Parce qu’elles étaient femmes

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Le 6 décembre 1989, un homme armé d’une cara­bine semi-automatique entre dans les locaux de l’École poly­tech­nique de Montréal et tue qua­torze étu­diantes. « J’haïs les fémi­nistes », crie-t-il avant de vider son char­geur. Considéré comme le pre­mier meurtre anti­fé­mi­niste de masse, « Poly » a bou­le­ver­sé les Québécois·es et mar­qué un tour­nant dans l’histoire du pays. Trente-deux ans après ce ter­rible atten­tat, les mili­tantes se sou­viennent de l’onde de choc pro­vo­quée et de la manière dont il a ébran­lé le mou­ve­ment d’émancipation des femmes.

C’était la der­nière jour­née du semestre à Poly. « Ça com­men­çait à goû­ter la fin de mes études », se sou­vient Nathalie Provost dans le docu­men­taire Ce qu’il reste de Polytechnique, dif­fu­sé lors du tren­tième anni­ver­saire de la tue­rie. L’après-midi se ter­mine lorsque Marc Lépine fait irrup­tion dans une classe d’ingénierie méca­nique au deuxième étage, armé d’une cara­bine. Il ordonne à l’assistance de ces­ser toute acti­vi­té et il tire un coup de feu en l’air. Il sépare les hommes et les femmes, et enjoint aux pre­miers de sor­tir. Puis, il explique aux étu­diantes regrou­pées dans un coin qu’il est là parce qu’elles sont de futures ingé­nieures ; parce qu’elles sont des fémi­nistes. «J’haïs les fémi­nistes», déclare-t-il.

Dans l’espoir de rai­son­ner le tireur, Nathalie Provost pro­teste : «On n’est pas des fémi­nistes», avant d’être inter­rom­pue par une pre­mière salve meur­trière. Lépine vide son char­geur sur les neuf étu­diantes ras­sem­blées devant lui. «C’est très rapide. J’ai tour­né la tête. J’ai vu les yeux d’une de mes consœurs mou­rir», relate Provost. Trois balles l’atteignent : deux à la jambe, une au front. Six femmes sont tuées sur le coup. Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier et Annie St-Arneault.

Après l’assaut, Lépine déam­bule dans l’école en tirant sur les femmes qu’il croise sur son che­min – et seule­ment sur les femmes. Il abat d’abord Maryse Laganière alors qu’elle tente de se réfu­gier dans son bureau, puis Barbara-Maria Klucznik-Widajewicz, Geneviève Bergeron et Anne-Marie Edward dans la café­té­ria, entre dans une autre salle de classe, où il vise et tue Maud Haviernick, Michèle Richard, Annie Turcotte et Maryse Leclair, avant de se sui­ci­der 1. C’était le 6 décembre 1989.

En dix-neuf minutes, il a fait 14 vic­times. Quatorze jeunes femmes qui se des­ti­naient à être ingé­nieures. Quatorze jeunes femmes qui, à l’aube des années 1990, incar­naient la pro­messe d’un Québec moderne et éga­li­taire. L’onde de choc sera immense dans la socié­té qué­bé­coise, socié­té qu’on se plaît alors à dire « tri­co­tée ser­rée ». Au Québec, rien ne sem­blait pou­voir frei­ner l’émancipation des femmes, sou­vent mon­trée en exemple.

Un manifeste misogyne que la police refuse de diffuser

Dans les heures qui suivent la tue­rie, on peine à affir­mer que ces femmes ont été visées par le « tireur fou » de l’École poly­tech­nique parce qu’elles étaient des femmes. Le len­de­main, le pre­mier ministre du Québec, Robert Bourassa, ain­si que les repré­sen­tants de l’opposition déplorent à l’Assemblée natio­nale la mort tra­gique des vic­times, sans men­tion­ner leur genre.

Pourtant, les moti­va­tions du tueur n’auraient pas pu être plus claires. Non seule­ment Lépine a expri­mé, ce jour-là, sa haine des fémi­nistes avant d’ouvrir le feu, mais la police révèle qu’il a lais­sé une lettre en forme de mani­feste miso­gyne, accom­pa­gnée d’une liste de 19 femmes consi­dé­rées comme fémi­nistes, par­mi les­quelles des per­son­na­li­tés poli­tiques ou média­tiques, qu’il comp­tait par ailleurs abattre. Les auto­ri­tés poli­cières refusent de la dif­fu­ser mais dévoilent le nom des per­son­na­li­tés visées par Lépine.

Parmi elles se trouve la jour­na­liste Francine Pelletier, qui tente sans suc­cès d’en obte­nir une copie. Ce n’est qu’en novembre 1990 qu’elle rece­vra chez elle une enve­loppe ano­nyme, dans laquelle se trouve une pho­to­co­pie de la lettre, que le quo­ti­dien La Presse publie. Lépine y pré­cise que ce n’est pas le déses­poir éco­no­mique qui a moti­vé son geste, mais bien des rai­sons poli­tiques : «J’ai déci­dé d’envoyer ad patres les fémi­nistes qui m’ont tou­jours gâché la vie.» Le texte est empreint d’une vio­lence anti­fé­mi­niste inouïe. En assas­si­nant les étu­diantes de Polytechnique, Lépine vou­lait rap­pe­ler à l’ordre toutes les femmes qui emprun­taient la voie de l’émancipation.

Dans le mou­ve­ment des femmes, c’était l’état de choc, se sou­vient Manon Massé, dépu­tée de Québec soli­daire (gauche), qui à l’époque mili­tait dans les milieux fémi­nistes. «Rapidement, on s’est fait bâillon­ner, comme si la lettre dans la poche de Marc Lépine n’énumérait pas toutes les figures fémi­nistes de l’époque, et on nous a même accu­sées de récu­pé­rer l’événement.» Elle rap­pelle aus­si le contexte : quelques mois aupa­ra­vant, la Cour suprême du Canada avait recon­nu aux femmes le droit d’interrompre une gros­sesse même si le géni­teur s’y oppo­sait […]. Ce dos­sier avait géné­ré des débats hou­leux, révé­lant une ani­mo­si­té envers les féministes.

L’émancipation des femmes remise en cause

Ainsi, dans les médias comme dans la classe poli­tique, on s’acharne à gom­mer la dimen­sion poli­tique de la tue­rie. Mélissa Blais, pro­fes­seure au dépar­te­ment des sciences sociales de l’université du Québec en Outaouais, a ana­ly­sé l’empressement à effa­cer les mobi­li­sa­tions et les dis­cours fémi­nistes entou­rant la tue­rie de Polytechnique. Ses recherches démontrent qu’au len­de­main de l’attentat, on observe «un déca­lage entre l’ampleur et la diver­si­té des mobi­li­sa­tions fémi­nistes et le peu de cou­ver­ture média­tique qui leur est accor­dée».

Aux fémi­nistes qui défi­nissent cette tue­rie comme un fémi­ni­cide de masse, on oppose le res­pect pour la mémoire des vic­times, et c’est la thèse apo­li­tique du « tireur fou » qui s’impose. On donne par ailleurs très peu la parole aux groupes de femmes œuvrant auprès des sur­vi­vantes de vio­lences mas­cu­lines. Le champ est lais­sé libre à l’expression d’un res­sen­ti­ment viru­lent : si la socié­té qué­bé­coise refuse d’écouter les fémi­nistes, les forces mas­cu­li­nistes, elles, ont bien enten­du le cri de ral­lie­ment lan­cé par Marc Lépine. Soudain, il deve­nait accep­table de se deman­der haut et fort si, au fond, l’émancipation des femmes n’était pas allée trop loin.

Quelques mois après la tue­rie, le Parlement du Canada vote en faveur d’une autre loi restrei­gnant à nou­veau sévè­re­ment le droit à l’avortement. Elle ne sera fina­le­ment pas adop­tée, mais l’ambiance est au retour de bâton. Dans le mou­ve­ment des femmes, se sou­vient la dépu­tée Manon Massé, même si l’on vient de vivre un fémi­ni­cide de masse, la ques­tion des vio­lences patriar­cales n’est pas cen­trale – le trau­ma­tisme était peut-être trop vif. «Il a fal­lu attendre la Marche mon­diale des femmes de l’an 2000 pour qu’on parle de lut­ter contre la pau­vre­té et les vio­lences faites aux femmes. On com­pre­nait com­ment ces enjeux étaient liés, et chaque orga­ni­sa­tion fai­sait sa part, dans son coin. Mais ça a été long avant que le mou­ve­ment s’unisse autour des ques­tions de vio­lence.»

Le 6 décembre 2014, aux envi­rons de 16 heures, une foule se ras­semble au som­met du Mont-Royal, près de l’École poly­tech­nique, à l’occasion du 25e anni­ver­saire de la tue­rie. Le maire de Montréal, le pre­mier ministre du Québec, les familles des vic­times, des per­son­na­li­tés poli­tiques et média­tiques rendent hom­mage aux vic­times, tuées parce qu’elles étaient des femmes. Quatorze fais­ceaux lumi­neux illu­mi­nant le ciel sont ins­tal­lés. Ce jour-là, à l’Assemblée natio­nale, les dépu­tées se lèvent tour à tour pour lire un texte dans lequel elles dénoncent la per­sis­tance des vio­lences faites aux femmes, par­tout dans la socié­té, et évoquent les 1 500 femmes tuées par leur conjoint depuis 1989 et les 1 200 femmes autoch­tones dis­pa­rues ou assas­si­nées. L’émotion est pal­pable. Lorsque le pré­sident de l’Assemblée natio­nale remer­cie les par­le­men­taires pour leur dis­cours, sa voix tremble d’émotion.

Ainsi, en un quart de siècle, le déni a lais­sé place à une sorte de consen­sus. «Il s’agit d’un des seuls évé­ne­ments dont les com­mé­mo­ra­tions se font annuel­le­ment, sans aucune remise en ques­tion, au sein même de l’Assemblée natio­nale», remarque Véronique Hivon, dépu­tée du Parti qué­bé­cois (par­ti indé­pen­dan­tiste, centre-gauche), active depuis plu­sieurs années sur la ques­tion des vio­lences sexuelles et conjugales.

De la « tragédie » à l’attentat « antiféministe »

Lorsque se pro­file le 25e anni­ver­saire de Poly, en 2014, le Québec vient d’être secoué par une vague de témoi­gnages d’agressions sexuelles, à tra­vers le mot-dièse #AgressionNonDenoncée, lan­cé à la suite d’allégations visant un ex-animateur de la chaîne de télé­vi­sion CBC, Jian Ghomeshi. La colère fémi­niste gronde – et, cette fois, la socié­té tend l’oreille –, tein­tant for­cé­ment les commémorations.

Mais même à ce moment, on ne parle pas expli­ci­te­ment d’un atten­tat anti­fé­mi­niste. Il fau­dra attendre le 30e anni­ver­saire de la tue­rie, en 2019, pour qu’une telle qua­li­fi­ca­tion soit offi­ciel­le­ment admise. La plaque com­mé­mo­ra­tive ins­tal­lée à l’entrée de l’École poly­tech­nique est alors chan­gée : elle rap­pelle désor­mais que 14 femmes ont été assas­si­nées le 6 décembre 1989 lors d’un «atten­tat anti­fé­mi­niste». Un chan­ge­ment notam­ment ini­tié par les cher­cheuses Diane Lamoureux (uni­ver­si­té Laval) et Mélissa Blais, du Réseau qué­bé­cois en études fémi­nistes. Auparavant, il n’était ques­tion que d’une «tra­gé­die».

Peut-on tendre un fil entre Polytechnique, la fin du déni entou­rant l’attentat et le mou­ve­ment #MoiAussi (#MeToo en anglais), en 2017 ? «Peut-être que, avec la mémoire de Poly, nous étions plus préparé·es, ou plus disposé·es, à trans­for­mer cette indi­gna­tion en quelque chose de construc­tif», remarque Véronique Hivon, qui demeure cepen­dant réser­vée. «Par contre, cela ne nous a pas empêché·es de vivre très inten­sé­ment #MoiAussi, ce qui pousse à se deman­der: avions-nous fait le néces­saire, comme socié­té, pour lut­ter contre la vio­lence faite aux femmes?» La réponse semble évidente.

Il est vrai que #MoiAussi a per­mis, au Québec, l’ouverture d’un chan­tier de réflexion sur le trai­te­ment judi­ciaire des vio­lences sexuelles et conju­gales. En 2020, le comi­té d’expert·es man­da­té par le gou­ver­ne­ment du Québec a for­mu­lé 190 recom­man­da­tions pour mieux accom­pa­gner les sur­vi­vantes de vio­lences de genre tout au long du pro­ces­sus judi­ciaire. Puis, en sep­tembre 2021, le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, a dépo­sé un pro­jet de loi pré­voyant la créa­tion d’un tri­bu­nal spé­cia­li­sé en matière de vio­lences sexuelles et conju­gales – un pro­jet por­té d’abord par Véronique Hivon, qui fut la pre­mière à en faire la proposition.

Reste que les sta­tis­tiques révèlent une sombre réa­li­té. Durant les dix pre­mières semaines de 2021, presque autant de femmes ont été assas­si­nées par un conjoint ou ex-conjoint que sur toute l’année 2020. Il s’agit d’un nombre record de fémi­ni­cides en si peu de temps. La crise sani­taire a fait explo­ser les demandes auprès des mai­sons d’hébergement pour femmes vic­times de vio­lence, les­quelles dénoncent leur sous-
finan­ce­ment chro­nique depuis des années. Et bien sûr, il reste à éclai­rer les angles morts : de qui parle-t-on, au juste, lorsqu’on se penche sur les vio­lences faites aux femmes ?

Genre, racisme, colonialisme et pauvreté

Alexandra Pierre milite dans le mou­ve­ment des femmes au Canada depuis plu­sieurs années. Elle était enfant au moment de l’attentat de Polytechnique, mais elle en garde un sou­ve­nir clair : «Il y a trois évé­ne­ments poli­tiques qui ont mar­qué mon enfance: la chute du régime Duvalier en Haïti pour des rai­sons fami­liales, la chute du mur de Berlin et Polytechnique.» Aujourd’hui, elle constate la place par­ti­cu­lière qu’occupe Poly dans l’imaginaire fémi­niste, mais aus­si ce que la mémoire de cet évé­ne­ment semble lais­ser de côté. «Lorsqu’on réflé­chit à la vio­lence faite aux femmes, on en parle comme des vio­lences essen­tiel­le­ment fon­dées sur le genre. Si Poly a mon­tré que toutes les femmes pou­vaient être vic­times de vio­lence dans une socié­té patriar­cale, on omet encore, dans la réflexion sur les solu­tions à appor­ter, tout un ensemble d’expériences de la vio­lence qui ne se fondent pas seule­ment sur le genre.» 

L’exemple des femmes et des filles autoch­tones est par­ti­cu­liè­re­ment évo­ca­teur. Elles sont en géné­ral plus sus­cep­tibles d’être vic­times de vio­lence que l’ensemble de la popu­la­tion, et deux fois plus sus­cep­tibles d’être agres­sées sexuel­le­ment au cours de leur vie que les femmes non autoch­tones – un risque qui s’accroît lorsqu’elles sont en situa­tion de pau­vre­té2.

Or, selon le rap­port de L’Enquête natio­nale sur les femmes et les filles autoch­tones dis­pa­rues et assas­si­nées (2019), 40 % des adultes des Premières Nations au Québec vivent dans la pau­vre­té. Ce risque accru par­ti­cipe à la «chaîne his­to­rique d’effacement» des femmes autoch­tones3. Le genre comme seul fac­teur de risque d’exposition à la vio­lence ne per­met pas de cer­ner ces dyna­miques : il faut y voir aus­si l’effet du racisme, du colo­nia­lisme, de la pau­vre­té. Ces mul­tiples fac­teurs sont un écueil que la socié­té qué­bé­coise semble avoir du mal à sur­mon­ter. «L’analyse et les actions sont encore trop étroites. Il y a de la bonne volon­té, mais ce n’est pas encore inté­gré», conclut Alexandra Pierre.

Peut-on dres­ser un paral­lèle entre Poly et l’attentat isla­mo­phobe de la grande mos­quée de Québec en 2017 ? Lorsqu’on lui pose la ques­tion, Alexandra Pierre relève une évi­dence pour­tant dif­fi­cile à arti­cu­ler dans l’espace public qué­bé­cois : «Ce sont deux tue­ries avec une inten­tion poli­tique, per­pé­trées par des indi­vi­dus incar­nant plus qu’eux-mêmes, car ils étaient por­tés par des lames de fond sociales.» Dans le cas de Poly, un res­sen­ti­ment à l’égard de l’émancipation des femmes dans la socié­té. Dans le cas de la mos­quée de Québec, un sen­ti­ment isla­mo­phobe atti­sé par une par­tie de la classe poli­tique qué­bé­coise depuis le début des années 2000.

Le soir du 29 jan­vier 2017, c’est l’heure de la prière au Centre cultu­rel isla­mique de Québec lorsque Alexandre Bissonnette, un étu­diant âgé de 27 ans, admi­ra­teur de Dylann Roof et Elliot Rodger4, mais aus­si de Marine Le Pen et de Donald Trump, fait irrup­tion dans la salle où sont ras­sem­blés les fidèles. Il ouvre le feu et tue six hommes. Mamadou Tanou Barry, Ibrahima Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzedine Soufiane et Aboubaker Thabti. Dix-neuf per­sonnes sont bles­sées. Bissonnette se rend à la police le soir même. Il sera condam­né à la pri­son à vie sans pos­si­bi­li­té de libé­ra­tion avant 25 ans. Jamais il n’a démen­ti l’intention poli­tique de son geste. Pourtant, la socié­té qué­bé­coise a été très prompte à en faire fi.

Pour le premier ministre, l’islamophobie n’existe pas

Dania Suleman, avo­cate et autrice d’un essai consa­cré aux récon­ci­lia­tions pos­sibles entre la foi reli­gieuse et le fémi­nisme (Les Malentendues. Foi 
et fémi­nisme: des droits récon­ci­liables, édi­tions du Remue-ménage, 2021), se sou­vient de l’immense dou­leur res­sen­tie le 29 jan­vier 2017, puis d’un sen­ti­ment de tra­hi­son : «Jusque-là, la socié­té qué­bé­coise pre­nait à la légère les attaques hai­neuses subies par les com­mu­nau­tés musul­manes au fil du temps. Je croyais que la tue­rie de la mos­quée serait le wake-up call [la piqûre de rap­pel], mais on n’a pas su voir que le geste du tueur nais­sait de l’islamophobie ambiante. Très vite, ça a été le retour du “busi­ness as usual”.»

Près de deux ans après l’attentat de la mos­quée de Québec, le pre­mier ministre, François Legault (Coalition Avenir Québec, centre-droit et droite), refu­sait tou­jours de recon­naître l’existence de l’islamophobie au Québec. «Il n’y a pas de jour­née natio­nale contre l’islamophobie, parce qu’il n’y a pas d’islamophobie au Québec», a‑t-il décla­ré en juin 2019. Quelques mois plus tard, son gou­ver­ne­ment adop­tait sa loi sur la laï­ci­té de l’État, une légis­la­tion restrei­gnant l’accès à l’emploi dans le sec­teur public des femmes por­tant le voile, notam­ment en milieu sco­laire. Une par­tie du mou­ve­ment fémi­niste qué­bé­cois s’est enga­gée en faveur de la loi sur la laï­ci­té alors qu’elle repré­sen­tait un obs­tacle direct à l’emploi des femmes musulmanes.

Selon Dania Suleman, ce manque de soli­da­ri­té illustre bien l’incapacité de nom­mer les intri­ca­tions des vio­lences patriar­cales et isla­mo­phobes. Il a fal­lu 30 ans pour que se consti­tue la mémoire de Poly, dans toutes ses nuances, et au-delà des ornières. La bles­sure ne se refer­me­ra jamais com­plè­te­ment. Les fémi­nistes savent pour­tant bien que dans le sillage de la vio­lence peut naître une inta­ris­sable force. Encore faut-il mettre cette force au ser­vice de toutes.

***

1. Selon la recons­ti­tu­tion du par­cours de Marc Lépine par la jour­na­liste Josée Boileau à par­tir du rap­port du coro­ner (offi­cier de police judi­ciaire), d’entretiens et d’archives, dans Ce jour-là. Parce qu’elles étaient des femmes, édi­tions La Presse, 2019.

2. Loanna Heidinger, La vio­lence entre par­te­naires intimes. Expérience des femmes des Premières Nations, métisses et inuites au Canada, 2018, Juristat, Statistique Canada, no 85–002‑X, 2019.

3. Annie Bergeron et Alana Boileau, Nanawig Mamawe Nnawind. Debout et soli­daires. Femmes autoch­tones dis­pa­rues ou assas­si­nées au Québec, édi­tions Femmes autoch­tones au Québec, 2015.
 Les autrices décrivent le phé­no­mène de « chaîne his­to­rique d’effacement » comme consti­tué de dis­pa­ri­tions « direc­te­ment liées aux poli­tiques d’assimilation et d’effacement orches­trées par les gou­ver­ne­ments du Canada et du Québec ».

4. Dylann Roof est un supré­ma­ciste blanc état­su­nien, cou­pable du meurtre par fusillade de neuf parois­siens d’une église de la com­mu­nau­té noire de Charleston, en Caroline du Sud, en 2015.

Elliot Rodger, mû par sa haine des femmes, tue en 2014 six per­sonnes et en blesse 14 à Isla Vista, en Californie, avant de se suicider.

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Retrouvez cet article dans la revue papier La Déferlante n°4, de décembre 2021. La Déferlante est une revue trimestrielle indépendante consacrée aux féminismes et au genre. Tous les trois mois, en librairie et sur abonnement, elle raconte les luttes et les débats qui secouent notre société.