Textes traduits du livre Lebensborn et adaptés par la journaliste Chloé Devis.
Ingrid, Gisela et Paul ont plus de 80 ans et vivent dans différents pays d’Europe. Comme toutes les femmes et les hommes qu’Angeniet Berkers a rencontré·es pour ce projet, leur enfance a été marquée d’un lourd stigmate : celui d’être né·es ou d’avoir vécu de quelques mois à plusieurs années dans des foyers Lebensborn (littéralement « Source de vie »).
Le terme désigne un programme terrifiant lancé le 12 décembre 1935 par Heinrich Himmler, chef de la SS, pour répondre à deux priorités du régime nazi : relancer la natalité, et « régénérer » la population en vertu du concept suprémaciste de « pureté raciale » qui exclut les personnes juives mais aussi roms et noires. Des maternités sont ainsi créées afin d’éviter que des femmes célibataires ne recourent à l’avortement mais également pour prendre en charge des femmes enceintes d’hommes appartenant aux élites sociales du Reich, notamment des membres de la SS ou de la police et dont les bébés sont pressentis pour naître avec les prétendues caractéristiques physiques du type dit « aryen » : cheveux blonds, yeux bleus, peau claire… Ces femmes pouvaient accoucher anonymement et abandonner leur bébé au Lebensborn. Faute d’obtenir les résultats espérés, ces pouponnières implantées à travers l’Europe occupée finissent par recevoir des enfants enlevé·es à leurs parents après avoir passé des tests racialisants. Elles fermeront à la fin de la guerre. Parmi les enfants qui en sont issu·es – entre 10 000 et 20 000 –, certain·es ont continué à vivre en foyer ou avec leurs parents adoptifs, et ont été pour la plupart élévé·es dans le secret de leurs origines. Après la guerre, ces enfants et leurs familles étaient souvent stigmatisé·es et parfois maltraité·es ou victimes de violences.
Mêlant photos, textes et archives, Angeniet Berkers a retracé dans le livre Lebensborn – Birth Politics in the Third Reich (The Eriskay Connection, 2024, non traduit) les existences des victimes de ce programme en donnant la parole à celles et ceux qui sont encore là pour témoigner.
Née en Slovénie en 1941, Ingrid von Oelhafen n’avait que neuf mois lorsqu’elle a été retirée à ses parents. L’examen médical, auquel toutes les familles de son village avaient été conviées, visait en réalité à évaluer et sélectionner des enfants « de qualité ». Remplissant tous les critères requis, celle qui s’appelait alors Erika Matko a d’abord été placée dans un foyer en Allemagne, avant de rejoindre une famille d’accueil allemande à l’âge de deux ans et demi. Elle est rebaptisée Ingrid.
Son enfance est chaotique, marquée par la séparation de ses parents adoptifs, les troubles psychologiques de sa mère, les colères de son père, de fréquents déménagements et un nouveau séjour en foyer. À 11 ans, elle découvre que ses parents ne sont pas ses parents biologiques et que son nom a été changé mais sans savoir dans quelles conditions. L’année suivante, son père d’accueil meurt, et elle retourne vivre chez sa mère adoptive, une femme peu affectueuse qui ne lui a jamais donné aucune information sur son histoire.

Crédit : Angeniet Berkers



De gauche à droite : outil de mesure de la tête, outil d’évaluation de la couleur des yeux, nuancier pour évaluer la couleur de la chevelure.
Crédit : Angeniet Berkers
Plus tard, c’est en rangeant le grenier de la maison familiale qu’Ingrid trouve un jour un certificat de vaccination au nom d’Erika Matko et un journal contenant des photos et une mèche blonde. Elle les met dans une boîte qui la suivra toute sa vie, et en reste là. Devenue kinésithérapeute, elle travaille auprès d’enfants, mais n’en aura pas elle-même. Ce n’est qu’à l’approche de la soixantaine qu’elle se lance à la recherche de ses origines. Après de multiples difficultés, elle découvre qu’elle est une enfant du Lebensborn, issue d’une famille slovène. À 61 ans, elle se rend pour la première fois dans son village natal. Elle y rencontre des membres de sa famille biologique, mais pas ses parents – son père est mort en 1950, et sa mère en 1995. Depuis, elle retourne tous les ans en Slovénie avec un groupe d’ancien·nes « enfants volé·es ».
Elle a publié un livre sur son histoire et celle des enfants du Lebensborn en 2016 : Les Enfants oubliés d’Hitler (traduit par Clément Baude, Fayard, 2022).

Crédit : Angeniet Berkers

Crédit : Angeniet Berkers
Gisela Heidenreich est née en 1943 en Norvège. Son père, Ernst Kemper, officier SS, est déjà marié et père de famille quand il rencontre en Allemagne Emilie Edelmann, secrétaire à l’académie d’officiers SS. Alors qu’Ernst est envoyé combattre en Russie, Emilie Edelmann est recrutée pour visiter des orphelinats en Europe de l’Est et sélectionner des enfants destiné·es au programme Lebensborn. Lorsqu’Ernst Kemper rentre du front, elle tombe enceinte et va elle-même accoucher dans un Lebensborn, en Norvège. Puis elle confie sa fille, Gisela, à sa sœur, en Allemagne. Quand le mari de celle-ci est de retour chez lui à la fin de la guerre, en 1946, Gisela, alors âgée de trois ans, apprend sans détours que celle qu’elle croyait être sa mère est en réalité sa tante. Peu après, elle retourne vivre avec Emilie Edelmann. Cette dernière se montre distante avec sa fille, qui sent que quelque chose lui est caché. Un jour, un lapsus de sa grand-mère lui révèle que ses parents se sont connu·es dans une académie SS – elle en est horrifiée. Sa mère met encore du temps à lui livrer le nom de son père, dont elle lui affirme qu’il l’aurait épousée « s’il était rentré de la guerre ».

Crédit : Archive personnelle de Gisela Heidenreich
À l’âge de 20 ans, Gisela finit par apprendre que son père est bien vivant. Peu de temps après, une de ses demi-sœurs la contacte et organise une rencontre avec lui. En réponse à l’affection qu’il lui porte, Gisela décide de passer sous silence ce qu’elle sait de son passé. Par la suite, elle est présentée à ses demi-frères et sœurs et à la femme de son père qui l’accueillent à bras ouverts. Elle continuera à les fréquenter, déchirée entre le bonheur d’avoir enfin trouvé une famille aimante, et sa répulsion vis-à-vis de l’engagement de son père dans le régime nazi. De sa mère, Gisela dit qu’elle n’a jamais réussi à la connaître vraiment. Devenue psychologue et mère de trois enfants, Gisela s’est beaucoup occupée de jeunes handicapé·es. Par la suite, elle est devenue conseillère familiale et conjugale et a écrit des livres sur son histoire.

Crédit : Angeniet Berkers

Crédit : Archives Arolsen, Bad Arolsen, Allemagne

Crédit : United States Holocaust Memorial Museum, Washington DC, États-Unis

Crédit : USHMM, Washington DC, États-Unis

Crédit : Archives Lebensspuren e.V., Wernigerode, Allemagne

Crédit : Angeniet Berkers

Crédit : Angeniet Berkers
Paul Hansen est né en 1942, neuf mois après la rencontre de ses parents, en Norvège. Sa mère est serveuse. Son père, originaire de la région des Sudètes (un territoire annexé par l’Allemagne situé dans l’actuelle République tchèque) est pilote dans la Luftwaffe, la force aérienne du Troisième Reich. Alors que ce dernier est reparti en Allemagne, la mère de Paul accouche dans un Lebensborn, où elle l’abandonne. Le petit garçon est ensuite confié à un autre foyer. Au lendemain de la guerre, il fait partie des 26 enfants de ce centre qui n’ont pas été récupéré·es par leurs parents. Âgé de trois ans, il est placé dans un établissement pour enfants présentant des handicaps mentaux, alors qu’il n’en a aucun. La vie y est difficile, et il souffre du manque d’affection. L’intervention d’un médecin lui permet, en 1950, de rejoindre un autre foyer, où les conditions sont meilleures. Mais en 1956, il passe par une « école spéciale », avant d’être renvoyé dans son premier foyer. À 18 ans, il sait à peine lire et écrire, et ce n’est qu’à 20 ans qu’il est reconnu apte à mener une vie autonome, hors d’une institution. En 1965, il rencontre sa mère, qui le rejette, et décide alors de faire une croix sur sa famille. Avec les proches de son père, dont il a appris avec effroi à 15 ans qu’il avait servi dans la Wehrmacht, il aura plus tard quelques contacts. Mais ceux-ci sont tchèques, et la barrière de la langue limitera leurs échanges.

Crédit : Angeniet Berkers
Paul a d’abord travaillé dans une usine de métallurgie pendant dix-sept ans, puis il est devenu gardien et homme d’entretien à l’université d’Oslo jusqu’à la retraite. Il a rencontré une première compagne avec qui il est resté vingt ans, sans avoir d’enfants. Il a ensuite épousé une autre femme, déjà mère de deux enfants, qui est décédée d’un cancer en 1997. Aujourd’hui entouré de quelques amis proches et des petits-enfants, il est toujours marqué par ce qu’il a vécu. Faisant preuve d’une grande force morale, Paul estime important de continuer à témoigner pour que son histoire et celle des enfants des Lebensborn ne tombent pas l’oubli.

Crédit : The National Archives of Norway, RAFA-2182-U108, Oslo, Norvège




