Né·es dans un Lebensborn

En 1935, l’Allemagne lance un vaste programme raciste et eugéniste baptisé « Lebensborn ». Pendant plusieurs années, des mater­ni­tés et des pou­pon­nières sont implan­tées en Allemagne et dans certains pays d’Europe occupés ou annexés pour faire naître et élever des enfants dits de « race aryenne ». La pho­to­graphe Angeniet Berkers a rencontré plusieurs victimes encore en vie de cet épisode méconnu de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Publié le 28/04/2026

Ingrid von Oelhafen, une femme blanche et blonde, ex-« enfant volée » en Slovénie et mise à l’adoption dans un Lebensborn, pose dans son salon à Osnabrück en Allemagne. Elle est âgée de 85 ans.
Ingrid von Oelhafen, ex-« enfant volée » en Slovénie et mise à l’adoption dans un Lebensborn. Ici dans son salon à Osnabrück en Allemagne, où elle s’est entre­te­nue avec Angeniet Berkers. Elle est aujourd’hui âgée de 85 ans. Crédit : Angeniet Berkers

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire

Textes traduits du livre Lebensborn et adaptés par la jour­na­liste Chloé Devis.

Ingrid, Gisela et Paul ont plus de 80 ans et vivent dans dif­fé­rents pays d’Europe. Comme toutes les femmes et les hommes qu’Angeniet Berkers a rencontré·es pour ce projet, leur enfance a été marquée d’un lourd stigmate : celui d’être né·es ou d’avoir vécu de quelques mois à plusieurs années dans des foyers Lebensborn (lit­té­ra­le­ment « Source de vie »).

Le terme désigne un programme ter­ri­fiant lancé le 12 décembre 1935 par Heinrich Himmler, chef de la SS, pour répondre à deux priorités du régime nazi : relancer la natalité, et « régénérer » la popu­la­tion en vertu du concept supré­ma­ciste de « pureté raciale » qui exclut les personnes juives mais aussi roms et noires. Des mater­ni­tés sont ainsi créées afin d’éviter que des femmes céli­ba­taires ne recourent à l’avortement mais également pour prendre en charge des femmes enceintes d’hommes appar­te­nant aux élites sociales du Reich, notamment des membres de la SS ou de la police et dont les bébés sont pres­sen­tis pour naître avec les pré­ten­dues carac­té­ris­tiques physiques du type dit « aryen » : cheveux blonds, yeux bleus, peau claire… Ces femmes pouvaient accoucher ano­ny­me­ment et aban­don­ner leur bébé au Lebensborn. Faute d’obtenir les résultats espérés, ces pou­pon­nières implan­tées à travers l’Europe occupée finissent par recevoir des enfants enlevé·es à leurs parents après avoir passé des tests racia­li­sants. Elles fermeront à la fin de la guerre. Parmi les enfants qui en sont issu·es – entre 10 000 et 20 000 –, certain·es ont continué à vivre en foyer ou avec leurs parents adoptifs, et ont été pour la plupart élévé·es dans le secret de leurs origines. Après la guerre, ces enfants et leurs familles étaient souvent stigmatisé·es et parfois maltraité·es ou victimes de violences.

Mêlant photos, textes et archives, Angeniet Berkers a retracé dans le livre Lebensborn – Birth Politics in the Third Reich (The Eriskay Connection, 2024, non traduit) les exis­tences des victimes de ce programme en donnant la parole à celles et ceux qui sont encore là pour témoigner.

Née en Slovénie en 1941, Ingrid von Oelhafen n’avait que neuf mois lorsqu’elle a été retirée à ses parents. L’examen médical, auquel toutes les familles de son village avaient été conviées, visait en réalité à évaluer et sélec­tion­ner des enfants « de qualité ». Remplissant tous les critères requis, celle qui s’appelait alors Erika Matko a d’abord été placée dans un foyer en Allemagne, avant de rejoindre une famille d’accueil allemande à l’âge de deux ans et demi. Elle est rebap­ti­sée Ingrid.

Son enfance est chaotique, marquée par la sépa­ra­tion de ses parents adoptifs, les troubles psy­cho­lo­giques de sa mère, les colères de son père, de fréquents démé­na­ge­ments et un nouveau séjour en foyer. À 11 ans, elle découvre que ses parents ne sont pas ses parents bio­lo­giques et que son nom a été changé mais sans savoir dans quelles condi­tions. L’année suivante, son père d’accueil meurt, et elle retourne vivre chez sa mère adoptive, une femme peu affec­tueuse qui ne lui a jamais donné aucune infor­ma­tion sur son histoire.

Une photo en noir et blanc d'une petite fille blanche aux cheveux courts en salopette courte.
Une photo d’Ingrid von Oelhafen petite. Elle fut la seule de sa fratrie bio­lo­gique à avoir été arrachée à sa famille par les nazis parce qu’elle cor­res­pon­dait aux critères physiques du « type aryen ».
Crédit : Angeniet Berkers

Plus tard, c’est en rangeant le grenier de la maison familiale qu’Ingrid trouve un jour un cer­ti­fi­cat de vac­ci­na­tion au nom d’Erika Matko et un journal contenant des photos et une mèche blonde. Elle les met dans une boîte qui la suivra toute sa vie, et en reste là. Devenue kiné­si­thé­ra­peute, elle travaille auprès d’enfants, mais n’en aura pas elle-même. Ce n’est qu’à l’approche de la soixan­taine qu’elle se lance à la recherche de ses origines. Après de multiples dif­fi­cul­tés, elle découvre qu’elle est une enfant du Lebensborn, issue d’une famille slovène. À 61 ans, elle se rend pour la première fois dans son village natal. Elle y rencontre des membres de sa famille bio­lo­gique, mais pas ses parents – son père est mort en 1950, et sa mère en 1995. Depuis, elle retourne tous les ans en Slovénie avec un groupe d’ancien·nes « enfants volé·es ».

Elle a publié un livre sur son histoire et celle des enfants du Lebensborn en 2016 : Les Enfants oubliés d’Hitler (traduit par Clément Baude, Fayard, 2022).

Une mèche de cheveux blonds sur fond blanc.
Une mèche de cheveux d’Ingrid, conservée par sa mère adoptive dans son journal intime.
Crédit : Angeniet Berkers
Une femme âgée blanche aux cheveux blonds est assise dans un fauteuil gris dans son salon et regarde la caméra.
Gisela Heidenreich, chez elle en Allemagne. Au cours de ses conver­sa­tions avec Angeniet Berkers, elle confiera n’avoir jamais pu guérir de ses trau­ma­tismes d’enfance. Elle est aujourd’hui âgée de 83 ans.
Crédit : Angeniet Berkers

Gisela Heidenreich est née en 1943 en Norvège. Son père, Ernst Kemper, officier SS, est déjà marié et père de famille quand il rencontre en Allemagne Emilie Edelmann, secré­taire à l’académie d’officiers SS. Alors qu’Ernst est envoyé combattre en Russie, Emilie Edelmann est recrutée pour visiter des orphe­li­nats en Europe de l’Est et sélec­tion­ner des enfants destiné·es au programme Lebensborn. Lorsqu’Ernst Kemper rentre du front, elle tombe enceinte et va elle-même accoucher dans un Lebensborn, en Norvège. Puis elle confie sa fille, Gisela, à sa sœur, en Allemagne. Quand le mari de celle-ci est de retour chez lui à la fin de la guerre, en 1946, Gisela, alors âgée de trois ans, apprend sans détours que celle qu’elle croyait être sa mère est en réalité sa tante. Peu après, elle retourne vivre avec Emilie Edelmann. Cette dernière se montre distante avec sa fille, qui sent que quelque chose lui est caché. Un jour, un lapsus de sa grand-mère lui révèle que ses parents se sont connu·es dans une académie SS – elle en est horrifiée. Sa mère met encore du temps à lui livrer le nom de son père, dont elle lui affirme qu’il l’aurait épousée « s’il était rentré de la guerre ».

Une photo en noir et blanc d'une femme et sa fille, toutes deux blanches, blondes et grandes, dans les années 50
Gisela et sa mère dans un parc à Munich, pro­ba­ble­ment le jour de son dixième anni­ver­saire.
Crédit : Archive per­son­nelle de Gisela Heidenreich

À l’âge de 20 ans, Gisela finit par apprendre que son père est bien vivant. Peu de temps après, une de ses demi-sœurs la contacte et organise une rencontre avec lui. En réponse à l’affection qu’il lui porte, Gisela décide de passer sous silence ce qu’elle sait de son passé. Par la suite, elle est présentée à ses demi-frères et sœurs et à la femme de son père qui l’accueillent à bras ouverts. Elle conti­nue­ra à les fré­quen­ter, déchirée entre le bonheur d’avoir enfin trouvé une famille aimante, et sa répulsion vis-à-vis de l’engagement de son père dans le régime nazi. De sa mère, Gisela dit qu’elle n’a jamais réussi à la connaître vraiment. Devenue psy­cho­logue et mère de trois enfants, Gisela s’est beaucoup occupée de jeunes handicapé·es. Par la suite, elle est devenue conseillère familiale et conjugale et a écrit des livres sur son histoire.

Photo d'une liste manuscrite sur une feuille de papier jaunie par le temps.
Cette liste manus­crite réper­to­riant les ancêtres de Gisela Heidenreich visait à démontrer que sa mère était « aryenne » dans le but d’obtenir un Ahnenpass, ou « passeport ancestral », document exigé à l’entrée dans un Lebensborn.
Crédit : Angeniet Berkers
Photo en noir et blanc d'un panneau de bois sous la neige sur lequel il était écrit en allemand gothique "SS Mütterheim"
Sur cette photo d’archive non datée, le panneau indique la direction de la maternité SS Heim Kurmark à Klosterheide, au nord de Berlin.
Crédit : Archives Arolsen, Bad Arolsen, Allemagne
Document nazi en allemand expliquant la transmission génétique de la couleur des cheveux et des yeux à l'aide d'un schéma simpliste ressemblant à un arbre généalogique.
Vererbung Zweier Anlagen-Paare (« Hérédité de deux paires de carac­tères »). Publiée par J.F. Lehmanns Verlag (Munich), cette affiche péda­go­gique était utilisée sous le régime nazi. Il y est notamment question de couleur des yeux et des cheveux. L’enseignement de l’eugénisme et de la « biologie raciale » com­men­çait dès l’école primaire. À l’aide de schémas sim­plistes, il s’agissait de mettre en garde contre la « menace juive » et le croi­se­ment de pré­ten­dues races bio­lo­giques.
Crédit : United States Holocaust Memorial Museum, Washington DC, États-Unis
Ours en peluche marron abimé par le temps.
Ours en peluche provenant d’un Lebensborn. Dans ces lieux, le soin des enfants répondait à des pro­to­coles stricts : séparé·es de leurs mères et confié·es à des nourrices, ils et elles étaient nourri·es au sein cinq fois par jour et changé·es six fois. Les nouveau-né·es handicapé·es étaient envoyé·es dans des ins­ti­tu­tions où ils et elles étaient exterminé·es par empoi­son­ne­ment.
Crédit : USHMM, Washington DC, États-Unis
Photo d'un livret jauni par le temps. La page de garde, intitulée "Der Ahnenpass", laisse la place pour noter les informations biographiques d'une personne et est ornée d'un tampon du Troisième Reich.
« Passeport ancestral » (Ahnenpass). Établi à partir des cer­ti­fi­cats de baptême chrétiens des aïeux et aïeules sur plusieurs géné­ra­tions, il était censé prouver l’absence de toute origine juive. Il était exigé des futur·es parents pour l’ad­mis­sion dans une maternité Lebensborn.
Crédit : Archives Lebensspuren e.V., Wernigerode, Allemagne
Photo d'un poignard au manche noir et de son fourreau, noir également. Sur la lame, il est écrit la devise des SS.
Poignard ayant appartenu à un SS et portant la devise de l’organisation para­mi­li­taire nazie  : « Mon honneur s’appelle fidélité. » Ce type d’objets était utilisé lors des céré­mo­nies de baptême dans les Lebensborn : le poignard était brandi au-dessus du bébé pendant le discours destiné à l’introniser dans la com­mu­nau­té des élites nazies.
Crédit : Angeniet Berkers
Un homme blanc aux cheveux blanc, âgé, est assis dans un fauteuil devant une plante verte.
Paul Hansen, dans le salon d’un hôtel. Il a préféré un endroit neutre pour sa rencontre avec Angeniet Berkers. Il est aujourd’hui âgé de 84 ans.
Crédit : Angeniet Berkers

Paul Hansen est né en 1942, neuf mois après la rencontre de ses parents, en Norvège. Sa mère est serveuse. Son père, ori­gi­naire de la région des Sudètes (un ter­ri­toire annexé par l’Allemagne situé dans l’actuelle République tchèque) est pilote dans la Luftwaffe, la force aérienne du Troisième Reich. Alors que ce dernier est reparti en Allemagne, la mère de Paul accouche dans un Lebensborn, où elle l’abandonne. Le petit garçon est ensuite confié à un autre foyer. Au lendemain de la guerre, il fait partie des 26 enfants de ce centre qui n’ont pas été récupéré·es par leurs parents. Âgé de trois ans, il est placé dans un éta­blis­se­ment pour enfants pré­sen­tant des handicaps mentaux, alors qu’il n’en a aucun. La vie y est difficile, et il souffre du manque d’affection. L’intervention d’un médecin lui permet, en 1950, de rejoindre un autre foyer, où les condi­tions sont meilleures. Mais en 1956, il passe par une « école spéciale », avant d’être renvoyé dans son premier foyer. À 18 ans, il sait à peine lire et écrire, et ce n’est qu’à 20 ans qu’il est reconnu apte à mener une vie autonome, hors d’une ins­ti­tu­tion. En 1965, il rencontre sa mère, qui le rejette, et décide alors de faire une croix sur sa famille. Avec les proches de son père, dont il a appris avec effroi à 15 ans qu’il avait servi dans la Wehrmacht, il aura plus tard quelques contacts. Mais ceux-ci sont tchèques, et la barrière de la langue limitera leurs échanges.

Un large bâtiment blanc, aux inspirations romaines avec des colonnes, et son parc.
Le foyer de Hurdalsverk, au nord d’Oslo, en Norvège, où Paul Hansen est né, a ouvert en 1941. Le bâtiment abrite désormais une uni­ver­si­té populaire.
Crédit : Angeniet Berkers

Paul a d’abord travaillé dans une usine de métal­lur­gie pendant dix-sept ans, puis il est devenu gardien et homme d’entretien à l’université d’Oslo jusqu’à la retraite. Il a rencontré une première compagne avec qui il est resté vingt ans, sans avoir d’enfants. Il a ensuite épousé une autre femme, déjà mère de deux enfants, qui est décédée d’un cancer en 1997. Aujourd’hui entouré de quelques amis proches et des petits-enfants, il est toujours marqué par ce qu’il a vécu. Faisant preuve d’une grande force morale, Paul estime important de continuer à témoigner pour que son histoire et celle des enfants des Lebensborn ne tombent pas l’oubli.

Une photo d'un peu plus près du même bâtiment que la photo précédente. Devant l'entrée, une vingtaine de poussette anciennes sont alignées.
Image d’archives du foyer de Hurdalsverk. Il pouvait accueillir 45 mères et 69 enfants. Environ 600 bébés y sont né·es.
Crédit : The National Archives of Norway, RAFA-2182-U108, Oslo, Norvège
Angeniet Berkers

Photographe néerlandaise, elle explore, à travers son travail, les traumatismes de l’histoire. Son livre Lebensborn – Birth Politics in the Third Reich (The Eriskay Connection, 2024) regroupe photographies et entretiens avec les témoins qu’elle a pu rencontrer. Il est sélectionné pour le prix du livre Paris Photo-Aperture 2024. Voir tous ses articles

Chloé Devis

Journaliste indépendante et photographe, elle a publié plusieurs livres en lien avec l’image, dont, en 2024, aux éditions La Part des femmes, Le Portrait de presse au prisme des dominations, avec Marie Docher et Ingrid Milhaud (directrice photo de La Déferlante). Voir tous ses articles

Chanter, un hymne à la résistance

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°22 Chanter, parue en mai 2026. Consultez le sommaire