L’autodéfense féministe pour toutes

Depuis 2020, la ville de Dunkerque propose des stages d’autodéfense féministe gratuits et ouverts à toutes. Cet outil de pré­ven­tion des violences reste méconnu et sous-financé en France au regard de l’ampleur des violences de genre, alors qu’il a fait et continue de faire ses preuves.
Publié le 28/04/2026

Les mains d'une personne noire tiennent un sac de frappe qu'une autre main de personne noire vient frapper.
Michelle Etoundi et Marietou Ouattara s’entraînent aux pratiques d’autodéfense physique lors d’un stage. Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante.

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

* L’astérisque qui suit un prénom signale que la personne n’a pas souhaité donner son nom de famille.

Assises en cercle, une dizaine de femmes se ren­contrent pour la première fois. Elles vont passer deux jours ensemble dans cette salle muni­ci­pale de Grande-Synthe, à côté de Dunkerque (Nord).

Parmi elles, Stella*, for­ma­trice de stage d’autodéfense féministe au sein de l’association lilloise Contrepoing, demande à chacune de se présenter, de dire comment elle se sent ce jour-là, si elle a un empê­che­ment physique et ce qu’elle attend de ce stage. « Ça fait longtemps que je veux faire ça. Je suis venue pour apprendre des tech­niques de défense physique », répond Habiba Madi, deman­deuse d’emploi de 58 ans. Comme Roxane, 37 ans, en formation de pierceuse, qui veut apprendre à se défendre « et prendre de l’assurance. » À leurs côtés, Louisa Kerchouni, « maman au foyer » de 48 ans, précise qu’elle a du mal à marcher. Venue sur les conseils du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles Nord Flandres, elle dit ne pas du tout savoir à quoi s’attendre.

Une femme noire de profil penche la tête en arrière, les yeux fermés.
Au cours du stage, Michelle Etoundi se recentre sur elle-même lors de l’é­chauf­fe­ment avant les exercices physiques.
Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante

L’autodéfense féministe regroupe un ensemble de tech­niques émo­tion­nelles, verbales et physiques. Initialement destinée aux femmes, la pratique se transmet également au sein de groupes de personnes LGBTQIA+, racisées, han­di­ca­pées, ou de travailleur·euses du sexe. Avec l’idée que ras­sem­bler des personnes vivant les mêmes oppres­sions permet d’échanger des stra­té­gies pour y faire face. Des stages spé­ci­fi­que­ment pour les enfants sont aussi organisés depuis une dizaine d’années en France, où plusieurs asso­cia­tions mettent en œuvre le programme CAP1Sur l’autodéfense féministe des enfants, consulter le site reseau-cap-francophone.org, et écouter l’épisode 42 d’Un podcast à soi : « L’autodéfense des enfants », de Charlotte Bienaimé, Arte Radio. (Child Assault Prevention) de pré­ven­tion des agres­sions envers les enfants, développé aux États-Unis dans les années 1980.

L’histoire de l’autodéfense féministe remonte au début du XXe siècle avec les suf­fra­gettes bri­tan­niques : des mili­tantes pour le droit de vote des femmes formées au jujitsu avaient mis en place un service d’ordre appelé « suf­fra­jit­su » pour résister aux violences poli­cières. Les fémi­nistes des années 1970 ont revisité et étoffé cette pratique par « des tech­niques verbales et mentales, partant du constat que la maîtrise d’un art martial ou d’un sport de combat n’est pas une condition suf­fi­sante pour s’en sortir face aux violences fondées sur le genre », retrace Mathilde Blézat2Mathilde Blézat, membre du comité éditorial de La Déferlante, signe régu­liè­re­ment des articles pour la revue et vient de publier Si on s’arrête, le monde s’arrête. Manifeste pour la recon­nais­sance du travail gratuit à La Déferlante Éditions. dans Pour l’autodéfense féministe (La dernière lettre, 2022). Depuis les années 2000, la pratique connaît un regain d’intérêt parti du Québec et de la Belgique. Il existe actuel­le­ment en France une quinzaine d’associations et de col­lec­tifs proposant ces formations.

Une personne en pull et jean noir écrit sur une feuille de papier.
Roxane* témoigne à l’écrit d’une situation déran­geante qu’elle a vécue.
Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante

Mise en action concrète

Ce jeudi à Grande-Synthe, Stella pose le cadre des échanges. Ici, on parle de son vécu, si on veut, mais on ne commente pas ce que les autres par­ti­ci­pantes racontent, et ce qui est dit ici durant ces deux jours reste ici. Le partage d’expériences dans un cadre non mixte bien­veillant favorise les prises de conscience sur le caractère sys­té­mique des violences sexistes et sexuelles. Les nommer et les iden­ti­fier, repérer les méca­nismes, est un des enjeux de ces deux journées. « Beaucoup de personnes viennent avec des repré­sen­ta­tions sté­réo­ty­pées, parfois clas­sistes et racistes, des violences qui vien­draient uni­que­ment de l’espace public », regrette Stella. Loin de la réalité des violences sexistes et sexuelles qui, dans 91 % des cas, sont le fait de personnes connues de la victime. Empruntant aux méthodes de l’éducation populaire, le stage alterne temps d’échanges et mises en situation dans la bonne humeur. « On est toutes arrivées avec nos cas­se­roles, mais ce n’est pas lourd. On parle librement et il y a de la légèreté, des rires. Ça crée une vraie bulle d’air malgré le thème assez grave », commente Olivia*, ges­tion­naire de paie de 52 ans, qui participe au stage.

Les chaises ont été poussées sur les côtés. Debout, plusieurs par­ti­ci­pantes sont alignées les unes à côté des autres. En face, d’autres femmes marchent droit sur elles. Soudain, des cris « stop » résonnent dans la salle. Bras droit tendu et main relevée, chacune a arrêté la pro­gres­sion de celle qui lui faisait face, certaines sont à moins d’un mètre seulement. Classique de l’autodéfense féministe, cet exercice vise à prendre conscience de ses limites physiques et aide à les poser. « Ce stage, c’est comme un feu vert, observe Louisa Kerchouni. Le fait que quelqu’un me dise : “ Tu as le droit de dire non si ça ne te convient pas, tu as le droit de te défendre ”, ça m’aide. »

Un post-i jaune sur lequel il est écrit : Tu es chez ton nouveau médecin généraliste. Tu as très mail à l'oreille depuis plusieurs jours. Il te demande de te déshabiller entièrement.
Exemple de situa­tions à partir des­quelles les sta­giaires peuvent témoigner et imaginer des réactions d’autodéfense.
Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante

Dans cette agglo­mé­ra­tion portuaire connue pour ses usines sidé­rur­giques et son carnaval, les for­ma­tions à l’autodéfense féministe ont commencé à la suite d’un triple assas­si­nat. Le 4 août 2014, à Grande-Synthe, Isabelle Thomas est tuée avec ses parents par son ex-conjoint, contre lequel elle avait déposé plusieurs plaintes pour violences. « C’était à 17 heures, en pleine rue. C’est quelque chose qui a choqué les habitants », se souvient Virginie Rahmani, direc­trice du service vie asso­cia­tive de Grande-Synthe, devant la caméra de la docu­men­ta­riste Nina Faure lors du tournage d’un film sur l’autodéfense, dont la sortie est prévue en 2027. Grande-Synthe, ville de 20 000 habitant·es, est alors dirigée par Damien Carême (Europe Écologie-Les Verts) qui mène une politique sociale et éco­lo­gique (trans­ports gratuits, cantine 100 % bio…), en faveur d’un accueil digne des personnes exilées présentes en nombre sur le littoral de la mer du Nord.

Après le triple assas­si­nat, Virginie Rahmani anime un groupe de travail dont l’objectif est de mettre en place des actions concrètes pour lutter contre les violences faites aux femmes. Le groupe contacte Robine Anders, qui anime alors des stages d’autodéfense à Lille. En 2020, cette dernière fonde Contrepoing, et les premiers stages sont proposés aux Grand-Synthoises. Puis, en 2023, la com­mu­nau­té urbaine de Dunkerque (CUD), dirigée par le maire de la cité portuaire, Patrice Vergriete (ex-membre du Parti socia­liste, aujourd’hui sans étiquette), élargit le dis­po­si­tif à l’ensemble des femmes du ter­ri­toire. Les stages, financés par la CUD et l’État pour un montant annuel de 31 000 euros, sont acces­sibles sur ins­crip­tion indi­vi­duelle ou par l’intermédiaire des maisons de quartiers, des asso­cia­tions ou des foyers d’accueil pour demandeur·euses d’asile. En 2025, en plus des trois stages organisés à des­ti­na­tion des femmes, un stage pour des jeunes travailleur·euses du sexe (TDS) était proposé par le collectif d’autodéfense de TDS Cobra Lily.

Une femme blanche, vue de dos, les mains posées sur la nuque, photographiée en gros plan.
Olivia* s’exprime sur ses ressentis et ses attentes à propos du stage.
Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante

Dans le même cadre de par­te­na­riat avec l’État, à travers des contrats de ville, d’autres communes fran­çaises prennent tota­le­ment ou en partie à leur charge des stages, en passant par les centres communaux d’action sociale (CCAS) ou les com­mu­nau­tés d’agglomération, comme en Île-de-France, à Toulouse, à Grenoble ou encore en Bretagne… Mais les projets sont le plus souvent précaires et les budgets doivent être rené­go­ciés constam­ment par les associations.

Comme le rappelle la jour­na­lise et autrice Mathilde Blézat dans son livre, l’autodéfense féministe a pour but de donner aux personnes qui la pra­tiquent « le droit, la légi­ti­mi­té de se défendre » en faisant « tomber les sen­ti­ments de vul­né­ra­bi­li­té et de culpa­bi­li­té face aux violences subies […] héritées de la socia­li­sa­tion genrée ». Des outils par­ti­cu­liè­re­ment précieux dans le contexte patriar­cal où les femmes et les minorités de genre font l’objet d’une double contrainte : ni encou­ra­gées ni préparées à se défendre, elles sont pourtant exposées à un continuum de violences tout au long de leur vie. Des violences bana­li­sées qui restent souvent impunies : en France, 86 % des plaintes dans les affaires de violences sexuelles sont classées sans suite3Maëlle Stricot, « Le trai­te­ment judi­ciaire des violences sexuelles et conju­gales en France », note de l’Institut des poli­tiques publiques no 107, avril 2024..

Après la pause, Stella distribue des papiers sur lesquels des situa­tions d’agression sont décrites. « Un homme se frotte à toi dans le métro », « Un oncle te fait une remarque sexiste à table », « Ton conjoint fait du chantage pour avoir un rapport sexuel que tu as déjà refusé » : par groupe de deux, les par­ti­ci­pantes réflé­chissent à des façons de faire cesser l’agression, en utilisant les dif­fé­rents outils de défense verbale que Stella vient de leur présenter. Ils viendront s’ajouter à la panoplie de tech­niques que les femmes mettent déjà en place dans leur vie quo­ti­dienne sans les avoir iden­ti­fiées comme telles. « On nous donne des armes. J’aime la phrase : “Tous les coups sont permis, quand tu es agressée.” Quand il y a de la violence, il faut écouter son instinct et sauver sa peau », commente Olivia.

Analyser ses émotions

Que se passe-t-il dans le corps et le cerveau en cas d’agression ? Que faire pour sortir d’une situation d’hyperactivation du système nerveux – stress intense, hyper­vi­gi­lance, colère… –, ou bien d’un état de sidé­ra­tion ? Debout, Stella note les réponses des par­ti­ci­pantes sur un paper­board. Pour certaines, ce sera respirer lentement, par le ventre ; pour d’autres, marcher ou s’activer phy­si­que­ment. Il s’agit dans cet exercice d’analyser ses émotions et d’imaginer ensemble des solutions à mobiliser pour revenir dans la fenêtre de tolérance émo­tion­nelle propre à chacune. Ces tech­niques de défense émo­tion­nelle et verbale sont les plus utilisées par les par­ti­ci­pantes après le stage, loin devant les tech­niques physiques, dont la connais­sance reste essen­tielle selon Stella, « car on se défend beaucoup mieux ver­ba­le­ment quand on sait qu’on est capable de se défendre phy­si­que­ment au besoin ».

De gauche à droite : une femme voilée brandit son pouce penché sur le côté droit, une femme noire brandit son pouce sur le côté droit également et une femme blanche brandit son pouce du côté gauche. Elles sont toutes les trois assises au sein d'un cercle de chaises plus large.
De gauche à droite, Karima, Michelle Etoundi et Roxane expriment leurs ressentis et leur état physique.
Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante

Évidemment, ce n’est pas magique. « L’auto-défense n’offre aucune garantie absolue contre l’agresseur, mais elle réduit nettement ses chances de succès », écrit la for­ma­trice et autrice Irene Zeilinger qui, dans Non, c’est non. Petit Manuel à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire (La Découverte, 2008), évoque aussi des études sur le har­cè­le­ment sexuel montrant que les femmes « qui avaient réagi en prenant l’initiative et en posant leurs limites souf­fraient de consé­quences psy­cho­lo­giques moins graves ».

Pallier les manquements publics

La socio­logue Aurélia Léon estime qu’entre 4 000 et 5 000 personnes suivent un stage d’auto­défense féministe chaque année en France. À titre de com­pa­rai­son, d’après une esti­ma­tion minimale, 321 000 femmes sont victimes chaque année de violences conju­gales4Aurélia Léon, « La promesse de l’autodéfense féministe : socio­lo­gie prag­ma­tique d’une expé­rience radicale », thèse de doctorat, uni­ver­si­té Lumière Lyon 2, 2025.. Mathilde Blézat explique dans son livre que « le dés­in­té­rêt des pouvoirs publics pour la pré­ven­tion primaire des agres­sions et des violences sexistes et sexuelles » entre­tient la précarité dans laquelle évoluent les formateur·ices et freine le déve­lop­pe­ment de la pratique. Les récentes coupes dans les budgets des asso­cia­tions et dans les services publics font planer de nouvelles menaces. « Avec une baisse des sub­ven­tions, nos ambitions devraient être revues à la baisse et il y a des publics qu’on tou­che­rait beaucoup plus dif­fi­ci­le­ment, voire pas du tout », estime Cléo, coor­di­na­trice à Contrepoing. Pourtant, « inter­ve­nir en amont avec des stages à des­ti­na­tion de personnes qui peuvent subir des violences, c’est de l’argent public bien investi, qui permet d’outiller les personnes », conclut la docu­men­ta­riste Nina Faure, qui a suivi un stage il y a quinze ans. « Ça m’a aidée et ça m’aide encore dans un nombre incal­cu­lable de situa­tions. C’est rare de passer deux jours qui te trans­forment autant. »

À Grande-Synthe, à l’issue des deux jours de stage, les femmes se sentent plus « fortes » et davantage « capables ». Une confiance en elles qui change leur rapport aux autres. « Ça m’encourage à m’affirmer, mais aussi à réagir si je suis témoin d’une agression. Je pense à mes filles. S’il y a un souci, j’aimerais que d’autres femmes parlent et prennent leur défense », conclut Louisa Kerchouni.

La trans­for­ma­tion n’est pas seulement indi­vi­duelle. Durant les stages, des liens de soli­da­ri­té se créent entre les par­ti­ci­pantes. « Quand j’utiliserai les tech­niques, je penserai à vous, les filles. Vous serez avec moi », lance Élodie*, 38 ans, en quittant la pièce.

Amélie Soirant

Journaliste indépendante, elle a travaillé plusieurs années pour la presse locale à Calais (Pas-de-Calais). Aujourd’hui installée à Dunkerque (Nord), elle s’intéresse aux féminicides. Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire