Génération climat : vers un renouveau tactique et idéologique ?

Ces dix dernières années, les militant·es en faveur des luttes pour le climat ont beaucoup utilisé la déso­béis­sance civile. Cette époque est révolue : ce mode d’action est souvent jugé comme l’apanage des personnes blanches et citadines. Et si le déclin de cette déso­béis­sance civile de masse n’était pas un recul, mais un renouveau ?
Publié le 25/07/2026

Devant une usine, des militant·es écologistes monté·es sur un tracteur brandissent des drapeaux avec des slogans et les logos des mouvements présents.
Des militant·es de la Confédération paysanne bran­dissent des drapeaux devant l’usine BASF lors d’une action d’inspection citoyenne menée avec d’autres orga­ni­sa­tions (Faucheuses et faucheurs volon­taires, Les Soulèvements de la Terre, Extinction Rebellion, Cancer colère, Collectif de soutien aux victimes des pes­ti­cides de l’Ouest) à Saint-Aubin-lès-Elbeuf le 17 novembre 2025. Crédit : Lou Benoist / AFP

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

Des centaines de sil­houettes trot­tinent en file indienne dans les allées endormies de la péri­phé­rie rouen­naise, ce matin du 17 novembre 2025. Sous les com­bi­nai­sons blanches, des militant·es de la Confédération paysanne, des Soulèvements de la Terre, de Cancer Colère, des faucheur·euses d’OGM…

En quelques minutes, une brèche est ouverte dans les grilles de l’usine BASF de Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Seine-Maritime), qui produit 1 500 tonnes de produits phy­to­sa­ni­taires par an. Les acti­vistes s’y faufilent, rattrapé·es par des policiers qui noient l’aurore sous un nuage de lacrymo et dis­tri­buent les coups de matraque, faisant plusieurs blessé·es. Passé·es entre les mailles de la nasse, des faucheur·euses volon­taires procèdent à une « ins­pec­tion citoyenne » à l’intérieur du bâtiment et découvrent des cartons de fipronil, un insec­ti­cide dangereux pour les pol­li­ni­sa­teurs, interdit en France depuis 2004.

Une décennie s’est écoulée entre les premiers sursauts, en 2015, de ce qu’on appellera la « géné­ra­tion climat » et cette action contre l’usine normande de BASF. Les noms sur les bannières ont changé, les corps en première ligne aussi. Si personne ne parle de déso­béis­sance col­lec­tive pour l’action dans l’usine de Rouen, c’est que cette décennie a mis à mal cette notion, qui se heurte à la surdité des gou­ver­ne­ments successifs.

Dès sa création en 2015 pour tenter d’influer sur la COP 21 à Paris, le réseau citoyen ANV‑COP21 (ANV pour « action non violente »), qui s’oppose aux poli­tiques contri­buant au dérè­gle­ment cli­ma­tique, propose une défi­ni­tion de la déso­béis­sance civile de masse pour le mouvement climat : « Des actions fortes, radicales, déter­mi­nées, tout en béné­fi­ciant du soutien de l’opinion publique et de la par­ti­ci­pa­tion la plus large possible dans une stratégie clai­re­ment non violente. » Selon ANV-COP21, ce qui dif­fé­ren­cie la déso­béis­sance civile de masse de pré­cé­dentes formes d’actions non violentes, c’est la force numérique, au cœur de sa stratégie. Dans sa « décla­ra­tion de rébellion », publiée en 2018, Extinction Rebellion (XR) explique miser sur une « masse critique » de 3,5 % de la popu­la­tion mobilisée pour renverser l’ordre établi.

À cette idée s’arrime celle de la non‑violence comme seule stratégie efficace. « La lutte du Larzac1De 1971 à 1981, la lutte du Larzac a rassemblé des paysan·nes et leurs soutiens contre le projet d’extension d’un camp militaire en Aveyron. Cette mobi­li­sa­tion locale vic­to­rieuse est devenue un symbole des luttes paysannes et éco­lo­gistes. déployait déjà un ima­gi­naire non violent ; Greenpeace menait des coups d’éclat très ciblés, destinés aux caméras. L’arrivée d’XR, c’est celle d’une déso­béis­sance civile de masse, qui se décline dans plusieurs pays », expose le socio­logue Lucien Thabourey, qui étudie la déso­béis­sance civile en France et au Royaume-Uni.

Qui a le droit de désobéir ?

Le mouvement agrège dès 2018 une jeunesse majo­ri­tai­re­ment urbaine et étudiante, qui s’appuie sur les rapports du Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du climat2Le Giec est l’organe scien­ti­fique inter­na­tio­nal chargé d’évaluer l’état des connais­sances sur le chan­ge­ment cli­ma­tique créé en 1988 par l’Organisation des Nations unies (ONU). (Giec) pour inter­pel­ler les gou­ver­ne­ments. Pour Misha*3*Les prénoms suivis d’un asté­risque ont été modifiés., qui a rejoint les rangs d’Extinction Rebellion à Paris en 2019, le collectif a été une école de mili­tan­tisme. « Je suis allée voir XR sans trop savoir où je mettais les pieds. Et j’y suis restée : c’est un espace de formation et de radi­ca­li­sa­tion, raconte cette infir­mière de 29 ans qui vit à Paris et a vu évoluer le mouvement de l’intérieur. Au début, un simple jet de peinture faisait débat. On est beaucoup moins stricts aujourd’hui, plus enclins à certaines formes de sabotage tout en restant intrai­tables sur le fait de ne blesser personne. Notre non‑violence est une stratégie pour s’adresser à un public large, et non une fin en soi. »

Si cette déso­béis­sance non violente connaît un succès certain, elle est aussi vivement critiquée. « La rhé­to­rique de la déso­béis­sance civile, c’est toujours une rhé­to­rique de la civilité. Elle pré­sup­pose l’existence d’une loi morale au‑delà de la loi », souligne Maxime Gaborit, doctorant en sciences poli­tiques, dont la thèse porte sur l’activisme cli­ma­tique. De fait, celles et ceux qui pra­tiquent la déso­béis­sance civile de masse sont regardé·es avec une certaine bien­veillance média­tique qui est loin de béné­fi­cier aux autres mou­ve­ments sociaux. « Il y a forcément cette question : “Qui peut se permettre de désobéir ?” en étant perçu comme légitime, en fonction de son posi­tion­ne­ment sur le spectre social et racial », complète Lucien Thabourey.

Fleur Breteau,une femme blanche aux cheveux courts et gris, participe à une manifestation contre la loi Duplomb devant l’Assemblée nationale, à Paris.
Fleur Breteau, porte-parole du collectif Cancer Colère, participe à une mani­fes­ta­tion contre la loi Duplomb, à l’initiative de dizaines d’ONG et d’organisations agricoles, devant l’Assemblée nationale, à Paris, le 11 février 2026.
Crédit : Guillaume Baptiste / AFP

Le militant Vipulan Puvaneswaran, mobilisé dès ses 16 ans au sein du mouvement Youth for Climate4Youth for Climate (la jeunesse pour le climat) est un mouvement éco­lo­giste et anti­ca­pi­ta­liste présent dans plusieurs pays, créé en décembre 2018 et s’inscrivant dans l’initiative Fridays for Future lancée par la militante éco­lo­giste Greta Thunberg., relit cet âge d’or du « mouvement climat » à l’aune d’un bagage politique désormais plus inter­sec­tion­nel, anti­ca­pi­ta­liste et déco­lo­nial : « Quand un mouvement se reven­dique de la déso­béis­sance civile non violente, ça connote tout de suite l’écologie blanche. » Les actions illégales des militant·es écolos ont été nettement plus valo­ri­sées que les révoltes issues des quartiers popu­laires, constate-t-il. « Il y a pourtant tout un héritage des mobi­li­sa­tions illégales chez d’autres groupes sociaux, comme les occu­pa­tions de bâtiments par des personnes sans papiers, par exemple. C’est le même réper­toire d’action, mais pas la même réception. »
XR ne prend pas tout de suite la mesure de cette inégalité de trai­te­ment, alors que ses actions côtoient celles, vio­lem­ment réprimées, des Gilets jaunes. En 2019, une « lettre ouverte aux mili­tantes et militants d’Extinction Rebellion5Désobéissance écolo Paris, « Lettre ouverte aux militant·e·s d’Extinction Rebellion », billet de blog, Mediapart, 12 octobre 2019. », signée notamment par les col­lec­tifs Vérité pour Adama et Cerveaux non dis­po­nibles, qua­li­fiait de « dan­ge­reuse » cette « non-violence jusqu’au-boutiste et into­lé­rante » : « Comme ce qu’elle prétend combattre, elle est excluante, mépri­sante, produite dans un envi­ron­ne­ment pri­vi­lé­gié qui n’a pas affaire direc­te­ment à la menace policière et à la machine infernale du monde social. »

En cette fin d’année 2019, le slogan « Fin du monde, fin du mois : même combat », qui commence à résonner dans les cortèges des Gilets jaunes, accom­pagne une prise de conscience. Misha se souvient aussi de la mort de Nahel Merzouk, un garçon de 17 ans abattu par un policier à bout portant à Nanterre à l’été 2023, et des nuits de révolte qui ont suivi. « Avec XR, on était là dès le deuxième soir, on s’est mis au service avec ce qu’on savait faire : des équipes de médics, des outils de com et d’affichage. Il n’était pas question de com­mu­ni­quer là‑dessus pour avoir un “bon point”. Mais je me suis dit que j’étais du bon côté de la barricade. » Extinction Rebellion travaille aujourd’hui fré­quem­ment avec des col­lec­tifs fémi­nistes et anti­ra­cistes. « On tisse des liens entre nos combats et on mutualise nos forces pour organiser des évé­ne­ments, avec Féministes révo­lu­tion­naires ou Urgence Palestine… », détaille Misha.

Cette « mise au service » fait tomber les cloisons : si l’écologie politique s’est longtemps pensée comme « mère de toutes les batailles », sur­plom­bant les autres luttes par son urgence et son ampleur, « certaines orga­ni­sa­tions mili­tantes éco­lo­gistes ont su déve­lop­per quelque chose d’assez rare en politique : une sincère attitude d’humilité et d’écoute », affirme le socio­logue Maxime Gaborit.

Un mouvement toujours plus réprimé

Offrir son corps sans armes à la violence s’inscrit dans les cultures gand­hiennes et chré­tiennes de la déso­béis­sance civile, où l’on accepte de s’exposer phy­si­que­ment à la répres­sion pour faire appa­raître l’injustice et toucher la conscience morale de l’oppresseur. Mais, à l’ère média­tique, cet enga­ge­ment sert aussi à produire des images. Pendant un temps, XR s’est inscrit dans cette lignée en pro­vo­quant sciemment la répres­sion. « Cela faisait partie du scénario, dans une grammaire parfois presque pro‑police avec des slogans comme : “CRS, doucement, on fait ça pour vos enfants”. C’est la conti­nui­té d’une tradition militante qui pense la déso­béis­sance civile comme un dialogue avec l’État, explique Lucien Thabourey. Mais depuis quelques années, ce paradigme se fissure. »

Les dis­po­si­tifs policiers d’abord testés sur les Gilets jaunes et les quartiers popu­laires – grenades de désen­cer­cle­ment, nasses, LBD – rat­trapent pro­gres­si­ve­ment les marches pour le climat. Les procès des acti­vistes s’enchaînent, au point que la non-violence ne produit plus de gains sym­bo­liques évidents et devient de plus en plus difficile à défendre. En 2024, le rap­por­teur spécial de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur les défen­seurs de l’environnement, Michel Forst, s’alarmait d’« arres­ta­tions massives, sys­té­ma­tiques, parfois pré­ven­tives » et d’une cri­mi­na­li­sa­tion crois­sante de la déso­béis­sance civile en Europe.

Depuis les rangs d’XR, Misha mesure ce tournant répressif. Leur dernière action, lors du second tour des muni­ci­pales au printemps 2026, devait se dérouler devant le Conseil d’État, à Paris. La présence policière massive les a conduit·es à se rabattre sur une pas­se­relle piétonne du quartier. « En 2021, lors du blocage du pont de Sully, on nous avait laissé·es tellement tran­quilles qu’on se demandait même si on bloquait assez. Cinq ans plus tard, pour une action encore moins enga­geante, il y a un arrêté pré­fec­to­ral nous décrivant comme de dangereux radicaux prêts à lancer des émeutes. » Pour l’activiste, cette séquence a valeur de test : « Les actions de masse s’essoufflent à cause de la répres­sion, on assiste à une vraie fas­ci­sa­tion de l’État. » Et, dans le même temps, la « géné­ra­tion climat » a grandi. « Celles et ceux qui se mobi­li­saient dans les marches pour le climat étaient perçu·es comme “les géné­ra­tions futures” de façon assez dépo­li­ti­sée et consen­suelle, note Lucien Thabourey. Mais les militant·es ne pouvaient pas être éter­nel­le­ment mineur·es. Greta [Thunberg] a cessé d’être une enfant, et les propos qui sont tenus à son égard sont beaucoup moins tendres et beaucoup plus sexistes. »

De la masse à l’ancrage

Alors, morte et enterrée, la déso­béis­sance civile ? Comme celles et ceux qui l’ont portée, elle a surtout grandi et changé. D’une révolte large et un peu abstraite, au nom du climat et du vivant, émergent aujourd’hui des luttes plus ciblées et ter­ri­to­ria­li­sées : « On sort de l’idée que c’est la mas­si­fi­ca­tion qui va créer la victoire. Les luttes s’articulent autour de lieux et de cibles claires, avec souvent une dimension anti­ca­pi­ta­liste », retrace Lucien Thabourey, citant des luttes comme celle contre le groupe phar­ma­ceu­tique Pierre Fabre ou l’autoroute A69.

Les mobi­li­sa­tions de Sainte‑Soline, dans les Deux-Sèvres, cris­tal­lisent cette bascule. Elles se déroulent à l’initiative de col­lec­tifs locaux, apparus sur la ZAD de Notre‑Dame‑des‑Landes6À la fin des années 2000, des paysan·nes, des habitant·es et des militant·es occupent des terres destinées à un projet d’aéroport près de Nantes, qui deviennent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Après l’abandon du projet d’aéroport en 2018, ce bocage reste un lieu d’expérimentation politique et agricole. (Loire-Atlantique). Ils sont soutenus par les Soulèvements de la Terre et agrègent dif­fé­rentes cultures mili­tantes : zadistes, syn­di­ca­listes paysan·nes, déçu·es des marches pour le climat… À la fin d’octobre 2022, puis le 25 mars 2023, des milliers de personnes répondent à l’appel des Soulèvements et convergent dans les Deux‑Sèvres pour tenter de mettre fin à un projet de méga­bas­sines agricoles. Projet tita­nesque qui met en lumière les enjeux locaux de partage de l’eau et, plus largement, révèle la manière dont l’agriculture intensive fait fi du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Cette ter­ri­to­ria­li­sa­tion renforce la poli­ti­sa­tion de l’activisme écolo, en confron­tant la lutte aux maté­ria­li­tés des exis­tences. Territorialisation, poli­ti­sa­tion et cri­mi­na­li­sa­tion avancent ici de concert : en pointant pré­ci­sé­ment du doigt des projets, des finan­ceurs, des res­pon­sables, celles et ceux qui déso­béissent au nom de l’écologie deviennent plus lisibles et plus dangereux·ses pour le pouvoir. À Sainte‑Soline, en mars 2023, les militant·es sont très vio­lem­ment réprimé·es et qualifié·es d’« éco­ter­ro­ristes » par le gou­ver­ne­ment, qui tente de dissoudre le mouvement.

« La répres­sion ne nous conduit pas à arrêter tout type d’action radicale, précise Léna Lazare, des Soulèvements de la Terre. Mais ça demande un certain niveau d’organisation, de pré­pa­ra­tion juridique, physique et psychique. » Ce contexte implique de penser et de mettre en place des « bases arrière » lors des actions et de placer le soin psycho­émotionnel des militant·es au cœur de la lutte, en s’inspirant notamment des pensées éco­féministes et queers, dans les­quelles se reconnaît Léna Lazare. « Ces valeurs fémi­nistes ne concernent pas que la question du soin et des bases arrière, c’est un socle qui permet de lier l’écologie aux luttes contre toutes les domi­na­tions », précise-t-elle.

Dans ce paysage de recom­po­si­tion militante, les acti­vistes se réclament plus spon­ta­né­ment du désar­me­ment ou de la résis­tance. Il ne s’agit plus de supplier l’État, mais de nommer les ennemis et de leur résister. « En passant d’un discours de la déso­béis­sance à un discours de la résis­tance civile, on renonce à un dialogue pacifié avec l’État et on ques­tionne plus fron­ta­le­ment sa légi­ti­mi­té », analyse Lucien Thabourey.

Soin radical

De cet ancrage spatial et politique naissent des alliances qui esquissent une autre généa­lo­gie militante. « Dans les luttes paysannes, la déso­béis­sance civile fait partie de l’ADN, mais pas nommée comme telle : on parle plutôt d’action directe », compare Naomi*, militante aux Soulèvements de la Terre et ani­ma­trice chez Solidarité paysans, un mouvement de lutte contre l’exclusion en milieu rural. Elle est d’ailleurs entrée en écologie avec les Soulèvements, sa « famille militante ». Amand*, membre de Cancer Colère et de la Confédération paysanne, formule le même dépla­ce­ment séman­tique : « Les questions paysannes, d’écologie et de santé se rejoignent à plein d’endroits, mais je ne me serais pas dit écolo il y a quelques années. » Étant lui-même malade à cause de pes­ti­cides présents dans son envi­ron­ne­ment, il se dit soulagé que la focale change, et que celles et ceux qui la portent aussi : « Je trouve bien plus de sens dans une lutte menée par les concerné·es que par des écolos bourgeois·es venant expliquer comment se comporter à des gens en proie à d’autres difficultés. »

Une dizaine de personne en rang brandissent des panneaux sur lesquels il est écrit "On ne dissout pas un soulèvement".
Rassemblement en soutien au collectif Les Soulèvements de la Terre devant l’Hôtel de Ville de Paris le 21 juin 2023, à la suite de l’annonce de sa dis­so­lu­tion en conseil des ministres ce même jour.
Crédit : Valérie Dubois/Hans Lucas

Pour Léna Lazare, la campagne contre les pes­ti­cides et l’action contre BASF incarnent cette évolution idéo­lo­gique et tactique. D’abord par sa com­po­si­tion inédite : un groupe de faucheur·euses volon­taires, un syndicat, des militant·es écolos et le Collectif de soutien aux victimes des pes­ti­cides de l’Ouest (CSVPO), qui n’ont pas pour objectif de devenir un seul collectif ni à être d’accord sur tout, mais savent bâtir des alliances cir­cons­tan­cielles. « Une action portée par des ancien·es agriculteur·ices du conven­tion­nel direc­te­ment impacté·es, c’est dur à dis­cré­di­ter ! » commente-t-elle.

Ce patchwork militant demande cependant quelques ajus­te­ments pratiques. À chaque collectif son his­to­rique et son rapport à la prise de risque, au degré d’illégalité accep­table qui en découle. Dans le cas de la mobi­li­sa­tion contre les pes­ti­cides à Saint-Aubin-lès-Elbeuf, un compromis est vite trouvé : certain·es agiront à visage découvert, d’autres pas ; aucune casse perpétrée, mais du purin aspergé sur le matériel à mettre hors d’état de nuire.

« La plupart des membres du CSVPO sont malades », rappelle Naomi* : elle pense notamment à Gisèle Garreau, une de ses amies, atteinte de la maladie de Parkinson depuis ses 48 ans, porteuse d’implants cérébraux, qui a été nassée à l’intérieur du site : « Le moindre coup mal placé pouvait être gra­vis­sime. » Alors que certain·es poussent à maintenir le rapport de force pour aller au bout de l’action prévue, elle, qui tient le haut-parleur, appelle ses camarades à battre en retraite face à la virulence des CRS et organise des prises de parole devant la grille. « Avec le niveau de violence qu’on subit, on ne prend pas les mêmes risques quand les personnes vul­né­rables, les prin­ci­pales victimes de ce contre quoi on se bat, sont en première ligne. » Dans ce contexte, le soin ne vient pas adoucir la radi­ca­li­té : il la rend possible et devient un terrain politique en soi. « C’est cette écologie-là qui, pour moi, fait sens, poursuit Naomi. Partir de vies déjà entamées, celles des agriculteur·ices malades des pes­ti­cides, plutôt que de se mobiliser au nom d’un futur abstrait. »

Amand abonde : les membres de Cancer Colère n’ont pas forcément de culture militante, encore moins l’habitude de l’action directe. Mais « les malades repré­sentent une part crois­sante de la popu­la­tion, et peuvent devenir un réservoir important de poli­ti­sa­tion éco­lo­gique. Pas parce qu’on leur parle d’environnement, mais parce que, partant de leur maladie, ils et elles découvrent les facteurs envi­ron­ne­men­taux et se mobi­lisent depuis cet endroit. » Nombre d’entre elles et eux se sont rendu·es au week‑end de com­mé­mo­ra­tion des 3 ans de Sainte‑Soline, du 26 au 28 mars 2026. En se retrou­vant, les dif­fé­rentes com­po­santes de la coalition n’ont qu’une question en partage : « Quand est‑ce qu’on recommence ? »

  • 1
    De 1971 à 1981, la lutte du Larzac a rassemblé des paysan·nes et leurs soutiens contre le projet d’extension d’un camp militaire en Aveyron. Cette mobi­li­sa­tion locale vic­to­rieuse est devenue un symbole des luttes paysannes et éco­lo­gistes. ↩︎
  • 2
    Le Giec est l’organe scien­ti­fique inter­na­tio­nal chargé d’évaluer l’état des connais­sances sur le chan­ge­ment cli­ma­tique créé en 1988 par l’Organisation des Nations unies (ONU). ↩︎
  • 3
    *Les prénoms suivis d’un asté­risque ont été modifiés. ↩︎
  • 4
    Youth for Climate (la jeunesse pour le climat) est un mouvement éco­lo­giste et anti­ca­pi­ta­liste présent dans plusieurs pays, créé en décembre 2018 et s’inscrivant dans l’initiative Fridays for Future lancée par la militante éco­lo­giste Greta Thunberg. ↩︎
  • 5
    Désobéissance écolo Paris, « Lettre ouverte aux militant·e·s d’Extinction Rebellion », billet de blog, Mediapart, 12 octobre 2019. ↩︎
  • 6
    À la fin des années 2000, des paysan·nes, des habitant·es et des militant·es occupent des terres destinées à un projet d’aéroport près de Nantes, qui deviennent la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Après l’abandon du projet d’aéroport en 2018, ce bocage reste un lieu d’expérimentation politique et agricole. ↩︎

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Isma Le Dantec

Journaliste indépendante, ancienne rédactrice en chef du magazine Fracas, elle travaille sur les luttes, les alliances et les alternatives écologiques, féministes, sociales et antiracistes. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

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