« Je n’appartiens ni aux hommes ni à l’espace public »

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Lisa se souvient de ses 17 ans : tous les mardis après-midi son petit ami de l’époque et elle se rendent dans un parc, une aire de jeux ou sur un banc isolé. Chaque fois, il donne libre cours à sa libido. Aujourd’hui, la jeune fille a honte et elle s’interroge : ses désirs à elle, ont-ils été écoutés ?

Un mer­cre­di sur deux, jusqu’à mes 8 ans, je rends visite à ma grand-mère. L’Ehpad est situé à 22 km de mon vil­lage, dans une petite ville de 7 000 habitant·es. Après sa mort, j’ai rare­ment remis les pieds dans cette ville. Jusqu’à mon entrée au lycée, sept ans plus tard. L’environnement de ma grand-mère est désor­mais le mien. Je vis à quelques cen­taines de mètres de l’Ehpad. Je suis à l’internat avec toutes les filles de mon niveau. J’ai désor­mais 17 ans et je sors avec un gar­çon du même âge, Luc.

Luc est mon pre­mier petit ami. En tant que spor­tif de haut niveau, Luc consacre la plu­part de son temps au cyclisme. Il est exi­geant avec lui-même, il ne gri­gnote jamais, il fait peu la fête, et se rase les jambes tous les deux jours. Il est aus­si exi­geant avec moi, il me reproche de ne pas être assez fémi­nine. Depuis que je suis avec lui, je porte des talons, je me maquille, je fais atten­tion à ce que je mange et je me rase le maillot. Sinon je le dégoûte.


SES ENVIES SONT CLAIRES : IL LUI FAUT UN BANC LIBRE DANS UN PARC ISOLÉ

Je suis dans la même classe que Luc, en pre­mière scien­ti­fique. L’emploi du temps est fixe. Nous avons une heure de pause tous les mar­dis entre mon cours de sciences phy­siques et mon cours d’anglais. Inévitablement, nous pas­sons cette heure ensemble. Nous avons pris pour habi­tude de nous retrou­ver dans un parc. Chaque semaine, nous essayons de varier le lieu de notre rendez-vous en fonc­tion de la météo. Ou plu­tôt en fonc­tion de ses envies. Elles sont très claires. Peu importe l’endroit, il lui faut un banc libre dans un parc iso­lé. Pourtant, mes envies à moi sont dif­fé­rentes. J’aime bien l’aire de jeux où je peux me sus­pendre à la tyro­lienne, elle me rap­pelle mon enfance, même si elle est à côté du cime­tière où est enter­rée ma grand-mère.

J’adore aus­si le parc qui longe la rivière, où des familles de canards m’amusent, mais il est assez fré­quen­té et un peu loin. Nous nous ren­dons alors le plus sou­vent dans une petite aire de jeux, au plus près du lycée. Il n’y a jamais per­sonne à cet endroit, et l’unique banc est tou­jours libre. Parfait pour l’envie d’isolement de Luc. Tant pis pour les canards.

II n’y a jamais per­sonne, certes, mais l’aire fait face à deux barres HLM où logent des cen­taines d’habitant·es. Les fenêtres sont tou­jours fer­mées. Il n’y a aucun bruit. Entre 15 et 16 heures le mar­di, les adultes tra­vaillent et les enfants sont à l’école.

Pour nous, le mar­di, entre lui et moi, c’est le même rituel. Assis sur ce banc, il m’embrasse, me caresse et me désire. Le mar­di, allon­gé sur moi, il passe ses mains sous mon man­teau, sous mon pull, puis sur mes seins, mon ventre, mes fesses. Il n’y a jamais per­sonne. Mais un après-midi, un enfant du quar­tier, assis sur son vélo, nous inter­rompt. Il s’arrête à quelques mètres du banc, nous observe et lance : « Vous n’avez pas de mai­son ou quoi ? »

Luc se redresse, un peu sur­pris. Il ôte ses mains. Je me relève à mon tour, un peu étour­die. Je sens mes joues brû­lantes. Un mélange entre la cha­leur de son désir et la gêne res­sen­tie devant cet enfant. Désarmé·es, aucun·e de nous ne lui répond. L’enfant rebrousse chemin.

HONTE DE PASSER UNE HEURE DE PAUSE À ÊTRE L’OBJET D’UN DÉSIR MASCULIN

Pourtant, j’aurais aimé lui par­ler à ce gamin. J’aurais aimé le ras­su­rer. Chaque mar­di, à cette heure, le scé­na­rio est le même. J’aurais aimé lui expli­quer. Pour Luc, entre 15 et 16 heures le mar­di, les HLM, les parcs et ce banc libre, c’est sa mai­son, sa chambre, son lit. J’aurais aimé m’excuser aus­si. De voler le seul espace vert de son immeuble de cette manière. Mais sur­tout, j’aurais aimé crier. J’ai honte. Honte de Luc. Honte de moi. Honte de me lais­ser tou­cher sur un banc public. Honte de pas­ser une heure de pause à être l’objet d’un désir mas­cu­lin. Honte de ne rien contrô­ler. Honte de ce déplai­sant rituel.

À cette époque, ce rituel était une acti­vi­té ordi­naire, un passe-temps, une habi­tude, j’étais convain­cue que c’était nor­mal. Le temps d’une pause il jouait avec sa libi­do tan­dis que nos cama­rades de classe jouaient aux cartes. Peut-être que pour Luc, cet enfant n’était pas au bon endroit au bon moment. Pour moi, c’est plu­tôt ses mains qui étaient à la mau­vaise place. Ce jour-là je n’ai pas contes­té. Les autres fois non plus.

Chaque mar­di pen­dant un an, pour Luc, mon corps entier est une aire de jeu. Si cet enfant nous a sur­pris une fois, d’autres passant·es nous sur­pren­dront d’autres fois. On dit que les amoureux·ses se bécotent sur les bancs publics. Non, les mineur·es baisent sur les bancs publics.

Dans la ville, rien n’a chan­gé depuis mes 8 ans. Les parcs sont les mêmes, l’Ehpad est tou­jours plein de vieux, et le tobog­gan de la pis­cine est tou­jours aus­si géant. Mais la tyro­lienne fait désor­mais par­tie du décor, et mon corps est deve­nu la prin­ci­pale attrac­tion. J’ai 17 ans et, aux yeux de Luc, aux yeux des autres, je suis une femme.

J’écris ce témoi­gnage cinq ans plus tard. Après cette période je me suis sen­tie dégoû­tante pen­dant un long moment. Je ne me sen­tais ni femme ni dési­rable. Depuis peu, j’ai pris conscience que je n’appartenais ni aux hommes ni à l’espace public. Si à l’époque les notions de consen­te­ment et de res­pect étaient encore floues, elles sont désor­mais com­prises et ancrées. J’impose aujourd’hui mes propres dési­rs. J’ai appris à dire non, à pleu­rer ou à dire stop quand mes limites sont fran­chies et salies. Aujourd’hui, je renoue avec ce corps, que je découvre encore, et je n’ai plus honte de cette ado­les­cente, main­te­nant adulte et femme en (re)construction.

 

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Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°7, de septembre 2022. La Déferlante est une revue trimestrielle indépendante consacrée aux féminismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abonnement, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.

La Déferlante 7 : Réinventer la famille