Le débardeur de Sigourney Weaver

Artiste non binaire anti­va­li­diste, No Anger raconte dans cette chronique comment iel a passé sa vie à tenter de se départir d’un ima­gi­naire cis-hétérocentré pour se créer une mytho­lo­gie qui lui soit propre. 

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Publié le 2 février 2024
famille choisie
La Déferlante

Lorsqu’on me demande mes origines (question que toute personne racisée entend au moins une fois par mois), j’ai souvent envie de répondre : « Je suis d’origine lesbienne. » Revêtant les atours d’une blague, cette phrase dit pourtant quelque chose d’essentiel : c’est du les­bia­nisme que je viens. C’est en lui que je me suis forgéx (1). Les années passant, j’ai exploré les diverses topo­gra­phies du genre et j’ai peu à peu déserté les contrées du « elle ». Maintenant, je me définis comme gouinx, mot au relief plus politique qui dessine les contours rouges des années 1970 (2), violence réap­pro­priée. Un mot dont la ter­mi­nai­son fait une croix sur toutes les marques du genre.

Si je devais retenir un seul élément qui m’a accom­pa­gnéx durant tout ce parcours, ce serait sûrement le débardeur que porte le per­son­nage d’Ellen Ripley (aka Sigourney Weaver) dans Alien. Depuis mon premier vision­nage à l’âge de 17 ans du film de James Cameron, ce petit bout de tissu gris tient une place à part dans mon cœur : objet de tous mes fantasmes, moyen d’identification à une féminité alter­na­tive, mais aussi signe de recon­nais­sance et de ral­lie­ment. Que de soirées passées à l’évoquer avec des ami·es et amix se défi­nis­sant comme lesbien·nes ou lesbienx, gouin·es ou gouinx, queer. Ce débardeur peuple nos ima­gi­naires, au même titre que la gouine à camion de Better Than Chocolate, ou l’intense ­« I love you » que prononce Cate Blanchett à la fin du film Carol. Nous savons ce que repré­sentent ces îlots de les­bia­nisme dans l’océan de l’hétérosexualité ciné­ma­to­gra­phique, la com­pli­ci­té que ces images créent entre celleux chez qui elles résonnent, la joie de saisir ins­tan­ta­né­ment telle référence ou tel trait d’humour, l’élan de se sentir appar­te­nir à une culture commune, de parler un même langage.

Une autre mythologie

Pour moi, être gouinx, être queer, c’est être bilingue. J’ai parlé un premier langage, celui de la cis-hétérosexualité, qui tient à la fois du « toujours déjà là » et de l’habitude inculquée méca­ni­que­ment. Fut un temps où ses mots, ses images et ses graphies me sem­blaient les seules valables.

Pendant l’adolescence, j’ai commencé à me forger un parler différent, à me construire pierre après pierre une autre mytho­lo­gie. Dans une quête d’abord solitaire et insa­tiable de ce qui était caché, j’écumais Internet à la recherche d’histoires qui res­sem­blaient à la mienne. J’ai exploré les rivages de Mytilène, capitale de l’île de Lesbos, j’ai déterré l’écrivaine Renée Vivien, j’ai voulu tout connaître de la relation entre George Sand et l’actrice Marie Dorval. Pendant de longs après-midi où je n’avais pas cours, je m’efforçais de façonner mon panthéon, me sentant exister un peu plus à chaque histoire que je décou­vrais. Peu à peu, ces figures ont constitué un ima­gi­naire qui, par la suite, s’est enrichi au fil de dis­cus­sions menées à plusieurs, en terrasse des cafés ou pendant des soirées où on évoquait Monique Wittig et où on regardait The Rocky Horror Picture Show.

Se départir d’un ima­gi­naire cis-hétérocentré, c’est peut-être avant tout une question d’amour, mais d’un amour qui dépasse la simple attirance roman­tique ou sexuelle. C’est être liéx à des personnes, faire famille avec elles, s’inscrire dans une lignée d’histoires et de noms qui ne repose pas tant sur des concep­tions bio­lo­giques ou légales que sur un langage auquel on aurait choisi de prendre part. C’est un de ces amours qui installe une fierté complice entre celleux qui la partagent. C’est la joie de se recon­naître dans des images puis­santes et des mots rieurs, d’être reconnux dans une communauté.

Apprendre à être handicapéx

Être gouinx m’a sauvé la vie. Pour rien au monde je ne voudrais renoncer à ce langage et à ces images que j’ai choisies, à ces figures aux­quelles je suis pro­fon­dé­ment attachéx parce qu’elles ne m’ont jamais été livrées sur un plateau : c’est moi qui ai dû aller les chercher par mes propres moyens, ou avec des personnes aimées. Cela fait longtemps que je ne suis plus une lesbienne orpheline.

J’ai compris que la fierté pouvait être le fruit d’un travail et, peu à peu, les assi­gna­tions ont été déjouées, les nar­ra­tions se sont recom­po­sées. Aujourd’hui, me penser comme gouinx m’apprend à me construire en tant que han­di­ca­péx. J’ai appris que mon corps n’était pas cir­cons­crit à ces pauvres drames que dessine le validisme (3) sur les peaux, ni à sa mytho­lo­gie tragique et surfaite. Reprenant les jalons qu’unx ado, bébé gouinx, a posés, je trace un chemin vers d’autres lignées et d’autres nar­ra­tions, loin de Quasimodo et de tant d’autres figures trop faci­le­ment montrées. À nouveau, je fouille, je déterre, et ce sont les mili­tantes handies Rosa May Billinghurst, Barbara Lisicki ou Judy Heumann que je découvre. Sur ce terreau commence à éclore une fierté han­di­ca­pée. Peu à peu, une fami­lia­ri­té se crée entre celleux qui expé­ri­mentent le validisme. Nous nous racontons sa violence, nous nous com­pre­nons. Entre nous, nous pansons nos plaies et recons­trui­sons nos ima­gi­naires. Pour ne plus être orphelin·es, pour nous être familierx. •

Docteurx en science politique, No Anger est artiste, militantx queer et anti­va­li­diste. Iel s’intéresse aux mou­ve­ments sociaux et aux questions liées au genre, au corps et à la sexualité. Iel livre ici sa dernière chronique d’une série de quatre.


(1) Pour exprimer son identité non binaire, No Anger emploie une graphie répandue dans les milieux militants : la ter­mi­nai­son en x par laquelle toute marque de genre est supprimée. Dans l’usage, plus bas, du point médian («ami·es», «lesbien·nes»…), les marques de genre sont en revanche cumulées : cette ter­mi­nai­son associe alors femmes se défi­nis­sant comme lesbiennes/gouines et hommes trans se défi­nis­sant comme lesbiens/gouins.

(2) En 1971 est fondé en France le collectif des Gouines rouges, mouvement féministe lesbien proche du Mouvement de libé­ra­tion des femmes.

(3) Le validisme, aussi appelé capa­ci­tisme, est un système d’oppressions qui infé­rio­rise les personnes han­di­ca­pées, en consi­dé­rant les personnes valides comme la norme sociale.

Avorter : une lutte sans fin
Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°13 Avorter, paru en mars 2024. Consultez le sommaire.

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