  • 4
    Venu des États-Unis, le mouvement des tradwives (pour « tra­di­tio­nal wife ») prône le retour à une maternité conser­va­trice, où « l’épouse » produit gra­tui­te­ment un travail repro­duc­tif dans la maison, se consa­crant en priorité à ses enfants, à son mari et à la tenue du foyer. ↩︎
  • 5
    En 2013, dans une interview au Journal des femmes, Valérie Pécresse, alors conseillère régionale d’Île-de-France (UMP), avait critiqué le projet de loi du gou­ver­ne­ment d’allonger le congé paternité à la naissance : « Les pères […] le prendront d’autant plus volon­tiers avec un enfant un peu plus âgé, et cela sera socia­le­ment mieux vécu par les entre­prises de [les] voir s’impliquer dans des problèmes un peu plus com­pli­qués. » ↩︎

Les mots importants

Féminisme matérialiste

Né à la fin des années 1960, le courant du...

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Coline Clavaud-Mégevand

Journaliste indépendante spécialisée dans les questions d’identité et les dynamiques militantes (féminisme, antiracisme, extrême droite...), elle écrit aussi des enquêtes sur les médias et les violences sexistes et sexuelles dans l'industrie du divertissement, notamment le mouvement MeTooStandUp. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.