Arrivée en France au début des années 2000, Giovanna Rincon, directrice de l’association Acceptess‑T, est aujourd’hui une figure incontournable de la lutte des droits des personnes trans, séropositives et des travailleuses du sexe. Alors que deux femmes trans ont été assassinées début juillet, elle nous raconte la violence qu’elle et les membres de sa communauté vivent quotidiennement.
« Je suis née à Bogotá en 1969 dans un quartier populaire, au sein d’une famille très pauvre. Mon père était machiste et raciste et souffrait d’une addiction à l’alcool. Il s’en prenait à ma mère mais aussi à mon neveu que ma demi-sœur avait eu avec un homme noir. Moi, j’ai commencé à affirmer ma transidentité à 12 ans. J’étais en sixième et j’ai dû arrêter l’école à cause du harcèlement, mais également parce que mes parents ne pouvaient plus payer. Malgré cela, je me rendais compte de mes privilèges d’enfant blanc et j’essayais de résister aux maltraitances paternelles en protégeant ma mère et mon neveu.
Être une femme trans en Colombie dans les années 1990 était un acte militant. À cette époque, j’étais en couple et je ne pensais pas pouvoir être contaminée par le sida. Pourtant j’ai été testée séropositive. Ça m’a fait l’effet d’une claque et m’a fait prendre conscience que l’on devait collectivement développer des stratégies de survie pour rester dignes et visibles en tant que personnes LGBT+ séropositives. Je me rendais à des réunions d’information clandestines à Bogotá pour connaître mes droits et comprendre quels étaient les outils à ma disposition pour résister. Le militantisme a eu sur moi l’effet d’un médicament qui m’a permis de continuer à vivre avec le VIH et malgré les discriminations.
Travailleuse du sexe dans l’Italie de Berlusconi
En 1993 je me suis exilée en Italie. J’étais travailleuse du sexe (TDS) et tout de suite j’ai rejoint des collectifs militants informels. Nous nous transmettions des informations et tentions d’assurer notre sécurité face au rejet de la société et aux violences policières. La transphobie et le racisme étaient tels qu’avec trois copines trans on se faisait systématiquement virer des restaurants où nous allions. Nous n’avions pas le droit d’exister. Quand je sortais de la pharmacie ou du supermarché et que je croisais des policiers, ils m’embarquaient systématiquement au commissariat. Cette violence quotidienne m’a empêchée de m’installer comme je l’aurais voulu en Italie et m’a laissé de profondes séquelles.
« AVEC LES JEUX OLYMPIQUES, LES TRAVAILLEUSES DU SEXE VONT ÊTRE PLUS EXPOSÉES À LA RÉPRESSION POLICIÈRE »
En 2002, une amie m’a annoncé qu’elle était en stade terminal du sida. J’ai organisé une collecte auprès de TDS et de personnes trans pour payer son transfert en ambulance jusqu’à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. À partir de là, j’ai commencé à faire des allers-retours. En France, j’ai découvert qu’il existait un mouvement LGBT+, une association trans (Prévention action santé travail pour les transgenres ou PASTT) et même une marche des fiertés trans. Ça me paraissait utopique !
En militant avec le PASTT, j’ai appris qu’il existait aussi un droit au séjour pour raisons de santé auquel je pouvais prétendre. En Italie, avec Berlusconi au pouvoir qui faisait alliance avec des partis d’extrême droite, être sans papiers était un délit. J’avais reçu plusieurs avis d’expulsion et fini par être incarcérée pendant deux mois dans une prison insalubre. Je me suis donc installée de l’autre côté des Alpes : ce fut un deuxième exil très douloureux.
Entre 2006 et 2010, au sein du PASTT, j’avais peur et honte à cause de ma séropositivité. J’ai cependant rencontré d’autres femmes trans, travailleuses du sexe, migrantes et séropositives, avec lesquelles nous avons donné naissance à notre propre association que nous avons baptisée Actions concrètes conciliants : éducation, prévention, travail, équité, santé et sport pour les personnes trans (Acceptess‑T).
Lors de la journée de lutte contre le sida en 2010, j’ai, pour la première fois, pris la parole en tant que personne séropositive et je suis devenue une leadeuse, sans le vouloir.
Dès la création d’Acceptess‑T, on s’est rendu compte que la plupart des bénéficiaires, même après plus de trente années passées en France pour certaines, ne parlaient pas le français et ne connaissaient pas leurs droits. Cette situation est le résultat des politiques répressives qui ont attenté à leur dignité et à leur santé. Ces personnes ont été déshumanisées alors qu’elles auraient, au contraire, dû être entendues, protégées et accompagnées. À l’époque, nous avions déjà compris que le peu de droits que nous avions en tant que personnes séropositives et migrantes allaient s’effondrer. Et malheureusement, on a eu raison ! L’attribution des titres de séjour s’est réduite, la prostitution a été pénalisée par la création du “délit de racolage” en 2003, puis par la loi de 2016 [qui sanctionne les clients], et le travail des TDS s’est précarisé. Ce “cocktail fasciste” a été porté y compris par les socialistes et par la droite “humaniste”. Notre seule arme face à cela, en tant qu’association, est d’accompagner les personnes dans leur demande de naturalisation, et ainsi leur donner une stabilité sociale et la possibilité de trouver un travail stable. Ce travail de terrain effectué ces quatorze dernières années est une vraie politique de résistance face aux lois prohibitionnistes, répressives et fascistes.
Déshumanisées au lieu d’être accompagnées
Grâce à ces actions, notre plaidoyer est aujourd’hui affirmé et audible auprès des institutions. Mais pour combien de temps ? Nous devons préserver l’association, ses archives, transmettre nos savoirs militants et continuer à nous battre pour la dignité et l’intégrité des communautés que nous défendons. Militer a toujours été et reste une nécessité. Notamment depuis début juillet avec l’assassinat de Géraldine, une femme trans, TDS et migrante. La circonstance aggravante de “violence de genre” a été retenue [par les personnes chargées de l’enquête] ce qui disqualifie l’idée surmédiatisée de “panique légitime” face aux femmes trans. Il nous reste beaucoup à faire pour défendre les femmes comme Géraldine. Nous devons nous organiser, nous mobiliser et rechercher de nouveaux moyens financiers.
L’ouverture des Jeux olympiques de Paris nous préoccupe. Beaucoup d’hommes alcoolisés vont se retrouver à faire la fête dans la capitale. Les TDS vont également être plus exposées à la répression policière et aux obligations de quitter le territoire français (OQTF), comme c’est le cas depuis plusieurs années pour les femmes trans séropositives.
Nous avons prévu de communiquer auprès de nos bénéficiaires pour leur indiquer comment se faire soigner, comment dénoncer les abus. Nous avons mis en place un protocole d’intervention actif 7 jours sur 7 et une permanence juridique renforcée. Grâce au Fonds d’action sociale trans (FAST), nous pourrons aider financièrement les TDS qui seront victimes de violences ou expulsé·es de leur lieu de travail et de vie. J’espère que nous n’aurons pas à déplorer de nouvelles mortes ou des violences qui laisseront de graves séquelles chez les filles que nous accompagnons. »
Propos recueillis par Marie-Agnès Laffougère, journaliste en alternance à La Déferlante