* L’astérisque qui suit un prénom signale que la personne n’a pas souhaité donner son nom de famille.
Assises en cercle, une dizaine de femmes se rencontrent pour la première fois. Elles vont passer deux jours ensemble dans cette salle municipale de Grande-Synthe, à côté de Dunkerque (Nord).
Parmi elles, Stella*, formatrice de stage d’autodéfense féministe au sein de l’association lilloise Contrepoing, demande à chacune de se présenter, de dire comment elle se sent ce jour-là, si elle a un empêchement physique et ce qu’elle attend de ce stage. « Ça fait longtemps que je veux faire ça. Je suis venue pour apprendre des techniques de défense physique », répond Habiba Madi, demandeuse d’emploi de 58 ans. Comme Roxane, 37 ans, en formation de pierceuse, qui veut apprendre à se défendre « et prendre de l’assurance. » À leurs côtés, Louisa Kerchouni, « maman au foyer » de 48 ans, précise qu’elle a du mal à marcher. Venue sur les conseils du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles Nord Flandres, elle dit ne pas du tout savoir à quoi s’attendre.

Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante
L’autodéfense féministe regroupe un ensemble de techniques émotionnelles, verbales et physiques. Initialement destinée aux femmes, la pratique se transmet également au sein de groupes de personnes LGBTQIA+, racisées, handicapées, ou de travailleur·euses du sexe. Avec l’idée que rassembler des personnes vivant les mêmes oppressions permet d’échanger des stratégies pour y faire face. Des stages spécifiquement pour les enfants sont aussi organisés depuis une dizaine d’années en France, où plusieurs associations mettent en œuvre le programme CAP1Sur l’autodéfense féministe des enfants, consulter le site reseau-cap-francophone.org, et écouter l’épisode 42 d’Un podcast à soi : « L’autodéfense des enfants », de Charlotte Bienaimé, Arte Radio. (Child Assault Prevention) de prévention des agressions envers les enfants, développé aux États-Unis dans les années 1980.
L’histoire de l’autodéfense féministe remonte au début du XXe siècle avec les suffragettes britanniques : des militantes pour le droit de vote des femmes formées au jujitsu avaient mis en place un service d’ordre appelé « suffrajitsu » pour résister aux violences policières. Les féministes des années 1970 ont revisité et étoffé cette pratique par « des techniques verbales et mentales, partant du constat que la maîtrise d’un art martial ou d’un sport de combat n’est pas une condition suffisante pour s’en sortir face aux violences fondées sur le genre », retrace Mathilde Blézat2Mathilde Blézat, membre du comité éditorial de La Déferlante, signe régulièrement des articles pour la revue et vient de publier Si on s’arrête, le monde s’arrête. Manifeste pour la reconnaissance du travail gratuit à La Déferlante Éditions. dans Pour l’autodéfense féministe (La dernière lettre, 2022). Depuis les années 2000, la pratique connaît un regain d’intérêt parti du Québec et de la Belgique. Il existe actuellement en France une quinzaine d’associations et de collectifs proposant ces formations.

Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante
Mise en action concrète
Ce jeudi à Grande-Synthe, Stella pose le cadre des échanges. Ici, on parle de son vécu, si on veut, mais on ne commente pas ce que les autres participantes racontent, et ce qui est dit ici durant ces deux jours reste ici. Le partage d’expériences dans un cadre non mixte bienveillant favorise les prises de conscience sur le caractère systémique des violences sexistes et sexuelles. Les nommer et les identifier, repérer les mécanismes, est un des enjeux de ces deux journées. « Beaucoup de personnes viennent avec des représentations stéréotypées, parfois classistes et racistes, des violences qui viendraient uniquement de l’espace public », regrette Stella. Loin de la réalité des violences sexistes et sexuelles qui, dans 91 % des cas, sont le fait de personnes connues de la victime. Empruntant aux méthodes de l’éducation populaire, le stage alterne temps d’échanges et mises en situation dans la bonne humeur. « On est toutes arrivées avec nos casseroles, mais ce n’est pas lourd. On parle librement et il y a de la légèreté, des rires. Ça crée une vraie bulle d’air malgré le thème assez grave », commente Olivia*, gestionnaire de paie de 52 ans, qui participe au stage.
Les chaises ont été poussées sur les côtés. Debout, plusieurs participantes sont alignées les unes à côté des autres. En face, d’autres femmes marchent droit sur elles. Soudain, des cris « stop » résonnent dans la salle. Bras droit tendu et main relevée, chacune a arrêté la progression de celle qui lui faisait face, certaines sont à moins d’un mètre seulement. Classique de l’autodéfense féministe, cet exercice vise à prendre conscience de ses limites physiques et aide à les poser. « Ce stage, c’est comme un feu vert, observe Louisa Kerchouni. Le fait que quelqu’un me dise : “ Tu as le droit de dire non si ça ne te convient pas, tu as le droit de te défendre ”, ça m’aide. »

Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante
Dans cette agglomération portuaire connue pour ses usines sidérurgiques et son carnaval, les formations à l’autodéfense féministe ont commencé à la suite d’un triple assassinat. Le 4 août 2014, à Grande-Synthe, Isabelle Thomas est tuée avec ses parents par son ex-conjoint, contre lequel elle avait déposé plusieurs plaintes pour violences. « C’était à 17 heures, en pleine rue. C’est quelque chose qui a choqué les habitants », se souvient Virginie Rahmani, directrice du service vie associative de Grande-Synthe, devant la caméra de la documentariste Nina Faure lors du tournage d’un film sur l’autodéfense, dont la sortie est prévue en 2027. Grande-Synthe, ville de 20 000 habitant·es, est alors dirigée par Damien Carême (Europe Écologie-Les Verts) qui mène une politique sociale et écologique (transports gratuits, cantine 100 % bio…), en faveur d’un accueil digne des personnes exilées présentes en nombre sur le littoral de la mer du Nord.
Après le triple assassinat, Virginie Rahmani anime un groupe de travail dont l’objectif est de mettre en place des actions concrètes pour lutter contre les violences faites aux femmes. Le groupe contacte Robine Anders, qui anime alors des stages d’autodéfense à Lille. En 2020, cette dernière fonde Contrepoing, et les premiers stages sont proposés aux Grand-Synthoises. Puis, en 2023, la communauté urbaine de Dunkerque (CUD), dirigée par le maire de la cité portuaire, Patrice Vergriete (ex-membre du Parti socialiste, aujourd’hui sans étiquette), élargit le dispositif à l’ensemble des femmes du territoire. Les stages, financés par la CUD et l’État pour un montant annuel de 31 000 euros, sont accessibles sur inscription individuelle ou par l’intermédiaire des maisons de quartiers, des associations ou des foyers d’accueil pour demandeur·euses d’asile. En 2025, en plus des trois stages organisés à destination des femmes, un stage pour des jeunes travailleur·euses du sexe (TDS) était proposé par le collectif d’autodéfense de TDS Cobra Lily.

Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante
Dans le même cadre de partenariat avec l’État, à travers des contrats de ville, d’autres communes françaises prennent totalement ou en partie à leur charge des stages, en passant par les centres communaux d’action sociale (CCAS) ou les communautés d’agglomération, comme en Île-de-France, à Toulouse, à Grenoble ou encore en Bretagne… Mais les projets sont le plus souvent précaires et les budgets doivent être renégociés constamment par les associations.
Comme le rappelle la journalise et autrice Mathilde Blézat dans son livre, l’autodéfense féministe a pour but de donner aux personnes qui la pratiquent « le droit, la légitimité de se défendre » en faisant « tomber les sentiments de vulnérabilité et de culpabilité face aux violences subies […] héritées de la socialisation genrée ». Des outils particulièrement précieux dans le contexte patriarcal où les femmes et les minorités de genre font l’objet d’une double contrainte : ni encouragées ni préparées à se défendre, elles sont pourtant exposées à un continuum de violences tout au long de leur vie. Des violences banalisées qui restent souvent impunies : en France, 86 % des plaintes dans les affaires de violences sexuelles sont classées sans suite3Maëlle Stricot, « Le traitement judiciaire des violences sexuelles et conjugales en France », note de l’Institut des politiques publiques no 107, avril 2024..
Après la pause, Stella distribue des papiers sur lesquels des situations d’agression sont décrites. « Un homme se frotte à toi dans le métro », « Un oncle te fait une remarque sexiste à table », « Ton conjoint fait du chantage pour avoir un rapport sexuel que tu as déjà refusé » : par groupe de deux, les participantes réfléchissent à des façons de faire cesser l’agression, en utilisant les différents outils de défense verbale que Stella vient de leur présenter. Ils viendront s’ajouter à la panoplie de techniques que les femmes mettent déjà en place dans leur vie quotidienne sans les avoir identifiées comme telles. « On nous donne des armes. J’aime la phrase : “Tous les coups sont permis, quand tu es agressée.” Quand il y a de la violence, il faut écouter son instinct et sauver sa peau », commente Olivia.
Analyser ses émotions
Que se passe-t-il dans le corps et le cerveau en cas d’agression ? Que faire pour sortir d’une situation d’hyperactivation du système nerveux – stress intense, hypervigilance, colère… –, ou bien d’un état de sidération ? Debout, Stella note les réponses des participantes sur un paperboard. Pour certaines, ce sera respirer lentement, par le ventre ; pour d’autres, marcher ou s’activer physiquement. Il s’agit dans cet exercice d’analyser ses émotions et d’imaginer ensemble des solutions à mobiliser pour revenir dans la fenêtre de tolérance émotionnelle propre à chacune. Ces techniques de défense émotionnelle et verbale sont les plus utilisées par les participantes après le stage, loin devant les techniques physiques, dont la connaissance reste essentielle selon Stella, « car on se défend beaucoup mieux verbalement quand on sait qu’on est capable de se défendre physiquement au besoin ».

Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante
Évidemment, ce n’est pas magique. « L’auto-défense n’offre aucune garantie absolue contre l’agresseur, mais elle réduit nettement ses chances de succès », écrit la formatrice et autrice Irene Zeilinger qui, dans Non, c’est non. Petit Manuel à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire (La Découverte, 2008), évoque aussi des études sur le harcèlement sexuel montrant que les femmes « qui avaient réagi en prenant l’initiative et en posant leurs limites souffraient de conséquences psychologiques moins graves ».
Pallier les manquements publics
La sociologue Aurélia Léon estime qu’entre 4 000 et 5 000 personnes suivent un stage d’autodéfense féministe chaque année en France. À titre de comparaison, d’après une estimation minimale, 321 000 femmes sont victimes chaque année de violences conjugales4Aurélia Léon, « La promesse de l’autodéfense féministe : sociologie pragmatique d’une expérience radicale », thèse de doctorat, université Lumière Lyon 2, 2025.. Mathilde Blézat explique dans son livre que « le désintérêt des pouvoirs publics pour la prévention primaire des agressions et des violences sexistes et sexuelles » entretient la précarité dans laquelle évoluent les formateur·ices et freine le développement de la pratique. Les récentes coupes dans les budgets des associations et dans les services publics font planer de nouvelles menaces. « Avec une baisse des subventions, nos ambitions devraient être revues à la baisse et il y a des publics qu’on toucherait beaucoup plus difficilement, voire pas du tout », estime Cléo, coordinatrice à Contrepoing. Pourtant, « intervenir en amont avec des stages à destination de personnes qui peuvent subir des violences, c’est de l’argent public bien investi, qui permet d’outiller les personnes », conclut la documentariste Nina Faure, qui a suivi un stage il y a quinze ans. « Ça m’a aidée et ça m’aide encore dans un nombre incalculable de situations. C’est rare de passer deux jours qui te transforment autant. »
À Grande-Synthe, à l’issue des deux jours de stage, les femmes se sentent plus « fortes » et davantage « capables ». Une confiance en elles qui change leur rapport aux autres. « Ça m’encourage à m’affirmer, mais aussi à réagir si je suis témoin d’une agression. Je pense à mes filles. S’il y a un souci, j’aimerais que d’autres femmes parlent et prennent leur défense », conclut Louisa Kerchouni.
La transformation n’est pas seulement individuelle. Durant les stages, des liens de solidarité se créent entre les participantes. « Quand j’utiliserai les techniques, je penserai à vous, les filles. Vous serez avec moi », lance Élodie*, 38 ans, en quittant la pièce.

