Monique Wittig n’était pas une femme

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Icône lesbienne, référence majeure des études de genre, l’écrivaine et théoricienne Monique Wittig (1935- 2003) est aujourd’hui relue par une nouvelle génération de militantes, alors qu’elle avait été écartée du mouvement féministe français. Un effacement qui donne un éclairage inédit sur le Mouvement de libération des femmes dont elle avait été une des cofondatrices.

« Chère Adrienne, quand je suis arri­vée [aux États-Unis] […], c’était pour fuir la vie poli­tique pari­sienne. J’étais alors détruite, écrit Monique Wittig dans une let­tre¹ adres­sée à la célèbre poé­tesse amé­ri­caine les­bienne Adrienne Rich. Nous sommes au début des années 1980. Installée outre-Atlantique depuis quelques années, la théo­ri­cienne fran­çaise fait état, auprès de son amie, de son «amer­tume » et de son « res­sen­tissent» à l’égard du Mouvement des libé­ra­tion des femmes en France dont elle fut l’une des ini­tia­trices. « J’ai vécu ces sept années (1968/1975) comme un séjour en enfer », souligne-t-elle.

Lorsque j’ai décou­vert, en 2017, cette lettre dans les archives de Monique Wittig conser­vées à l’université de Yale aux États-Unis, j’ai été prise d’un ver­tige. J’étais alors doc­to­rante à la London School of Economics and Political Science (LSE), et ma recherche por­tait sur l’histoire de la poli­ti­sa­tion du les­bia­nisme dans le Mouvement de libé­ra­tion des femmes (MLF). Brève et tran­chante, cette cor­res­pon­dance tapée à la machine sur une feuille deve­nue sépia avec le temps contre­di­sait tous les récits tra­di­tion­nels que j’avais pu lire et entendre sur le MLF: ceux d’un mou­ve­ment radi­ca­le­ment joyeux, ouvert, où l’on riait, où l’on chan­tait, et où l’on s’aimait entre femmes. Cette lettre –comme tant d’autres dans les archives de Wittig– m’encouragea à faire un voyage sou­vent incon­for­table dans le temps et à exhu­mer une autre his­toire du MLF, une his­toire éra­di­quée, refou­lée et oubliée qui m’invitait à explo­rer –sou­vent avec appré­hen­sion, malaise et mélan­co­lie– les recoins sombres et les tré­fonds embar­ras­sants du fémi­nisme fran­çais dans son rap­port au lesbianisme. 

UNE CRITIQUE DE L’UNIVERSALISME FÉMININ DU MLF 

Ce témoi­gnage est peut-être aus­si décon­cer­tant que la figure de Monique Wittig. Écrivaine, pion­nière en 1970 du MLF et incon­tour­nable théo­ri­cienne les­bienne aux États-Unis –où elle s’installe défi­ni­ti­ve­ment en 1976 et se ver­ra invi­tée par les plus pres­ti­gieuses uni­ver­si­tés–, elle a été rela­ti­ve­ment oubliée en France jusqu’à une période récente. Les rai­sons de l’oubli fran­çais ont sans aucun doute à voir avec les rai­sons de son exil amé­ri­cain: les­bienne trop visible, elle inquiète les fémi­nistes qui voient dans l’hétérosexualité la condi­tion sine qua non d’une récon­ci­lia­tion avec les hommes ; les­bienne trop poli­tique, elle porte un dis­cours cri­tique sur l’universalisme fémi­nin du MLF, qui enjoint aux fémi­nistes de s’identifier exclu­si­ve­ment en tant que femmes, et consi­dère cette rhé­to­rique comme une stra­té­gie d’invisibilisation des les­biennes dans le féminisme. 

« Les les­biennes ne sont pas des femmes », décla­ra Monique Wittig en 1978, lors d’une confé­rence inti­tu­lée «The Straight Mind » (qu’on pour­rait tra­duire par « la pen­sée hété­ro »), à New York. Lorsqu’elle fut pro­non­cée, cette phrase sus­ci­ta un ins­tant de « stu­pé­fac­tion » et de « silence », comme le sou­ligne la mili­tante les­bienne Louise Turcotte, proche amie de Monique Wittig, dans la pré­face de l’édition fran­çaise du livre dont le titre est emprun­té à cette confé­rence, La Pensée straight ² . Énigmatique, cet apho­risme va clore un cha­pitre entier de l’histoire du fémi­nisme: « Les les­biennes ne sont pas des femmes », nous dit Monique Wittig, car « ce qui fait une femme, c’est une rela­tion sociale par­ti­cu­lière à un homme, […] rela­tion à laquelle les les­biennes échappent en refu­sant de deve­nir ou de res­ter hété­ro­sexuelles ³ ».

En poli­ti­sant l’hétérosexualité comme un régime poli­tique domi­nant, plu­tôt que comme une simple orien­ta­tion sexuelle et en pro­po­sant de faire du sujet «les­biennes » un sujet révo­lu­tion­naire qui échappe aux assi­gna­tions sexuées, Monique Wittig balaie l’évidence du sujet «femmes » comme point de départ de la lutte fémi­niste. Comment en est-elle venue à théo­ri­ser de la sorte l’hétérosexualité? Quel est ce « séjour en enfer » dans le MLF dont elle parle à Adrienne Rich? C’est en me posant toutes ces ques­tions que j’ai ten­té de décou­vrir non pas tant la per­son­na­li­té de Monique Wittig que la les­bienne qu’elle était. 

Née en 1935 dans une famille modeste à Dannemarie dans le Haut-Rhin, Monique Wittig se fait d’abord connaître en tant que roman­cière. Surdouée de la lit­té­ra­ture, elle décroche en 1964, à l’âge de 29 ans, le prix Médicis pour son pre­mier roman L’Opoponax (Minuit, 1964) qui, comme le remar­que­ra elle-même Wittig, raconte « l’histoire d’un amour entre deux petites filles […] aspect du les­bia­nisme qui a été com­plè­te­ment pas­sé sous silence ⁴ ». À l’occasion de la sor­tie de son troi­sième roman, Le Corps les­bien, (Minuit, 1973), elle expli­cite davan­tage l’importance du les­bia­nisme dans son tra­vail lit­té­raire: « Mon écri­ture a tou­jours été liée indis­so­lu­ble­ment à une pra­tique sexuelle inter­dite : le les­bia­nisme. » Sa concep­tion de la lit­té­ra­ture comme champ de bataille où sub­ver­tir l’ordre du lan­gage et des repré­sen­ta­tions patriar­cales prend une dimen­sion pro­pre­ment mili­tante en Mai 68, lorsqu’elle cofonde dans la Sorbonne occu­pée le Comité révo­lu­tion­naire d’action cultu­relle (CRAC), auquel se joint une longue liste d’artistes engagé·es, par­mi lesquel·les Maurice Blanchot, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, ou encore André Téchiné.

À L’INITIATIVE DE LA PREMIÈRE MANIFESTATION FÉMINISTE 

Quelques mois plus tard, Wittig publie son deuxième roman, Les Guérillères (Minuit, 1969), poème épique qui relate l’histoire d’une troupe de com­bat­tantes – dési­gnées par le pro­nom « elles » – pre­nant les armes pour se libé­rer du joug de l’oppression. Œuvre pro­phé­tique, Les Guérillères annonce le Mouvement des femmes à venir. Le 21 mai 1970, dix-huit femmes –issues d’un groupe dont Monique Wittig avait été à l’initiative en octobre 1968– donnent à l’université de Vincennes le coup d’envoi de la pre­mière mani­fes­ta­tion fémi­niste. Dans les mois qui suivent, les ren­contres avec d’autres groupes de femmes se mul­ti­plient. Le 26 août 1970, en sou­tien à la grève fémi­niste orga­ni­sée le même jour à New York pour le 50e anni­ver­saire du droit de vote des femmes, Monique Wittig se pro­cure avec celle qui devien­dra une autre grande figure du MLF, Christine Delphy, une impo­sante gerbe de fleurs. Elles tentent ensuite de dépo­ser cette gerbe avec huit autres femmes sur la tombe du Soldat incon­nu sous l’Arc de Triomphe, en hom­mage à celle qui est « plus inconnu[e] que le Soldat incon­nu: sa femme ». Cette action spec­ta­cu­laire et média­ti­sée est consi­dé­rée comme l’acte de nais­sance du Mouvement de libé­ra­tion des femmes. À par­tir de la ren­trée 1970, ce sont plu­sieurs cen­taines de femmes qui se retrouvent régu­liè­re­ment à l’École des beaux-arts de Paris où elles tiennent les assem­blées géné­rales du MLF.

Dans ce mou­ve­ment, Monique Wittig a un rôle d’impulsion théo­rique et poli­tique. Elle est, avec Christine Delphy, l’un des grands noms du fémi­nisme maté­ria­liste, qu’elle contri­bue à for­ger théo­ri­que­ment tout au long des années 1970. À par­tir d’une grille d’analyse mar­xiste de la socié­té, ce cou­rant affirme que le rap­port de domi­na­tion entre hommes et femmes est un rap­port d’exploitation éco­no­mique repo­sant sur le tra­vail gra­tuit que les femmes four­nissent dans la sphère domes­tique. Ces idées sont déve­lop­pées pour la pre­mière fois dans le mani­feste rédi­gé par Wittig «Combat pour la libé­ra­tion de la femme ⁵ », publié en mai 1970 dans le jour­nal contes­ta­taire L’Idiot inter­na­tio­nal. Elle y écrit, repre­nant Engels, que « dans la famille, l’homme est le bour­geois; la femme, le pro­lé­taire » et affirme que les femmes consti­tuent « la classe la plus ancien­ne­ment oppri­mée ». Sur le modèle de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, Wittig appelle donc à une « prise de pou­voir poli­tique » des femmes afin d’abolir la domi­na­tion patriarcale.

Au sein du MLF pari­sien, Monique Wittig a par­ti­ci­pé à la créa­tion du groupe des Féministes révo­lu­tion­naires qui ras­semble les fémi­nistes maté­ria­listes ou radi­cales convain­cues que la fémi­ni­té est une construc­tion sociale et que la divi­sion hommes/femmes est le pro­duit d’un rap­port d’exploitation domes­tique. Ce groupe s’oppose fer­me­ment au col­lec­tif Psychanalyse et poli­tique (cou­ram­ment appe­lé Psychépo), emme­né par la psy­cha­na­lyste et édi­trice Antoinette Fouque, qui défend une vision dif­fé­ren­tia­liste de la fémi­ni­té : le but d’un mou­ve­ment de femmes n’est pas d’abolir les caté­go­ries de sexe mais de reva­lo­ri­ser la spé­ci­fi­ci­té fémi­nine, liée à l’expérience de la mater­ni­té, afin d’opérer une révo­lu­tion sym­bo­lique. Dans un entre­tien avec Louise Turcotte en 1975, Wittig s’inquiète de « cette espèce de nou­velle fémi­ni­té qui est soi-disant une libé­ra­tion mais qui est une régres­sion en fait ». Elle signe par ailleurs le fameux Manifeste des 343 pour la liber­té d’avorter, publié le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, et par­ti­cipe à de nom­breuses actions du mou­ve­ment. Le 10 mars 1971, elle fait par­tie de la dizaine de militant·es homosexuel·les qui sabotent l’émission radio­pho­nique de Ménie Grégoire consa­crée à « L’homosexualité, ce dou­lou­reux pro­blème », acte qui marque la nais­sance du Front homo­sexuel d’action révo­lu­tion­naire (FHAR).

LES GOUINES ROUGES, PREMIER COLLECTIF POLITIQUE DE LESBIENNES 

« Passeuse de l’histoire des femmes » et « for­geuse de liens », selon les mots de l’historienne Audrey Lasserre, Monique Wittig contri­bue aus­si par sa per­son­na­li­té à sou­der le Mouvement de libé­ra­tion des femmes à Paris. Nombre des mili­tantes du MLF se rap­pellent sa sym­pa­thie et sa bien­veillance à l’égard des nou­velles recrues. L’historienne et spé­cia­liste de l’histoire des femmes Marie-Jo Bonnet, qui rejoint le MLF en 1971, écrit: « Monique Wittig […] est cer­tai­ne­ment la femme qui m’a don­né envie de res­ter au MLF. […] Elle incarne la créa­ti­vi­té du mou­ve­ment, l’accès à l’écriture, et cette bien­fai­sante parole poé­tique qui me chan­geait de la langue de bois mar­xiste ou freu­dienne très à la mode alors⁶ .» Féministe de la pre­mière heure, Monique Wittig se dis­tingue néan­moins rapi­de­ment de la plu­part de ses cama­rades de lutte en insis­tant sur la néces­si­té de visi­bi­li­ser le les­bia­nisme au sein du mou­ve­ment. Comme elle le raconte dans un entre­tien paru en 1974 dans la revue Actuel, c’est pour dénon­cer l’homophobie de nom­breuses mili­tantes fémi­nistes qu’elle contri­bue à créer au début de l’année 1971, aux côtés d’autres les­biennes du MLF comme Christine Delphy, Catherine Deudon ou Evelyne Rochedereux, le pre­mier col­lec­tif poli­tique de les­biennes, les Gouines rouges : « Une conver­sa­tion mon­daine chez l’une d’entre nous sur l’homosexualité. Des ques­tions de pure curio­si­té : “Comment faites-vous entre vous?” […] Des com­men­taires comme : “Ce qu’il y a de gênant dans l’homosexualité, c’est que vous ne pou­vez pas avoir d’enfant.” Et “Y’en a marre de l’homosexualité.” Là, un petit nombre d’entre nous se sont sen­ties agres­sées parce que c’était le seul aspect de notre oppres­sion qui n’était pas abor­dé d’un point de vue poli­tique, c’était le rayon attrac­tion du mou­ve­ment, folk­lo­rique. […] Les Gouines rouges sont nées de ça.»

Les recherches his­to­rio­gra­phiques sur le MLF ont long­temps affir­mé que ce mou­ve­ment avait consti­tué un espace inédit de libé­ra­tion de l’homosexualité fémi­nine. Pourtant, ce témoi­gnage de Wittig invite à rela­ti­vi­ser, si ce n’est à réfu­ter, cette lec­ture. Surtout, l’histoire des résis­tances des fémi­nistes aux ten­ta­tives de créa­tion de groupes de les­biennes dans le MLF, que j’ai lon­gue­ment détaillée dans ma thèse de doc­to­rat ⁷ , per­met d’écrire une tout autre his­toire des rap­ports entre fémi­nisme et les­bia­nisme dans les années 1970. Dans Classer, Dominer. Qui sont les « autres » ? Christine Delphy rap­pelle le « tol­lé » qu’a sus­ci­té la créa­tion des Gouines rouges. Toujours dans le cadre de mes recherches, j’ai pu exhu­mer aux archives les­biennes de Paris des témoi­gnages, datant du début des années 1980, dans les­quels des mili­tantes les­biennes posent un regard cri­tique sur les dix années pré­cé­dentes de mili­tan­tisme fémi­niste en s’affairant à dénon­cer la manière dont les fémi­nistes ont ten­té de saper les groupes de les­biennes dans le MLF parisien.

PARLER EN TANT QUE « LESBIENNE » PLUTÔT QU’EN TANT QUE « FEMME » 

Il est impor­tant de rap­pe­ler la logique poli­tique qui sous-tend cette volon­té chez Wittig de visi­bi­li­ser le les­bia­nisme dans le Mouvement des femmes. Les spé­cia­listes de l’histoire du MLF (comme les anciennes amies fémi­nistes de Wittig) ont par­lé de « radi­ca­li­sa­tion » les­bienne chez Wittig, voire de pos­ture « sépa­ra­tiste ». Pour ces der­nières, le « Nous, les femmes » du MLF était uni­ver­sel, il incluait toutes les femmes. Selon elles, le les­bia­nisme poli­tique de Wittig aurait eu pour effet de le divi­ser, c’est-à-dire de frac­tu­rer l’unité du mou­ve­ment. Ces affir­ma­tions sont « hétéro-normatives »: elles ne prennent pas en compte l’exclusion pre­mière des les­biennes de ce « Nous, les femmes ». C’est pré­ci­sé­ment pour dénon­cer la fausse pré­somp­tion d’universalité du sujet « femmes » du MLF que Wittig s’est atta­chée à défendre une posi­tion « les­bienne » dans le mou­ve­ment fémi­niste, c’est-à-dire à s’exprimer en tant que « les­bienne » plu­tôt qu’en tant que « femme ».

Parler de radi­ca­li­sa­tion les­bienne ou de sépa­ra­tisme témoigne d’une défor­ma­tion de la pen­sée poli­tique de Wittig. Quand elle affirme sur la ban­de­role qu’elle bran­dit lors de l’action à l’Arc de Triomphe qu’« un homme sur deux est une femme », elle expose l’effacement des femmes que l’universel (mas­cu­lin) per­forme. C’est bien dans la conti­nui­té de ce rai­son­ne­ment qu’elle pro­pose dans le MLF de visi­bi­li­ser les les­biennes : la caté­go­rie sur­plom­bante des «femmes » agit, selon Wittig, comme un « pla­card » pour les les­biennes, c’est-à-dire qu’elle contri­bue à les main­te­nir dans l’invisibilité en tant que les­biennes. Le les­bia­nisme de Wittig n’est pas un sépa­ra­tisme : il repose sur une poli­tique anti-assimilationniste visant à visi­bi­li­ser les iden­ti­tés exclues des caté­go­ries sup­po­sé­ment uni­ver­selles, et ce y com­pris au sein du féminisme. 

Après la dis­so­lu­tion des Gouines rouges dans le cou­rant de l’année 1973, Wittig pro­jette de créer un Front les­bien inter­na­tio­nal. Là encore les résis­tances des fémi­nistes se font vives, et cer­tains témoi­gnages évoquent une per­sé­cu­tion à son égard. Accusée de tra­hir la soro­ri­té fémi­niste en met­tant en avant une iden­ti­té les­bienne par­ti­cu­lière (plu­tôt qu’une iden­ti­té «femme» ), Wittig parle d’une « purge » à son encontre ⁸ , et raconte, dans un entre­tien accor­dé à Libération (17 juin 1999), avoir été « uti­li­sée comme bouc émis­saire », avoir « connu la guillo­tine, la tête cou­pée ». Les rai­sons de son départ aux États-Unis en 1976, six ans après avoir contri­bué à la créa­tion du Mouvement de libé­ra­tion des femmes, sont sans appel: « Franchement, […] elles ont presque réus­si à me détruire tota­le­ment et elles m’ont, oui, chas­sée de Paris. » C’est bien parce que les fémi­nistes ont tout fait pour « empê­cher […], para­ly­ser et détruire les groupes de les­biennes⁹ », qu’elle a fini par fuir aux États-Unis.

Une fuite –il est grand temps de l’affirmer et de le recon­naître– qui résulte d’un défer­le­ment de vio­lence contre une les­bienne qui sou­hai­tait que le fémi­nisme recon­naisse la spé­ci­fi­ci­té de l’existence les­bienne. L’exil de Monique Wittig aux États-Unis est l’histoire d’une éli­mi­na­tion poli­tique, au cœur de la « glo­rieuse » décen­nie du MLF.

RUPTURE FONDAMENTALE DANS LE CHAMP DE LA THÉORIE FÉMINISTE 

Deux textes majeurs sont publiés en fran­çais en février et mai 1980 dans la revue fémi­niste maté­ria­liste Questions fémi­nistes. Dans « La pen­sée straight » et « On ne naît pas femme », Monique Wittig explique que l’hétérosexualité n’est pas une sexua­li­té par­mi d’autres, mais un régime poli­tique, un sys­tème social contrai­gnant: « un noyau de nature qui résiste à l’examen, une rela­tion qui revêt un carac­tère d’inéluctabilité dans la culture comme dans la nature ». En d’autres termes, elle déna­tu­ra­lise l’hétérosexualité qu’elle pose comme une construc­tion poli­tique ser­vant l’appropriation des femmes par les hommes. Mais Wittig ne se contente pas de théo­ri­ser l’hétérosexualité comme un régime sexuel impo­sé : elle affirme que c’est à tra­vers ce régime qu’est pro­duite la dif­fé­rence sexuelle. Ainsi, « si nous les­biennes, homo­sexuels nous conti­nuons à nous dire, à nous conce­voir des femmes, des hommes nous contri­buons au main­tien de l’hétérosexualité », écrit-elle dans « La pen­sée straight», article qu’elle conclut sur cette phrase res­tée célèbre : « Il serait impropre de dire que les les­biennes vivent, s’associent, font l’amour avec des femmes car la femme n’a de sens que dans les sys­tèmes de pen­sée et les sys­tèmes éco­no­miques hété­ro­sexuels. Les les­biennes ne sont pas des femmes. »

La pen­sée wit­ti­gienne sur l’hétérosexualité et le les­bia­nisme pro­duit une rup­ture théo­rique et épis­té­mo­lo­gique fon­da­men­tale dans le champ de la théo­rie fémi­niste puisqu’elle arti­cule la pro­duc­tion des caté­go­ries de sexe, et donc le sujet « femmes » du fémi­nisme, au main­tien de la norme hété­ro­sexuelle. En décla­rant que les les­biennes ne sont pas des femmes, elle sape les fon­de­ments du MLF, dont la condi­tion de pos­si­bi­li­té rési­dait pré­ci­sé­ment dans l’identification col­lec­tive aux « femmes ». C’est ain­si qu’il faut com­prendre le scan­dale que pro­vo­quèrent ces deux textes au sein du MLF.

Cette publi­ca­tion entraîne en France l’émergence d’un mou­ve­ment de les­biennes radi­cales, affir­mant avec humour que « l’hétérosexualité est au patriar­cat ce que la roue est à la bicy­clette ». Les les­biennes radi­cales attaquent alors publi­que­ment le MLF, l’accusant d’avoir cen­su­ré les les­biennes tout au long de la décen­nie 1970, et le qua­li­fient désor­mais d’« hétéro-féministe ». Dans ce contexte explo­sif, le comi­té de rédac­tion de la revue Questions fémi­nistes se scinde en deux groupes. Le pre­mier (com­po­sé de Christine Delphy, Emmanuèle de Lesseps, Claude Hennequin, et béné­fi­ciant du sou­tien de Simone de Beauvoir) refuse la cri­tique wit­ti­gienne de l’hétérosexualité comme régime de pou­voir et conti­nue à défendre une iden­ti­fi­ca­tion exclu­sive aux « femmes » pour le mou­ve­ment fémi­niste. Pour le second groupe (com­po­sé notam­ment de Monique Wittig et Colette Guillaumin), « les­bienne » est une posi­tion poli­tique plus cohé­rente avec le fémi­nisme maté­ria­liste dont l’objectif est la des­truc­tion des caté­go­ries de sexe. La revue ne sur­vit pas à ce conflit et le comi­té de rédac­tion s’auto-dissout le 24 octobre 1980.

Lorsque, en février 1981, Christine Delphy et Emmanuèle de Lesseps annoncent la publi­ca­tion d’une nou­velle revue por­tant le titre à peine modi­fié de Nouvelles Questions fémi­nistes, les les­biennes poli­tiques de l’ancien comi­té de rédac­tion se sentent tra­hies, et à nou­veau igno­rées et bafouées par les fémi­nistes. Wittig écrit à ce moment-là une lettre à Simone de Beauvoir dans laquelle elle implore cette der­nière de « ne pas cou­vrir de [son] nom cette opé­ra­tion mal­hon­nête », avant d’ajouter : « Les faits sont les faits: éli­mi­ner cinq les­biennes d’un lieu où s’élabore la théo­rie fémi­niste sous pré­texte que leur les­bia­nisme n’est pas conforme peut dif­fi­ci­le­ment pas­ser pour une pra­tique pro­les­bienne ¹⁰.» Cette demande res­te­ra lettre morte. L’affaire se pour­suit au tri­bu­nal et le pro­cès est gagné par les fon­da­trices de la nou­velle revue. Cofondatrice du MLF en 1970, Wittig sort de cette décen­nie épui­sée, désa­bu­sée et abat­tue. Elle fera le récit de son expé­rience mal­heu­reuse dans sa fable Paris-la-politique, qu’elle publie en 1985 dans la revue les­bienne Vlasta et dans laquelle elle narre méta­pho­ri­que­ment l’histoire des luttes de pou­voir au sein du Mouvement des femmes. Si Les Guérillères pré­fi­gu­rait en 1969 la révolte fémi­niste sur le point d’éclore, Paris-la-politique scelle la fin des illu­sions dans les larmes et la dou­leur lesbiennes.

AVEC QUARANTE ANS DE RETARD, LE FÉMINISME FRANÇAIS LA REDÉCOUVRE 

Le recueil The Straight Mind and Other Essays, qui ras­semble la majeure par­tie des articles théo­riques de Monique Wittig, est publié en 1992 aux États-Unis. « C’est le plus loin que je pou­vais aller dans ma pen­sée poli­tique, qui n’est pas accep­table ici [en France], et qui est de consi­dé­rer l’hétérosexualité comme un régime poli­tique, un régime de domi­na­tion », expliquera-t-elle quelques années plus tard Monique Wittig dans un entre­tien don­né au quo­ti­dien Libération (17 juin 1999). Il aura cepen­dant fal­lu attendre près de dix ans avant qu’il ne soit tra­duit en fran­çais, alors que l’analyse de Wittig de l’hétérosexualité comme régime poli­tique a eu une influence majeure sur l’émergence des théo­ries queer aux États-Unis dans les années 1990, qui s’attachent à pen­ser le régime de la nor­ma­ti­vi­té sexuelle. C’est sur­tout avec la publi­ca­tion en 1990 de Gender Trouble (Trouble dans le genre, La Découverte, 2005) de la phi­lo­sophe amé­ri­caine Judith Butler, essai dans lequel la pen­sée wit­ti­gienne occupe une place cen­trale, que Monique Wittig est redé­cou­verte par une nou­velle géné­ra­tion de mili­tantes et théo­ri­ciennes fémi­nistes et les­biennes fran­çaises. Dans la seconde moi­tié des années 1990, The Straight Mind est dis­cu­té et tra­duit dans le cadre des sémi­naires du Zoo à Paris, orga­ni­sés par le socio­logue et pen­seur trans­fé­mi­niste Sam Bourcier, et dont l’objectif est d’introduire les études gaies, les­biennes et queer en France. 

Wittig refait ain­si len­te­ment sur­face en France à la fin des années 1990 et tout au long des années 2000. Elle est invi­tée en 1997 au col­loque « Les études gay et les­biennes », orga­ni­sé par le socio­logue et phi­lo­sophe Didier Eribon au Centre Georges-Pompidou. En 2001, Sam Bourcier et Suzette Robichon –mili­tante les­bienne– orga­nisent le pre­mier col­loque consa­cré à son œuvre. Ces der­nières années, Monique Wittig est deve­nue une icône les­bienne, adu­lée par une nou­velle géné­ra­tion de mili­tantes nour­ries au fémi­nisme maté­ria­liste et à la pen­sée queer, qui voient en elle une réfé­rence majeure pour pen­ser la vio­lence du régime hété­ro­sexuel et de la bina­ri­té de genre. Ces der­nières années, La Pensée straight a fait l’objet de repu­bli­ca­tions ¹¹, et aujourd’hui, les tra­vaux de recherche uni­ver­si­taire sur Wittig se mul­ti­plient à grande vitesse. La France redé­couvre, avec qua­rante ans de retard, la puis­sance de ses ana­lyses poli­tiques confis­quées sur l’autel de l’hétéro-féminisme.

  1. Monique Wittig, vers 1981. Cette lettre et toutes les lettres citées dans l’article appar­tiennent au même fonds : Monique Wittig Papers, General Collection, Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale University.
  2. Monique Wittig, La Pensée straight, tra­duc­tion de Sam Bourcier, édi­tions Balland, 2001. Ce recueil de textes est publié ini­tia­le­ment en anglais en 1992 chez Beacon Press sous le titre de Straight Mind and Other Essays.
  3. Monique Wittig, « On ne naît pas femme », dans La Pensée straight, Paris, Éditions Amsterdam, 2018.
  4. Josy Thibaut, «Monique Wittig raconte…», ProChoix, n°46, 2008.
  5. Le titre ori­gi­nal du mani­feste était « Pour un mou­ve­ment de libé­ra­tion des femmes », mais il a été chan­gé par l’éditeur avant publication.
  6. Marie-Jo Bonnet, Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ?, Odile Jacob, 2004.
  7. Ilana Eloit, Lesbian Trouble : Feminism, Heterosexuality and the French Nation (1970–1981), thèse de doc­to­rat, LSE – London School of Economics and Political Science, Department of Gender Studies, 2018
  8. Monique Wittig, Lettre à Simone de Beauvoir, 2 mars 1981.
  9. Monique Wittig, Lettre à Monique Plaza, 16 juin 1980.
  10. Monique Wittig, lettre à Simone de Beauvoir, 2 mars 1981. 11. La der­nière aux édi­tions Amsterdam en 2018, dans une tra­duc­tion de Sam Bourcier.

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Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°7, de septembre 2022. La Déferlante est une revue trimestrielle indépendante consacrée aux féminismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abonnement, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.

La Déferlante 7 : Réinventer la famille