Né à la fin des années 1960, le courant du féminisme matérialiste analyse l’oppression des femmes comme un rapport social basé sur des conditions matérielles, économiques et politiques. Le patriarcat est défini comme un système d’exploitation qui se fonde en particulier sur le travail domestique et reproductif des femmes. Pour les féministes matérialistes, qui s’inspirent des théories marxistes, les femmes sont une classe sociale exploitée par la classe sociale des hommes, qui s’approprient leurs corps et leur force de travail. Il s’agit dès lors de lutter contre cette exploitation dans une perspective anti-essentialiste : les catégories homme et femme existant seulement pour justifier l’exploitation des unes par les autres, l’émancipation des femmes aboutirait à la disparition des catégories de genre.
De manière générale, les féministes matérialistes postulent l’imbrication de plusieurs systèmes d’oppressions sur lesquels repose le capitalisme : le patriarcat, le racisme, le colonialisme et le classisme. La sociologue Colette Guillaumin (1934–2017) a ainsi étendu l’analyse féministe matérialiste aux relations raciales et coloniales : les sexes comme les races ne constituent pas des réalités biologiques, ce sont des dynamiques d’appropriation des corps et des forces de travail par les catégories dominantes (les Blanc·hes et les hommes).
L’exploitation des femmes par les hommes se joue notamment à l’endroit de la grossesse, que les féministes matérialistes nomment « travail gestationnel ». Dans un débat consacré à ce sujet (La Déferlante no 23, septembre 2026), la sociologue Elsa Boulet explique ainsi que « si on définit le travail comme la mise en œuvre de capacités corporelles, cognitives et émotionnelles spécifiques, alors la gestation correspond pleinement à cette définition ». Les féministes matérialistes invitent alors à réfléchir aux conditions d’organisation de ce travail, et à ne pas oublier que la grossesse est un « rapport social de reproduction » qui s’inscrit dans notre « société capitaliste, au sein de laquelle on organise ensemble des façons de produire les enfants », explique de son côté la chercheuse Clémence Clos. Ce rapport social est par ailleurs « traversé par des rapports de classe, de race et de genre. Les souffrances de la grossesse ne sont pas perçues de la même façon selon qui les exprime : une femme racisée, précaire, sans papiers, rom… verra sa parole biologisée, disqualifiée », rappelle quant à elle la militante Johanna-Soraya Benamrouche.
Pour aller plus loin
- « Entretien avec Jules Falquet », Kitus Online, 2018, 15 min.
- Mathilde Blézat, Si on s’arrête, le monde s’arrête, La Déferlante Éditions, 2026, 144 pages.
- Christine Delphy, L’Ennemi principal, Éditions Syllepse, 2013 [1997], 262 pages.
- Monique Wittig, La Pensée straight, Éditions Amsterdam, 2018 [2001], 160 pages.
