« La grève générale c’est quand on s’arrête complètement de travailler, même à la maison »

Partout dans le monde, au quotidien, des gens œuvrent à nourrir les autres, faire le ménage, organiser la vie familiale, soigner les personnes. Dans le prochain livre à paraître à La Déferlante Éditions, Si on s’arrête, le monde s’arrête, la jour­na­liste Mathilde Blézat interroge le continuum de ce travail invisible, pas ou mal payé, dit repro­duc­tif – puisqu’il permet de repro­duire la vie au quotidien –, et propose de nouvelles pistes de mobi­li­sa­tion féministes.
Publié le 03/03/2026

Crédit image : Gaëlle Matata

Imaginez que les mères, les grandes sœurs, les retrai­tées, les travailleur·euses de l’aide à domicile et du nettoyage fassent grève : si toutes les personnes qui prennent soin des autres au quotidien s’arrêtent, le monde s’arrête. Découvrez Si on s’arrête, le monde s’arrête, le nouveau livre de Mathilde Blézat à La Déferlante Éditions.

Dans quel contexte ce livre-manifeste a vu le jour ?

Au départ, il y a un collectif féministe, La Syndicale, que nous avons monté à plusieurs à l’été 2022. L’idée était de lutter contre l’in­vi­si­bi­li­sa­tion du travail repro­duc­tif, en l’ap­pré­hen­dant avec des outils simi­laires à ceux déployés dans les syndicats pour penser le travail qui est échangé, contre salaire, sur le marché de l’emploi.

Le travail repro­duc­tif désigne des tâches domes­tiques réalisées sans contre­par­tie finan­cière : faire la cuisine, le ménage, prendre en charge les besoins phy­sio­lo­giques et affectifs de ses proches… Mais ça englobe aussi les métiers du nettoyage, du soin, de l’é­du­ca­tion. Des pro­fes­sions dont on estime géné­ra­le­ment qu’elles néces­sitent peu de com­pé­tences, et qui font l’objet d’une faible rétri­bu­tion financière.

Pour évoquer les multiples facettes de ce travail, je me suis plongée dans la riche lit­té­ra­ture féministe qui existe sur le sujet, et surtout, j’ai recueilli des dizaines de témoi­gnages de gens d’ho­ri­zons très divers. Nous avons également organisé des évé­ne­ments avec des col­lec­tifs impliqués sur des sujets comme l’i­so­le­ment des mères céli­ba­taires ou les droits des enfants par exemple, afin de réfléchir à des reven­di­ca­tions spécifiques.

Quel est le profil des travailleur·euses que vous mettez en lumière ?

Dans les familles, le travail repro­duc­tif est essen­tiel­le­ment effectué par les femmes, notamment les mères. Mais j’ai cherché à montrer qu’il concerne d’autres personnes : quand on est la fille aînée d’une famille avec plusieurs enfants, on peut être amenée, très tôt, à prendre en charge ses frères et sœurs. À l’autre bout de l’échelle, il y a les personnes retrai­tées, comme ces grand-mères, consi­dé­rées comme inactives dans les sta­tis­tiques, mais qui sont très impli­quées dans les soins aux petits-enfants. Dans tous les cas, les com­pé­tences requises pour accomplir ces tâches sont natu­ra­li­sées : elles reviennent aux filles, puis aux femmes, qui sont perçues comme étant celles qui, par nature, devraient prendre soin des autres et seraient les plus qua­li­fiées pour le faire. C’est une assi­gna­tion genrée très forte. Mais dans le travail repro­duc­tif rémunéré, accompli par les employé·es de ménage, les aide-soignant·es, les per­son­nels de crèche… il y a aussi des assi­gna­tions sociales et raciales très marquées. À niveau de diplôme égal, il y a beaucoup plus de personnes immigrées ou racisées qui tra­vaillent dans le nettoyage et dans le soin que de personnes blanches, par exemple. Les personnes issues des classes popu­laires y sont également surreprésentées.


« Il faut qu’on recon­naisse ces inter­dé­pen­dances qui sont autant de liens sociaux entre nous. »


Vous mettez aussi en lumière le travail accompli par les personnes handies…

Quand on étiquette les personnes non valides en parlant de personnes « dépen­dantes », on oublie la somme énorme de travail gratuit repro­duc­tif qu’elles assument pour vivre, au quotidien, dans une société validiste qui leur demande un surcroît d’a­dap­ta­tion : quand on a un handicap, on a besoin de plus de temps pour se déplacer dans un espace public aux infra­struc­tures défaillantes, pour se reposer parce qu’on évolue à un poste de travail inadapté, pour accomplir toutes les tâches admi­nis­tra­tives – par exemple remplir un dossier auprès de la Maison dépar­te­men­tale des personnes han­di­ca­pées. Mais surtout, ces personnes sont souvent autant aidées qu’ai­dantes : les sta­tis­tiques montrent par exemple que les mères han­di­ca­pées font autant de travail domes­tique que les mères valides, même quand elles ont un conjoint valide.

De manière générale, j’invite à ques­tion­ner l’idée que certaines personnes seraient « inactives » ou « dépen­dantes ». L’autonomie telle que la valorise l’i­déo­lo­gie néo­li­bé­rale est une fiction : quelle est l’au­to­no­mie réelle d’une personne riche, qui a un boulot très valorisé, et qui a quelqu’un pour lui faire à manger, faire son ménage à domicile, prendre soin d’elle à l’hôpital en cas de problème de santé ? Je milite pour qu’on recon­naisse les inter­dé­pen­dances qui sont autant de liens sociaux entre nous.

Quels outils proposez-vous pour la mise en œuvre de ce que vous appelez un « syn­di­ca­lisme du quotidien » ?

Nombre de personnes dont j’ai recueilli les témoi­gnages m’ont raconté leurs stra­té­gies, leurs « luttes sans piquets de grève » menées indi­vi­duel­le­ment dans l’espace du foyer : une femme explique par exemple comment elle fait la grève et pose des condi­tions pour répartir le travail à la maison, une autre m’a confié l’« arrêt de travail domes­tique » que lui avaient délivré ses amies à la suite d’un problème de santé. Ensuite, il y a des outils qui impliquent de petites com­mu­nau­tés : les groupes de parole ou les mutuelles d’en­traide, par exemple. Ce sont des endroits où on partage à la fois des vécus et des stra­té­gies de résis­tance, qui per­mettent de sortir de l’i­so­le­ment et de se politiser.

Enfin, pour ce qui est de la résis­tance col­lec­tive, il y a plusieurs pistes. Par exemple la grève féministe. La grève classique consiste à arrêter le travail salarié, mais, de manière un peu sté­réo­ty­pée, on peut dire que quand le gréviste rentre chez lui, il y a un repas et des enfants qui ont été pris en charge. Or la grève générale, c’est la grève de tout le travail, y compris le travail repro­duc­tif gratuit. C’est ce qui s’est passé par exemple en Islande le 24 octobre 1975: 90% des femmes ont fait grève. Ça a bloqué le pays et permis de visi­bi­li­ser le travail effectué dans les foyers. De visi­bi­li­ser ce travail qui jouit d’une faible recon­nais­sance mais qui fait tenir la société. Car si celles et ceux qui l’ef­fec­tuent s’ar­rêtent, eh bien le monde s’arrête !

Si on s’arrête, le monde s’arrête, de Mathilde Blézat. 19,90 euros. En pré­com­mande sur revueladeferlante.fr

Emma Bokono

En tant que journaliste vidéo à La Déferlante, elle a pour mission de traduire en images et en sons les propositions éditoriales et de développer de nouveaux formats pour les réseaux sociaux. Voir tous ses articles

Emmanuelle Josse

Ancienne consultante dans l’édition et la communication et cofondatrice du P.A.F – Collectif pour une parentalité féministe. Cofondatrice, corédactrice en chef, elle est en charge, depuis Paris, des relations libraires et de la maison d’édition. Voir tous ses articles

Si on s’arrête, le monde s’arrête

Imaginez que les mères, les grandes sœurs, les retrai­tées, les travailleur·euses de l’aide à domicile et du nettoyage fassent grève : si toutes les personnes qui prennent soin des autres au quotidien s’arrêtent, le monde s’arrête. Découvrez Si on s’arrête, le monde s’arrête, le nouveau livre de Mathilde Blézat à La Déferlante Éditions.