Houria Aouimeur : « J’ai obéi à ma conscience »

À peine nommée à la direction de l’AGS, l’organisme privé patronal chargé de financer les salaires des travailleur·euses en cas de faillite d’une entre­prise, Houria Aouimeur a mis au jour de poten­tiels détour­ne­ments de fonds colossaux. Aujourd’hui licenciée, elle milite pour la recon­nais­sance de son statut de lanceuse d’alerte.
Publié le 27/07/2026

Houria Aouimeur, chez elle à Paris, le 19 mai 2026. Crédit : Marion Poussier pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

Gérée par des orga­ni­sa­tions patro­nales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. Dès qu’elle arrive à sa tête, en 2018, Houria Aouimeur découvre de possibles détour­ne­ments de fonds dont le montant s’élèverait à plusieurs milliards d’euros.

En 2023, elle est licenciée. Pour la Défenseure des droits, il s’agit de « repré­sailles inter­ve­nant en consé­quence directe de [ses] alertes ». Fin 2023, le conseil des prud’hommes de Paris, saisi en référé, considère qu’elle ne peut béné­fi­cier du statut de lanceuse d’alerte (lire l’encadré ci-dessous) car elle n’aurait fait qu’exécuter son contrat de travail en mettant au jour des irré­gu­la­ri­tés sur les­quelles son employeur lui avait demandé d’enquêter. Alors qu’en 2024, la Maison des lanceurs d’alerte et la Défenseure des droits l’ont pourtant reconnue comme telle, la cour d’appel confirme en juillet 2025 qu’elle ne peut reven­di­quer ce statut. Elle se pourvoit en cassation. Aujourd’hui en arrêt pour maladie pro­fes­sion­nelle, Houria Aouimeur continue de livrer bataille.

Quand je prends le poste de direc­trice de l’AGS, cet organisme incarne pour moi la valeur répu­bli­caine d’égalité de trai­te­ment : les salariés doivent avoir les mêmes droits, quelle que soit l’entreprise. Mais je me rends rapi­de­ment compte que j’ai idéalisé les choses. Des lettres anonymes très bien docu­men­tées com­mencent à arriver, qui dénoncent un fonc­tion­ne­ment per­met­tant à certains man­da­taires de justice1Dans le cas d’une entre­prise en redres­se­ment judi­ciaire, les man­da­taires de justice sont chargé·es de régler ses dettes, à commencer par les salaires. Houria Aouimeur soupçonne des détour­ne­ments d’importantes sommes destinées aux salarié·es, en par­ti­cu­lier au profit des man­da­taires de justice. de gérer des sommes colos­sales sans contrôle. Quand je demande les comptes, je découvre notamment des montants classés en perte sans expli­ca­tion. Les enjeux finan­ciers sont énormes, de l’ordre de 7,5 milliards. Là je ne peux plus croire à de simples erreurs, le problème est systémique.

J’aurais pu démis­sion­ner. Ça aurait certes été une forme de désertion, mais ça aurait aussi été un moyen de ne pas vivre ce que je vis depuis. Je me suis dit alors que je n’arriverais pas à trouver du travail ailleurs, parce que mes patrons me blo­que­raient. Je suis donc restée, avec la ferme intention de remettre les choses en ordre. Dès mon arrivée, je commande deux audits qui révèlent le “favo­ri­tisme” mis en place pré­cé­dem­ment. En mars 2019, je convaincs ma hié­rar­chie de déposer plainte pour abus de confiance, cor­rup­tion et prise illégale d’intérêts.

Très vite, on tente de m’intimider. La porte de mon domicile est dégradée, je reçois des menaces. J’ai peur. Mon fils est hébergé par mon avocat, et mon compagnon et moi devons vivre à l’hôtel, puis déménager à trois reprises. Chaque fois, je porte plainte. Pendant près d’un an, ma hié­rar­chie me fait protéger par une équipe de sécurité. Ces hommes sont nuit et jour avec moi. Sur le moment ça me rassure, mais avec le recul, je réalise que c’était aussi une façon de me sur­veiller.
Je commande un second audit pour contrôler les flux finan­ciers anormaux et tenter de savoir où sont passés les milliards d’euros évaporés. En octobre 2019, avec mon équipe, nous déposons de nouvelles plaintes pour abus de confiance, faux et usage de faux. Je mets aussi en place des contrôles. En réaction, la pression s’intensifie : des hommes me suivent à moto, me pho­to­gra­phient au res­tau­rant. Je les prends également en photo. Après mon licen­cie­ment, j’ai eu honte de m’être tue si longtemps.

Quand je comprends que je vais être licenciée parce que je suis allée trop loin dans mes inves­ti­ga­tions, je consulte un avocat qui me fait prendre conscience que je suis une lanceuse d’alerte. En février 2023, alors que je n’ai jamais fait l’objet d’un aver­tis­se­ment ou de sanction dis­ci­pli­naire, je suis licenciée pour faute lourde, soit la faute la plus grave en droit du travail, une faute qui suppose une intention de nuire.

J’ai obéi à ma conscience, à la loi, à l’intérêt général. J’ai fait de la déso­béis­sance ins­ti­tu­tion­nelle en refusant de céder à des ins­ti­tu­tions qui avaient pour règle tacite : “Ne pas chercher, ne pas parler et savoir s’arrêter.” Et je conti­nue­rai à pratiquer ce que j’appelle la déso­béis­sance exis­ten­tielle : on voudrait me voir dis­pa­raître, me taire, mais je conti­nue­rai à exister pour mener ce combat. Les inves­ti­ga­tions poussées de la Maison des lanceurs d’alerte et de la Défenseure des droits abou­tissent à deux avis très docu­men­tés qui me recon­naissent comme “lanceuse d’alerte victime de repré­sailles”. J’attends que la justice française soit à son tour au rendez-vous. » •

Propos recueillis le 19 mai 2026 par Lucie Tourette, jour­na­liste indépendante.

Lanceur·euse d’alerte, un statut protecteur

Le statut de lanceur ou lanceuse d’alerte s’applique à « une personne physique qui signale ou divulgue, sans contre­par­tie finan­cière directe et de bonne foi, des infor­ma­tions portant sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général ». Défini par la loi Waserman du 21 mars 2022, qui vient élargir le principe posé par la loi Sapin II de 2016, il ouvre une pro­tec­tion légale, dont l’interdiction des repré­sailles, la pro­tec­tion de la dignité per­son­nelle et du droit au travail. L’employeur ne peut ni sanc­tion­ner, ni dis­cri­mi­ner, ni menacer un·e collaborateur·ice
en raison d’un signalement.

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    Dans le cas d’une entre­prise en redres­se­ment judi­ciaire, les man­da­taires de justice sont chargé·es de régler ses dettes, à commencer par les salaires. Houria Aouimeur soupçonne des détour­ne­ments d’importantes sommes destinées aux salarié·es, en par­ti­cu­lier au profit des man­da­taires de justice. ↩︎
Lucie Tourette

Journaliste, spécialiste des questions sociales, elle contribue notamment au Monde Diplomatique. Elle est co-autrice de Marchands de travail (Seuil, 2014). Membre du comité éditorial de La Déferlante. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.