« Mon sexe assigné à la naissance était une marchandise qui a été achetée et payée. » Ce sont les mots de Vivian Musk, fille d’Elon, quand elle révèle sur Threads en 2025 que son père aurait eu recours à la sélection sexuelle des embryons pour ses enfants.
Il y a un lien entre l’obsession d’Elon Musk à produire un maximum d’enfants mâles, à propager ses gènes (qu’il imagine supérieurs), et une autre dimension de sa pensée : l’eugénisme.
À la source du fascisme
On nous a enseigné que cette idéologie aurait disparu après la Seconde Guerre mondiale car associée aux horreurs nazies. Elle connaît pourtant un regain de popularité chez les élites financières internationales et leurs admirateurices, et constitue le trait d’union entre le capitalisme prédateur d’Elon Musk et son soutien aux extrêmes droites racistes partout dans le monde.
C’est l’eugénisme qui explique son enthousiasme à rejoindre l’administration Trump pour supprimer les financements de l’Usaid1L’Usaid, l’agence des États-Unis pour le développement international, était destinée à financer l’aide humanitaire et le développement économique à l’étranger. – ce qui pourrait causer jusqu’à 14 millions de morts, principalement en Afrique, selon une étude du Barcelona Institute for Global Health. C’est l’eugénisme qui pousse le mouvement anti-science Make America Healthy Again, lancé en 2024 par Robert Francis Kennedy Jr., aujourd’hui membre de l’administration Trump, à s’opposer aux antidépresseurs, aux vaccins ou aux antibiotiques en argumentant que les plus forts survivront.
L’Europe a besoin de bébés, de corps pour travailler dans ses usines et gonfler ses armées, mais elle veut des corps blancs.
Les ramifications de cette pensée, au cœur du technofascisme, sont détaillées par l’historien Quinn Slobodian dans ses livres Hayek’s Bastards (non traduit, Zone Books, 2025) et Muskism (coécrit avec Ben Tarnoff, non traduit, Allen Lane, 2026). Pour les technofascistes, la fortune des milliardaires des start-up n’est pas le résultat de leurs privilèges mais simplement le produit de leurs gènes supérieurs. Des gènes, cela va sans dire, d’hommes blancs. Slobodian montre la filiation entre le néolibéralisme et la supposée nouvelle extrême droite incarnée par Trump ou Milei. Le racisme était là depuis le début, expliquant l’origine des inégalités sociales par de prétendues différences génétiques entre les races.
De notre côté de l’Atlantique, considérons l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex), agence meurtrière qui délègue le renvoi des migrant·es vers des pays dangereux et dont l’Europe élargit le mandat et les effectifs d’année en année : au moment même où Emmanuel Macron appelle au « réarmement démographique » (terme piqué à Viktor Orbán, ex-président hongrois d’extrême droite) pour compenser un supposé problème de population, on fait tout pour empêcher que l’immigration en soit la solution. La seule acceptable : que les Françaises fassent des bébés. Mais pas n’importe lesquelles puisque le gouvernement encourage en parallèle les stérilisations à Mayotte2Louis Delanney, « À Mayotte, des jeunes femmes invitées à se faire ligaturer les trompes », L’Humanité, 2 avril 2023.. L’Europe a besoin de bébés, de corps pour travailler dans ses usines et gonfler ses armées, mais elle veut des corps blancs.
Produire des corps valides
Si la plupart des critiques du technofascisme ou du néo-eugénisme notent que ces mouvements sont misogynes, ils pensent rarement l’articulation des deux. L’eugénisme contemporain et l’antiféminisme ont pourtant tout à voir. Au-delà du fait que la moitié des personnes handicapées et racisées concernées par ces nécropolitiques sont des femmes, il faut aussi voir le rôle qu’on réserve à ces dernières : les hommes sont faits pour se tuer au travail ou à la guerre, les femmes pour pondre un maximum de bébés. Blancs et en bonne santé. Et, pour bien faire, elles doivent retourner à la maison et se soumettre au chef de famille.
Le projet eugéniste impose aux femmes le travail reproductif, qui comprend le travail de gestation mais aussi de care, d’éducation ou d’entretien ; il reste très largement féminisé et effectué gratuitement au sein de la famille. C’est une des raisons pour lesquelles certaines féministes veulent abolir cette dernière. Non pour priver les enfants d’amour parental mais pour toustes nous libérer de l’usine à fabriquer des corps productifs pour un système d’exploitation capitaliste, fasciste et eugéniste.
Et si les patrons de cette usine ont identifié les féministes, les lesbiennes, les personnes trans, les handi·es, les mamans solos ou les nullipares comme leurs ennemies, c’est parce que nous sommes des débrayeuses, des grévistes, des saboteuses. Soyons-en fières !
Le combat contre l’eugénisme serait sans doute plus facile si ses idées étaient plus clairement revendiquées.
En France, on compte peu de figures publiques ouvertement eugénistes, à part Laurent Alexandre, entrepreneur et essayiste qui a l’oreille des droites et des patrons. Mais les logiques eugénistes qui ne disent pas leur nom se retrouvent aussi du côté des progressistes. Quand l’ensemble des partis de gauche vote la loi dite « fin de vie » sans écouter les critiques antivalidistes3Lire notre débat « Faciliter l’aide à mourir : un acte féministe ? », La Déferlante, n° 16, novembre 2024., considérant comme seule opposition la droite chrétienne, ils font le jeu de l’eugénisme.
Est-il si difficile d’admettre qu’il existe une critique de gauche d’un système politique de plus en plus dur avec les personnes handicapées, malades ou dépendantes, qui dérembourse les soins, conditionne les aides sociales ou ferme des lits d’hôpital tout en se félicitant de proposer le suicide assisté ?
On a déjà vu ce manque de soutien de la gauche durant la crise du Covid : beaucoup de celleux qui parlent encore de privations de libertés subies au pic de la pandémie oublient la façon dont on a trié les malades, dont on a refusé de mettre en place des solutions de soin communautaire, dont on a méprisé l’inclusion des plus vulnérables dans nos sociétés.
Après tout, dans l’imaginaire collectif bien davantage que dans la réalité des faits, celles et ceux qui mourraient du Covid, c’étaient les faibles, les dépendant·es, les vieilles et les vieux, les personnes improductives…
Alors, comment débusquer ces logiques eugénistes jusque dans notre camp ? En écoutant les revendications antivalidistes. En mettant le care au centre de nos réflexions. En revalorisant la vulnérabilité, l’improductivité et la dépendance. Ainsi nous construirons un féminisme anti-eugéniste. •
