— Va te coucher, je te dis.
— Pourquoi ?
— Va te coucher, c’est important pour ta croissance. Il faut que tu te reposes.
— Je ne te demande pas si t’as sommeil, je te dis d’aller te coucher. C’est quand même pas possible.
— Oui, oui, bon, d’accord, dit-elle, puis elle fait encore trois roulades, lit deux chapitres de son livre, mange un autre flan.
— Mais va te coucher, je t’ai dit, que je lui répète par-dessus l’écran de mon ordinateur.
— Désolée, j’avais pas compris que c’était maintenant, maintenant.
— Tu veux que je te le dise en quelle langue pour que tu comprennes ?
— En grec ancien ?
— Va te coucher, mon cœur.
— Pourquoi ?
— Il est déjà 21 h 09.
— Oui, mais y a pas école demain ! Ça va, c’est pas une caserne militaire ici, si ?
Elle a raison. Mais cela ne m’arrange pas ; j’ai un texte à rendre pour une super revue féministe (hé hé hé), et la présence des enfants, leurs mille sollicitations, rend la concentration difficile et l’écriture fastidieuse. Au bout de dix ans de maternité, j’ai fini par m’y faire, mais après 21 heures, mon seuil de tolérance est plus bas que le niveau de la mer.
— Va te coucher ou je te balaie, lui dis-je.
Évidemment, elle rit : elle adore ces menaces que je balance quand je suis énervée. J’en ai toute une panoplie sous le coude : ou je t’attrape par le pied et je te balance dans la Seine / ou je te mets en pension / ou j’envoie la photo où t’as le nez qui coule sur le WhatsApp des parents d’élèves ; mais aucune n’est jamais prise au sérieux. M. s’avance avec une extrême lenteur vers sa chambre.
— Plus vite !
J’insiste depuis mon lit jonché de livres pour enfants, brosse Cinnamoroll, tee-shirt Wednesday, chouchous divers, chaussettes sales de la journée qu’elle, comme sa sœur, a enlevées et laissées traîner là. Et ce n’est pas faute de leur avoir demandé quinze fois de ranger leur zbeul.
— Avance !
— J’essaie, mais je peux pas avancer plus vite, dit-elle en m’indiquant son short resté au niveau des chevilles parce que Madame n’a pas jugé utile de l’enfiler tout à fait.
Son livre dans les mains, elle avance en lisant, dans une opération escargot improvisée qui fait s’accélérer mon pouls.
Pendant une seconde, je me suis imaginée en train de la balayer pour de vrai. Un petit croche-pattes vite fait, bien fait, et bam, elle est par terre. Facile. Surtout avec son short, là.
Et dans l’exact même temps, j’ai ressenti de la fierté.
Les situations similaires sont légion.
Pourquoi je mettrais une écharpe, j’ai pas froid, t’es pas dans mon corps. Pourquoi j’ai pas le droit de regarder un épisode de One Piece alors que c’est ma sœur qui n’a pas fini son assiette. Pourquoi je dois obligatoirement finir mon assiette alors que c’est pas bon. Pourquoi je dois me taire alors que ce qu’on dit est faux, que je ne suis pas d’accord. Pourquoi. Je ne veux pas. Je refuse.
Je veux que mes filles sachent différencier la règle qui protège de celle qui oppresse.
Honnêtement, ça me saoule. Ça me saoule parce que ça ne m’arrange pas, ces pourquoi. Je suis épuisée, je dois travailler, débarrasser la table, vider le lave-vaisselle, finir de répondre aux mails, poster mes prochaines dates sur Instagram, j’ai juste envie de dormir, en fait, et il faut que je fasse ma valise parce que je pars en festival demain, et surtout ne pas oublier mon chargeur. Ça m’arrangerait bien qu’elles se brossent les dents et, hop, au lit, sans mini-procès ni grands débats sur le consentement, le libre arbitre, la justice… Parfois, vraiment, JPP.
La désobéissance des enfants est une fatigue matérielle. Elle ralentit tout. Elle met du sable dans les rouages de journées millimétrées où l’on est au quart d’heure près.
Mais au fond de moi, et je me garde bien de le leur montrer, je suis fière. Fière qu’elles questionnent les ordres, qu’elles résistent. Fière quand leur « non » n’est pas seulement un caprice, mais une petite barricade intérieure. Fière quand elles sentent, avant même de savoir le formuler, qu’une règle n’est pas sacrée simplement parce qu’elle est ancienne, qu’un·e adulte n’a pas raison parce qu’iel est grand·e, qu’un ordre n’est pas nécessairement juste parce qu’il est donné d’une voix assurée.
Je voudrais leur apprendre à obéir juste assez pour assurer leur survie, juste assez pour ne pas nuire aux autres, juste assez pour rester raccord avec le contrat social qui nous lie. Mais pas trop. Je voudrais leur transmettre cette compétence délicate : reconnaître la différence entre le feu rouge qui prévient l’accident et le silence qui est un glissement dangereux. Entre la politesse qui rend douce la vie et la docilité qui soumet les corps. Je veux qu’elles sachent différencier la règle qui protège de celle qui oppresse.
On dit souvent des enfants désobéissant·es qu’iels sont difficiles, et iels le sont. Mais l’on ne s’inquiète pas assez pour les enfants trop faciles. Des enfants qui disent oui quand leur intuition dit non, parce qu’on leur a appris à ne pas l’écouter, mais à obéir à l’adulte. Des enfants qui apprennent à ne pas déranger, ne pas contredire, ne pas faire d’histoires. Des enfants qui sourient quand on les dépouille de leur enfance. Plus tard, on leur demandera pourquoi iels n’ont rien dit. Comme si toute leur éducation ne les avait pas justement entraîné·es à cela : acquiescer, sacraliser l’adulte, dire oui, se taire.
Lorsque Créon ordonne que le corps de Polynice reste sans sépulture, Antigone désobéit. Elle ne désobéit pas par goût adolescent du scandale. Elle désobéit parce qu’une loi peut être indigne. Antigone a capté qu’il existe des décrets qui ont la forme de l’ordre et la substance de la profanation. Sophocle l’écrit il y a plus de deux mille ans dans ses œuvres thébaines1Cycle de tragédies antiques (Œdipe roi, Antigone, Œdipe à Colone) écrites au ve siècle avant Jésus-Christ, dont l’action se déroule dans la cité grecque de Thèbes., et pourtant la scène demeure brûlante : une fille seule devant un pouvoir qui a la force, les gardes, la cité, la raison d’État. Une fille qui dit non.
Il y a aussi Matilda, chez Roald Dahl, qui lit contre la bêtise adulte ; Marjane, dans Persepolis, qui grandit sous la surveillance des corps ; Billy Elliot, qui danse contre ce qu’on croit être la virilité ; Antoine Doinel, dans Les Quatre Cents Coups, dont l’indiscipline révèle surtout la brutalité du monde adulte.
Toustes ces enfants, toutes ces figures ne sont pas exemplaires parce qu’elles auraient raison sur tout. Elles sont exemplaires parce qu’elles nous obligent à regarder l’autorité de plus près. Iels nous demandent : qui décide des règles ? Qui fabrique quelle loi ? Qui parle ? D’où on nous parle ? Au nom de quoi ? Pour protéger qui ? Et qu’est-ce qui reste d’un être humain quand il cesse de poser ces questions ?
Dans ma culture, il y a une histoire que l’on raconte avec gravité. Celle d’Ibrahim, le prophète, l’ami de Dieu. Il voit en rêve qu’il doit sacrifier son fils. Il le dit à son enfant. Le fils répond qu’il fera ce qui lui est commandé, qu’il sera au nombre des endurants, si Dieu le veut. Ils se soumettent tous les deux. Le père s’apprête à commettre l’impensable. Alors Dieu l’appelle, arrête son geste, déclare l’épreuve accomplie et ordonne un sacrifice qui prend la forme du mouton, du bélier, de l’animal égorgé à la place du fils, dans la culture musulmane. La fête de l’Aïd al-Adha2La « fête du sacrifice » est également appelée Aïd-el-Kebir, la « grande fête », dans les pays du Maghreb. garde cette mémoire.
Je connais la beauté de cette histoire. Je connais sa force de foi, de confiance, de dépouillement. Je sais qu’on peut la lire comme le récit d’une miséricorde : Dieu ne veut pas le sang de l’enfant, Dieu sauve, Dieu substitue. Je sais aussi que, dans le Coran, le fils n’est pas nommé dans ce passage de la sourate As-Saffat, et que les traditions discutent. Je sais tout cela, ou j’essaie de l’apprendre avec respect.
Mais il y a une question qui insiste en moi.
Que faisons-nous de cette scène aujourd’hui ? Qu’entendons-nous exactement quand nous disons obéissance ? À quel moment la foi devient-elle confiance, et à quel moment devient-elle extinction du jugement ? À quel moment la soumission à Dieu se confond-elle avec la soumission aux hommes, aux pères, aux chefs, aux États, aux familles, aux petites tyrannies de cuisine et de ministère ?
Dans le récit, Dieu remplace l’enfant par un mouton. Ce geste est une clémence. Une délivrance. Mais, parfois, je me demande si notre époque ne travaille pas justement à produire des êtres humains remplaçables par des moutons. Des corps qui avancent en troupeau, des consciences tondues ras. Des vies entières organisées autour de cette phrase terrible : on m’a dit de le faire. On m’a dit que c’était la loi, que je n’avais pas le choix, que les ordres venaient d’en haut, qu’il fallait être raisonnable, qu’il ne fallait pas faire d’histoires. J’étais dans mon rôle.
Quelle phrase molle et meurtrière, parfois : ne pas faire d’histoires. Comme si l’Histoire, la grande, ne s’était pas nourrie précisément de millions de gens qui ont obéi parce qu’ils ne voulaient pas faire d’histoires. Comme si les catastrophes étaient toujours arrivées avec des cris, alors qu’elles arrivent souvent avec des tampons, des guichets, des listes, des horaires, des uniformes propres, repassés et portés par des enfants adorables, qui ont toujours obéi à papa, à maman, à la maîtresse, puis au directeur, au chef, au capitaine, au N + 1.
L’obéissance aveugle a une élégance administrative. Elle range le monde, elle donne à chacun·e une place, une situation, une fonction, une fiction, une excuse. Sous Vichy, le statut des Juifs du 3 octobre 1940 n’était pas un tag de haine peint avec un pochoir sur un mur, c’était pas un tweet. C’était une loi publiée, écrite, organisée. Une loi qui classait, définissait, excluait. Ensuite, il fallait que des gens obéissent : bureaux, policier·es, secrétaires, voisin·es, enseignant·es, fonctionnaires, gardien·nes d’immeubles. Il fallait qu’une infinité de gestes ordinaires s’accomplissent pour que le crime advienne. Il fallait que des personnes respectent cette loi et se rendent, tendent le cou sur l’échafaud, en maintiennent d’autres fermement pendant que la lame s’abattait.
Parfois, je me demande si notre époque ne travaille pas justement à produire des êtres humains remplaçables par des moutons. Des corps qui avancent en troupeau, des consciences tondues ras. Des vies entières organisées autour de cette phrase terrible : on m’a dit de le faire.
Je sais que la peur existe. Mais les systèmes les plus violents ont besoin d’autre chose que des bourreaux convaincus. Ils ont besoin d’observateur·ices prudent·es, de personnes dans le déni, d’exécutant·es qui ont peur de rater le dernier métro, peur qu’on leur refuse de poser des jours de congé, de gens qui « n’ont pas d’opinions politiques » sur les applis de rencontre. Toustes celleux qui ne font qu’obéir. Et les raisons d’obéir ne manquent pas.
Hannah Arendt, assistant au procès Eichmann à Jérusalem, parle de la banalité du mal. La formule a été tellement répétée qu’elle a parfois perdu son tranchant. Elle ne signifie pas que le mal serait anodin. Elle signifie que le mal peut être commis par des personnes qui ne sont pas le diable, qui se dispensent de penser, d’imaginer le visage de celleux qu’on livre, qui n’entendent pas le cri sous la consigne, ne voient pas le corps derrière le numéro d’écrou.
Dans les années 1960, le psychologue étasunien Stanley Milgram met en scène une expérience glaçante devenue célèbre. Des participant·es croient administrer des décharges électriques à un inconnu parce qu’une figure d’autorité scientifique leur demande de continuer. La plupart continue, malgré leur malaise. Le pouvoir n’a même pas toujours besoin de hurler, de sanctionner, de contraindre. Il suffit parfois d’une blouse blanche, d’un cadre institutionnel, d’un dispositif, d’un peu de gaslighting, d’un « l’expérience exige que vous continuiez ».
L’expérience l’exige. La patrie l’exige. La cohésion familiale, la religion, la tradition, la loi, la mairie, l’établissement, le coach, l’employé·e du périscolaire, le règlement intérieur…
Il y a des obéissances qui tuent, des obéissances qui mutilent.
Voilà pourquoi je ne peux pas regarder la désobéissance de mes filles comme un simple problème d’organisation. Bien sûr, il faut des règles. Bien sûr, je ne veux pas élever des enfants incapables de tenir compte des autres. La liberté qui piétine autrui n’est pas une liberté, c’est une souveraineté de tyran. Mais je voudrais que mes filles sachent que leurs corps leur appartiennent. Que leurs pensées leur appartiennent. Que leur malaise est audible, qu’il a une valeur. Je voudrais leur apprendre à questionner les ordres, demander « pourquoi », dire « c’est pas juste ». Et si c’est pénible pour mon confort personnel aujourd’hui, tant pis, je m’en remettrai. Je veux être la première figure d’autorité qu’elles transgressent. Je veux qu’elles sachent qu’il n’y a pas d’être suprême, que si leur mère peut changer d’avis, peut être contredite, alors aucun être vivant ne peut les soumettre à sa parole, à sa volonté.
J’aimerais leur apprendre à user de toutes les stratégies dont elles disposent pour mettre des bâtons dans les roues du chef, exaspérer le patron, faire en sorte que le projet du tyran n’aboutisse pas : en questionnant, en ralentissant le mouvement, en faisant mal les tâches qui leur semblent injustes lorsqu’elles n’ont pas les moyens de dire un non franc et assumé, qu’elles regardent autour d’elles, alertent, protègent les autres aussi.
Je voudrais leur apprendre le non comme on apprend une langue maternelle. Pas le non automatique, pas le non de posture. Le non qui ouvre un espace, une sortie de secours.
Je pense aux femmes qui ont avorté quand avorter était illégal. On les appelait criminelles, irresponsables, dévoyées, quand elles étaient seulement vivantes. Elles ne voulaient pas mourir d’une grossesse forcée, d’une aiguille sale, d’une solitude organisée par la loi. En 1971, le Manifeste des 343 fait scandale parce que des femmes déclarent publiquement avoir avorté. Elles avouent un crime pour dénoncer une injustice. Elles mettent leur nom là où la société voulait du secret et de la honte. Ensuite, il y a Bobigny, en 1972, le procès de Marie-Claire, adolescente poursuivie après un avortement consécutif à un viol, et l’avocate Gisèle Halimi, qui transforme le tribunal en arène politique. Ce n’est pas seulement une affaire de droit. C’est une affaire de souffle. Des femmes disent : vos lois s’introduisent jusque dans nos chairs, régissent nos ventres, alors nous ferons entrer dans vos tribunaux nos non.
Il y a des obéissances qui tuent, des obéissances qui mutilent.
La loi Veil, en 1975, n’arrive pas comme une faveur tombée d’un ciel parlementaire soudain éclairé. Elle arrive parce que des femmes ont désobéi, parce que des médecins ont désobéi, parce que des militantes ont accompagné, informé, pratiqué, risqué. La légalité, ici, est venue après la justice. Elle a couru derrière elle, essoufflée.
Je pense aussi aux mouvements écologistes qui choisissent la désobéissance civile. On peut discuter leurs méthodes, leur efficacité, leur mise en scène. On peut être agacé·e par une route bloquée, une vitrine aspergée de soupe ou de peinture orange, une œuvre abîmée. Mais une alarme qui ne gêne personne n’est pas une alarme. C’est une berceuse.
Quand Extinction Rebellion, Dernière Rénovation, Les Soulèvements de la Terre ou d’autres mouvements mettent le corps des militant·es dans l’espace public, iels posent une question simple : que vaut l’obéissance aux règles ordinaires quand les conditions mêmes de la vie sont menacées ?
La désobéissance n’est pas pure parce qu’elle se dit désobéissance. Elle doit toujours être interrogée, mesurée, critiquée. Mais elle rappelle que la politesse peut devenir une forme de complicité.
Je pense aux flottilles Sumud, à ces bateaux qui tentent d’acheminer de l’aide vers Gaza, à ces corps embarqués dans une mer devenue frontière morale. Là aussi, certain·es diront : ce n’est pas raisonnable. Ce n’est pas efficace. Ce n’est pas légal. Ce n’est pas le bon moyen. Peut-être. Mais il y a des moments où l’obsession du bon moyen sert à maintenir un statu quo qui bénéficie aux oppresseurs, aux criminels. Il y a des moments où l’on demande aux gens qui agissent d’être parfaits, pendant que celleux qui laissent mourir n’ont qu’à être en place.
« Sumud » signifie la résistance, la fermeté, la persévérance, le fait de tenir. Tenir quand tout pousse à se résigner. Tenir quand les images d’enfants sous les gravats deviennent un bruit de fond géopolitique. Tenir quand l’aide humanitaire est discutée comme une variable stratégique. Tenir quand la compassion elle-même semble devoir demander une autorisation de passage.
La désobéissance n’est pas toujours belle. Elle peut être confuse, maladroite, théâtrale, injuste même. Je ne veux pas en faire une religion de remplacement. Mais je me méfie davantage encore d’un monde où l’obéissance serait la vertu suprême. Car l’obéissance pure ne pense pas. Elle exécute. Elle avance. Elle baisse la tête. Elle demande où signer.
Il faudrait peut-être distinguer l’obéissance de l’attention. Faire attention, c’est tenir compte du monde, des autres, des plus faibles, de la fragilité des vivant·es. Obéir, parfois, c’est seulement s’incliner devant la voix qui parle le plus fort. Je veux que mes filles sachent reconnaître les phrases dangereuses : « c’est comme ça », « on a toujours fait ainsi », « c’est hchouma », la honte, « sois gentille ».
Alors, mes filles, soyez bonnes si vous pouvez. Soyez justes, soyez drôles, soyez tendres. Mais gentilles, seulement quand la gentillesse ne vous trahit pas.
Je me demande parfois si toute éducation ne consiste pas à organiser cette contradiction : apprendre à un enfant à vivre avec les autres sans lui apprendre à disparaître devant elles et eux. Un·e enfant naît souverain·e, puis le monde doit lui apprendre les limites. Mais le monde aime trop son travail. Il ajoute des murs, des plafonds, des interdits de classe, de sexe, de race, de religion, de désir. Et souvent, devenir adulte, c’est apprendre à confondre une cage avec une maison.
J’aimerais que mes filles gardent quelque chose de leur insubordination première. Pas tout, évidemment. Je n’ai pas envie de vivre dans une assemblée permanente de refus domestiques. Je ne fantasme pas l’enfant-roi, l’enfant-centre-du-monde, l’enfant qui croit que son désir est une Constitution. Mais je voudrais qu’elles gardent le nerf de la question. Pourquoi ? Pour qui ? Au nom de quoi ? Qui gagne si j’obéis ? Qui disparaît si j’abdique ?
Je voudrais qu’elles sachent que les grandes désobéissances commencent souvent dans de petites sensations. Un malaise. Une honte qui n’est pas à soi, une phrase qui sonne faux, une injonction qui serre la gorge. Le corps comprend parfois avant la pensée, recule, se raidit. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il donne l’alerte.
Il y a quelque temps, j’ai assisté dans ma mairie au témoignage de Salomon Milgrom. La rencontre était destinée à la classe de ma fille, que j’accompagnais en sortie scolaire ce jour-là. Il était là, devant les enfants, survivant de la Shoah parce qu’il avait été enfant caché pendant la guerre. Cette expression, « enfant caché », contient un monde entier de peur et de protection. Un·e enfant caché·e, c’est un·e enfant à qui l’on a demandé de ne pas être trop visible, de ne pas porter son nom trop fort, de le lisser, de ne pas bouger quand les pas approchent. C’est un·e enfant sauvé·e par des adultes qui ont désobéi.
Car cacher un enfant juif pendant l’Occupation, ce n’était pas seulement être gentil. Ce n’était pas offrir une soupe et un lit. C’était contredire l’ordre criminel du monde. C’était dire à l’État, à la police, aux lois, aux affiches, aux rafles : cet enfant ne vous appartient pas. C’était risquer sa propre vie pour que l’humanité ne soit pas complètement confisquée par celleux qui avaient les armes et les formulaires.
Salomon Milgrom a parlé simplement. Les survivant·es, parfois, ont cette simplicité qui défait toutes les poses littéraires. Les enfants écoutaient, ma fille écoutait, et moi je découvrais un pan de l’histoire que je connaissais mal puisque j’ai grandi de l’autre côté de la Méditerranée, là où cette guerre n’a pas fait les mêmes ravages qu’en Europe. Et à la fin de son témoignage, Salomon Milgrom dit quelque chose qui me donna immédiatement la chair de poule : il a expliqué aux enfants qu’il ne faut pas toujours obéir. Que s’il avait survécu, c’était aussi parce que des gens avaient désobéi. Parce que des adultes avaient refusé d’appliquer les ordres. Parce que quelqu’un, quelque part, avait préféré un enfant vivant à une loi assassine.
Je crois que ces mots sont restés en moi parce qu’ils venaient fermer une boucle intime. Moi qui passe mes journées à demander à mes enfants d’obéir, j’entendais un survivant expliquer à des enfants que la vie tient parfois à la désobéissance. Pas la désobéissance comme insolence décorative. Pas le petit frisson de se croire rebelle. La désobéissance nécessaire, celle qui accueille des enfants juifs et juives dans une grange, falsifie un papier, ment à un policier, nourrit et soigne une personne en migration, préserve la vie et la dignité d’une personne.
Depuis, quand l’une de mes filles me résiste, je ne deviens pas soudain une mère sage et lumineuse, n’exagérons rien. Je continue de perdre patience. Mais quelque chose en moi sourit, se dit : garde ça, ma fille. Pas contre moi seulement. Garde ça pour plus tard, pour les jours où il faudra reconnaître l’injuste sous son costume bien repassé. Garde ce non comme on garde une allumette dans la poche.
Je pense à Ibrahim et à son fils. Je pense au mouton. Je pense à l’enfant épargné. Je pense à tous·tes les enfants que l’histoire n’a pas épargné·es parce que trop d’adultes ont obéi. Je pense aussi à celleux qu’on a sauvé·es parce que quelqu’un a eu le courage de ne pas être un mouton.
Peut-être que la désobéissance commence là : dans le refus d’être interchangeable. Dans le refus de laisser une consigne penser à notre place. Dans le refus de remettre notre conscience à un guichet, à un père, à un chef, à un livre, à un parti, à une tradition, à un algorithme. Il ne s’agit pas de se croire plus pur·e que le monde. Il s’agit de rester présent·e à ce que l’on fait.
Obéir peut être une forme d’amour : quand je m’arrête pour ne pas mettre l’autre en danger, quand je respecte le consentement d’un corps, quand je fais ma part dans une communauté fragile. Mais obéir peut aussi être une forme de paresse morale. Une manière de déposer le fardeau de penser. Or, nous sommes responsables aussi de la petite seconde qui précède le geste, cette seconde entre l’ordre et la main, entre la loi et la rafle, entre le songe d’Ibrahim et le couteau, entre le troupeau et le visage.
Je ne veux pas élever des héroïnes. Je veux pour mes filles une vie pleine, rieuse, imparfaite, entourée. Mais je veux aussi qu’elles gardent, au fond de leur obéissance nécessaire, une petite chambre inviolable. Un lieu où elles pourront toujours demander : est-ce juste ? Un lieu où leur non attendra, calme, aiguisé, précis.
Alors oui, mes filles, quand je vous dis de ne pas traverser sans regarder, de respecter la fatigue des autres, de ne pas humilier, de ne pas prendre toute la place, il faut écouter. Mais n’écoutez pas tout, même quand c’est maman ou papa qui demande. N’écoutez pas toujours les lois. Pas les dieux qu’on brandit pour vous faire peur. Désobéissez quand l’obéissance exige votre disparition, quand la règle a perdu le visage humain qu’elle était censée protéger, quand on vous demande d’être sages, raisonnables devant l’insupportable. Désobéissez, non pour être contre, mais pour rester du côté de la vie, des faibles, des exilé·es, des terres qu’on abîme, des voix qu’on enterre, pour rester avec ce qui en nous refuse de devenir du bétail.
Et si comme tous les matins, au moment de partir à l’école, je vous demande pour la quinzième fois de mettre vos chaussures, faites-le quand même parce que je suis épuisée, j’en peux plus.
Mais gardez le pourquoi.
Gardez-le bien. •





