Des centaines de silhouettes trottinent en file indienne dans les allées endormies de la périphérie rouennaise, ce matin du 17 novembre 2025. Sous les combinaisons blanches, des militant·es de la Confédération paysanne, des Soulèvements de la Terre, de Cancer Colère, des faucheur·euses d’OGM…
En quelques minutes, une brèche est ouverte dans les grilles de l’usine BASF de Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Seine-Maritime), qui produit 1 500 tonnes de produits phytosanitaires par an. Les activistes s’y faufilent, rattrapé·es par des policiers qui noient l’aurore sous un nuage de lacrymo et distribuent les coups de matraque, faisant plusieurs blessé·es. Passé·es entre les mailles de la nasse, des faucheur·euses volontaires procèdent à une « inspection citoyenne » à l’intérieur du bâtiment et découvrent des cartons de fipronil, un insecticide dangereux pour les pollinisateurs, interdit en France depuis 2004.
Une décennie s’est écoulée entre les premiers sursauts, en 2015, de ce qu’on appellera la « génération climat » et cette action contre l’usine normande de BASF. Les noms sur les bannières ont changé, les corps en première ligne aussi. Si personne ne parle de désobéissance collective pour l’action dans l’usine de Rouen, c’est que cette décennie a mis à mal cette notion, qui se heurte à la surdité des gouvernements successifs.
Dès sa création en 2015 pour tenter d’influer sur la COP 21 à Paris, le réseau citoyen ANV‑COP21 (ANV pour « action non violente »), qui s’oppose aux politiques contribuant au dérèglement climatique, propose une définition de la désobéissance civile de masse pour le mouvement climat : « Des actions fortes, radicales, déterminées, tout en bénéficiant du soutien de l’opinion publique et de la participation la plus large possible dans une stratégie clairement non violente. » Selon ANV-COP21, ce qui différencie la désobéissance civile de masse de précédentes formes d’actions non violentes, c’est la force numérique, au cœur de sa stratégie. Dans sa « déclaration de rébellion », publiée en 2018, Extinction Rebellion (XR) explique miser sur une « masse critique » de 3,5 % de la population mobilisée pour renverser l’ordre établi.
À cette idée s’arrime celle de la non‑violence comme seule stratégie efficace. « La lutte du Larzac1De 1971 à 1981, la lutte du Larzac a rassemblé des paysan·nes et leurs soutiens contre le projet d’extension d’un camp militaire en Aveyron. Cette mobilisation locale victorieuse est devenue un symbole des luttes paysannes et écologistes. déployait déjà un imaginaire non violent ; Greenpeace menait des coups d’éclat très ciblés, destinés aux caméras. L’arrivée d’XR, c’est celle d’une désobéissance civile de masse, qui se décline dans plusieurs pays », expose le sociologue Lucien Thabourey, qui étudie la désobéissance civile en France et au Royaume-Uni.
Qui a le droit de désobéir ?
Le mouvement agrège dès 2018 une jeunesse majoritairement urbaine et étudiante, qui s’appuie sur les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat2Le Giec est l’organe scientifique international chargé d’évaluer l’état des connaissances sur le changement climatique créé en 1988 par l’Organisation des Nations unies (ONU). (Giec) pour interpeller les gouvernements. Pour Misha*3*Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés., qui a rejoint les rangs d’Extinction Rebellion à Paris en 2019, le collectif a été une école de militantisme. « Je suis allée voir XR sans trop savoir où je mettais les pieds. Et j’y suis restée : c’est un espace de formation et de radicalisation, raconte cette infirmière de 29 ans qui vit à Paris et a vu évoluer le mouvement de l’intérieur. Au début, un simple jet de peinture faisait débat. On est beaucoup moins stricts aujourd’hui, plus enclins à certaines formes de sabotage tout en restant intraitables sur le fait de ne blesser personne. Notre non‑violence est une stratégie pour s’adresser à un public large, et non une fin en soi. »
Si cette désobéissance non violente connaît un succès certain, elle est aussi vivement critiquée. « La rhétorique de la désobéissance civile, c’est toujours une rhétorique de la civilité. Elle présuppose l’existence d’une loi morale au‑delà de la loi », souligne Maxime Gaborit, doctorant en sciences politiques, dont la thèse porte sur l’activisme climatique. De fait, celles et ceux qui pratiquent la désobéissance civile de masse sont regardé·es avec une certaine bienveillance médiatique qui est loin de bénéficier aux autres mouvements sociaux. « Il y a forcément cette question : “Qui peut se permettre de désobéir ?” en étant perçu comme légitime, en fonction de son positionnement sur le spectre social et racial », complète Lucien Thabourey.

Crédit : Guillaume Baptiste / AFP
Le militant Vipulan Puvaneswaran, mobilisé dès ses 16 ans au sein du mouvement Youth for Climate4Youth for Climate (la jeunesse pour le climat) est un mouvement écologiste et anticapitaliste présent dans plusieurs pays, créé en décembre 2018 et s’inscrivant dans l’initiative Fridays for Future lancée par la militante écologiste Greta Thunberg., relit cet âge d’or du « mouvement climat » à l’aune d’un bagage politique désormais plus intersectionnel, anticapitaliste et décolonial : « Quand un mouvement se revendique de la désobéissance civile non violente, ça connote tout de suite l’écologie blanche. » Les actions illégales des militant·es écolos ont été nettement plus valorisées que les révoltes issues des quartiers populaires, constate-t-il. « Il y a pourtant tout un héritage des mobilisations illégales chez d’autres groupes sociaux, comme les occupations de bâtiments par des personnes sans papiers, par exemple. C’est le même répertoire d’action, mais pas la même réception. »
XR ne prend pas tout de suite la mesure de cette inégalité de traitement, alors que ses actions côtoient celles, violemment réprimées, des Gilets jaunes. En 2019, une « lettre ouverte aux militantes et militants d’Extinction Rebellion5Désobéissance écolo Paris, « Lettre ouverte aux militant·e·s d’Extinction Rebellion », billet de blog, Mediapart, 12 octobre 2019. », signée notamment par les collectifs Vérité pour Adama et Cerveaux non disponibles, qualifiait de « dangereuse » cette « non-violence jusqu’au-boutiste et intolérante » : « Comme ce qu’elle prétend combattre, elle est excluante, méprisante, produite dans un environnement privilégié qui n’a pas affaire directement à la menace policière et à la machine infernale du monde social. »
En cette fin d’année 2019, le slogan « Fin du monde, fin du mois : même combat », qui commence à résonner dans les cortèges des Gilets jaunes, accompagne une prise de conscience. Misha se souvient aussi de la mort de Nahel Merzouk, un garçon de 17 ans abattu par un policier à bout portant à Nanterre à l’été 2023, et des nuits de révolte qui ont suivi. « Avec XR, on était là dès le deuxième soir, on s’est mis au service avec ce qu’on savait faire : des équipes de médics, des outils de com et d’affichage. Il n’était pas question de communiquer là‑dessus pour avoir un “bon point”. Mais je me suis dit que j’étais du bon côté de la barricade. » Extinction Rebellion travaille aujourd’hui fréquemment avec des collectifs féministes et antiracistes. « On tisse des liens entre nos combats et on mutualise nos forces pour organiser des événements, avec Féministes révolutionnaires ou Urgence Palestine… », détaille Misha.
Cette « mise au service » fait tomber les cloisons : si l’écologie politique s’est longtemps pensée comme « mère de toutes les batailles », surplombant les autres luttes par son urgence et son ampleur, « certaines organisations militantes écologistes ont su développer quelque chose d’assez rare en politique : une sincère attitude d’humilité et d’écoute », affirme le sociologue Maxime Gaborit.
Un mouvement toujours plus réprimé
Offrir son corps sans armes à la violence s’inscrit dans les cultures gandhiennes et chrétiennes de la désobéissance civile, où l’on accepte de s’exposer physiquement à la répression pour faire apparaître l’injustice et toucher la conscience morale de l’oppresseur. Mais, à l’ère médiatique, cet engagement sert aussi à produire des images. Pendant un temps, XR s’est inscrit dans cette lignée en provoquant sciemment la répression. « Cela faisait partie du scénario, dans une grammaire parfois presque pro‑police avec des slogans comme : “CRS, doucement, on fait ça pour vos enfants”. C’est la continuité d’une tradition militante qui pense la désobéissance civile comme un dialogue avec l’État, explique Lucien Thabourey. Mais depuis quelques années, ce paradigme se fissure. »
Les dispositifs policiers d’abord testés sur les Gilets jaunes et les quartiers populaires – grenades de désencerclement, nasses, LBD – rattrapent progressivement les marches pour le climat. Les procès des activistes s’enchaînent, au point que la non-violence ne produit plus de gains symboliques évidents et devient de plus en plus difficile à défendre. En 2024, le rapporteur spécial de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur les défenseurs de l’environnement, Michel Forst, s’alarmait d’« arrestations massives, systématiques, parfois préventives » et d’une criminalisation croissante de la désobéissance civile en Europe.
Depuis les rangs d’XR, Misha mesure ce tournant répressif. Leur dernière action, lors du second tour des municipales au printemps 2026, devait se dérouler devant le Conseil d’État, à Paris. La présence policière massive les a conduit·es à se rabattre sur une passerelle piétonne du quartier. « En 2021, lors du blocage du pont de Sully, on nous avait laissé·es tellement tranquilles qu’on se demandait même si on bloquait assez. Cinq ans plus tard, pour une action encore moins engageante, il y a un arrêté préfectoral nous décrivant comme de dangereux radicaux prêts à lancer des émeutes. » Pour l’activiste, cette séquence a valeur de test : « Les actions de masse s’essoufflent à cause de la répression, on assiste à une vraie fascisation de l’État. » Et, dans le même temps, la « génération climat » a grandi. « Celles et ceux qui se mobilisaient dans les marches pour le climat étaient perçu·es comme “les générations futures” de façon assez dépolitisée et consensuelle, note Lucien Thabourey. Mais les militant·es ne pouvaient pas être éternellement mineur·es. Greta [Thunberg] a cessé d’être une enfant, et les propos qui sont tenus à son égard sont beaucoup moins tendres et beaucoup plus sexistes. »
De la masse à l’ancrage
Alors, morte et enterrée, la désobéissance civile ? Comme celles et ceux qui l’ont portée, elle a surtout grandi et changé. D’une révolte large et un peu abstraite, au nom du climat et du vivant, émergent aujourd’hui des luttes plus ciblées et territorialisées : « On sort de l’idée que c’est la massification qui va créer la victoire. Les luttes s’articulent autour de lieux et de cibles claires, avec souvent une dimension anticapitaliste », retrace Lucien Thabourey, citant des luttes comme celle contre le groupe pharmaceutique Pierre Fabre ou l’autoroute A69.
Les mobilisations de Sainte‑Soline, dans les Deux-Sèvres, cristallisent cette bascule. Elles se déroulent à l’initiative de collectifs locaux, apparus sur la ZAD de Notre‑Dame‑des‑Landes6À la fin des années 2000, des paysan·nes, des habitant·es et des militant·es occupent des terres destinées à un projet d’aéroport près de Nantes, qui deviennent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Après l’abandon du projet d’aéroport en 2018, ce bocage reste un lieu d’expérimentation politique et agricole. (Loire-Atlantique). Ils sont soutenus par les Soulèvements de la Terre et agrègent différentes cultures militantes : zadistes, syndicalistes paysan·nes, déçu·es des marches pour le climat… À la fin d’octobre 2022, puis le 25 mars 2023, des milliers de personnes répondent à l’appel des Soulèvements et convergent dans les Deux‑Sèvres pour tenter de mettre fin à un projet de mégabassines agricoles. Projet titanesque qui met en lumière les enjeux locaux de partage de l’eau et, plus largement, révèle la manière dont l’agriculture intensive fait fi du réchauffement climatique. Cette territorialisation renforce la politisation de l’activisme écolo, en confrontant la lutte aux matérialités des existences. Territorialisation, politisation et criminalisation avancent ici de concert : en pointant précisément du doigt des projets, des financeurs, des responsables, celles et ceux qui désobéissent au nom de l’écologie deviennent plus lisibles et plus dangereux·ses pour le pouvoir. À Sainte‑Soline, en mars 2023, les militant·es sont très violemment réprimé·es et qualifié·es d’« écoterroristes » par le gouvernement, qui tente de dissoudre le mouvement.
« La répression ne nous conduit pas à arrêter tout type d’action radicale, précise Léna Lazare, des Soulèvements de la Terre. Mais ça demande un certain niveau d’organisation, de préparation juridique, physique et psychique. » Ce contexte implique de penser et de mettre en place des « bases arrière » lors des actions et de placer le soin psychoémotionnel des militant·es au cœur de la lutte, en s’inspirant notamment des pensées écoféministes et queers, dans lesquelles se reconnaît Léna Lazare. « Ces valeurs féministes ne concernent pas que la question du soin et des bases arrière, c’est un socle qui permet de lier l’écologie aux luttes contre toutes les dominations », précise-t-elle.
Dans ce paysage de recomposition militante, les activistes se réclament plus spontanément du désarmement ou de la résistance. Il ne s’agit plus de supplier l’État, mais de nommer les ennemis et de leur résister. « En passant d’un discours de la désobéissance à un discours de la résistance civile, on renonce à un dialogue pacifié avec l’État et on questionne plus frontalement sa légitimité », analyse Lucien Thabourey.
Soin radical
De cet ancrage spatial et politique naissent des alliances qui esquissent une autre généalogie militante. « Dans les luttes paysannes, la désobéissance civile fait partie de l’ADN, mais pas nommée comme telle : on parle plutôt d’action directe », compare Naomi*, militante aux Soulèvements de la Terre et animatrice chez Solidarité paysans, un mouvement de lutte contre l’exclusion en milieu rural. Elle est d’ailleurs entrée en écologie avec les Soulèvements, sa « famille militante ». Amand*, membre de Cancer Colère et de la Confédération paysanne, formule le même déplacement sémantique : « Les questions paysannes, d’écologie et de santé se rejoignent à plein d’endroits, mais je ne me serais pas dit écolo il y a quelques années. » Étant lui-même malade à cause de pesticides présents dans son environnement, il se dit soulagé que la focale change, et que celles et ceux qui la portent aussi : « Je trouve bien plus de sens dans une lutte menée par les concerné·es que par des écolos bourgeois·es venant expliquer comment se comporter à des gens en proie à d’autres difficultés. »

Crédit : Valérie Dubois/Hans Lucas
Pour Léna Lazare, la campagne contre les pesticides et l’action contre BASF incarnent cette évolution idéologique et tactique. D’abord par sa composition inédite : un groupe de faucheur·euses volontaires, un syndicat, des militant·es écolos et le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest (CSVPO), qui n’ont pas pour objectif de devenir un seul collectif ni à être d’accord sur tout, mais savent bâtir des alliances circonstancielles. « Une action portée par des ancien·es agriculteur·ices du conventionnel directement impacté·es, c’est dur à discréditer ! » commente-t-elle.
Ce patchwork militant demande cependant quelques ajustements pratiques. À chaque collectif son historique et son rapport à la prise de risque, au degré d’illégalité acceptable qui en découle. Dans le cas de la mobilisation contre les pesticides à Saint-Aubin-lès-Elbeuf, un compromis est vite trouvé : certain·es agiront à visage découvert, d’autres pas ; aucune casse perpétrée, mais du purin aspergé sur le matériel à mettre hors d’état de nuire.
« La plupart des membres du CSVPO sont malades », rappelle Naomi* : elle pense notamment à Gisèle Garreau, une de ses amies, atteinte de la maladie de Parkinson depuis ses 48 ans, porteuse d’implants cérébraux, qui a été nassée à l’intérieur du site : « Le moindre coup mal placé pouvait être gravissime. » Alors que certain·es poussent à maintenir le rapport de force pour aller au bout de l’action prévue, elle, qui tient le haut-parleur, appelle ses camarades à battre en retraite face à la virulence des CRS et organise des prises de parole devant la grille. « Avec le niveau de violence qu’on subit, on ne prend pas les mêmes risques quand les personnes vulnérables, les principales victimes de ce contre quoi on se bat, sont en première ligne. » Dans ce contexte, le soin ne vient pas adoucir la radicalité : il la rend possible et devient un terrain politique en soi. « C’est cette écologie-là qui, pour moi, fait sens, poursuit Naomi. Partir de vies déjà entamées, celles des agriculteur·ices malades des pesticides, plutôt que de se mobiliser au nom d’un futur abstrait. »
Amand abonde : les membres de Cancer Colère n’ont pas forcément de culture militante, encore moins l’habitude de l’action directe. Mais « les malades représentent une part croissante de la population, et peuvent devenir un réservoir important de politisation écologique. Pas parce qu’on leur parle d’environnement, mais parce que, partant de leur maladie, ils et elles découvrent les facteurs environnementaux et se mobilisent depuis cet endroit. » Nombre d’entre elles et eux se sont rendu·es au week‑end de commémoration des 3 ans de Sainte‑Soline, du 26 au 28 mars 2026. En se retrouvant, les différentes composantes de la coalition n’ont qu’une question en partage : « Quand est‑ce qu’on recommence ? »






