Suite à un rapport du Sénat de 2014 alertant sur les effets néfastes que peuvent avoir les jouets stéréotypés aussi bien dans l’enfance qu’à l’âge adulte 1Chantal Jouanno et Roland Courteau, « Jouets : la première initiation à l’égalité », rapport d’information du Sénat no 183, 2014., les associations Osez le féminisme ! et Les Chiennes de garde ont lancé en 2015 une campagne contre ces produits genrés sous le slogan : « Marre du rose ! »
Constatant, comme c’est indiqué sur le site de la campagne, « qu’il y a bel et bien une conséquence entre le fait d’offrir des jeux roses et bleus » et les inégalités sociales entre les femmes et les hommes, les deux collectifs – rejoints depuis 2018 par un troisième : Pépite sexiste – se fixent alors pour objectif de lutter contre les clichés véhiculés par les jouets qui se cristallisent dans l’usage presque systématique du rose pour colorer ceux conçus pour les filles. Au-delà des jouets, c’est tout le dispositif de vente qui obéit au stéréotype bien ancré que « le rose, c’est pour les filles » : on retrouve la même teinte dans le packaging, la signalétique utilisée pour distinguer les rayons dans les magasins, ou encore dans les catalogues de promotion.
Une « pinkification » qui explose dans les années 1980
L’omniprésence du rose dans les jouets « pour filles », appelée « pinkification », est un phénomène culturel et marketing relativement récent. Il apparaît dans les années 1980, au moment où la poupée Barbie, produit emblématique d’une franchise de jouets associée au rose dès sa création en 1959, connaît un énorme succès. Dans le sillon de la marque états-unienne, d’autres franchises populaires ont marqué leur empreinte rose dans le monde du jouet : les Polly Pocket, qui sont des coffrets à l’intérieur desquels se déploie un univers miniature ; My Little Pony, une série de petits poneys aux grands yeux et à la crinière soyeuse ; Hello Kitty, qui reprend les codes de l’esthétique japonaise du kawaï 2L’esthétique kawaï, mot qui peut se traduire par « mignon », est devenue partie intégrante de l’identité des femmes japonaises dans les années 1980, se diffusant ensuite en dehors de l’archipel via la pop culture, les mangas et les animes., et surtout Disney Princess. Gamme de produits dérivés déployée en 1999, les princesses issues de l’univers Disney remportent un véritable succès marketing, loin devant Barbie. Les jouets en lien avec la thématique des princesses – reprise par de nombreuses autres marques – sont quasi systématiquement proposés avec un packaging rose, quand ils ne sont pas eux-mêmes roses.
Si elle distingue ce qui serait « pour les filles », la pinkification se déploie également dans une asymétrie filles/garçons qui suit l’association couleur-sexe traditionnelle, « rose pour les filles » et « bleu pour les garçons ».
La mise en place d’une telle partition au sein des rayons de jouets vaut néanmoins davantage pour les filles que pour les garçons : les jouets dits masculins ne sont pas si uniformément déclinés en bleu, ils peuvent être aussi rouges, noirs, gris, jaunes, verts, etc.
La couleur n’est toutefois pas le seul marqueur de distinction des jouets. Leur fonction aussi est différente selon qu’ils conviendraient prétendument aux filles ou aux garçons : des répliques de sèche-cheveux, des poupées et des dînettes pour les filles ; des voitures miniatures, des robots et des jeux de construction pour les garçons. En distinguant et opposant le monde dit « des garçons » et celui dit « des filles », la pinkification des jouets est donc une manifestation visible et exagérée d’une polarisation de la société autour de la question du sexe et du genre, reposant sur des clichés sexistes que les enfants reproduisent 3Mona Zegaï, « La mise en scène de la différence des sexes dans les jouets et leurs espaces de commercialisation », Les Cahiers du genre, 2010.: aux filles et aux femmes la coquetterie et la séduction, les activités tournées vers l’intérieur et la cohésion familiale (faire la cuisine, le ménage, s’occuper des enfants), aux garçons et aux hommes celles qui visent à la construction et à l’action tournées vers l’extérieur.
Vif pour Barbie ou décliné dans des teintes plus pastel chez les princesses, le rose renvoie à des modèles limités de ce que peut être une femme : passive, superficielle, coquette, séductrice et maternelle.
Incitées à vouloir du rose même si elles le détestent
Il ne faudrait toutefois pas perdre de vue que cette distinction chromatique est aussi et surtout une stratégie commerciale qui, en créant artificiellement un besoin de différenciation, vise à vendre en double un même objet. L’objectif est que, dans une même famille, garçons et filles désirent chacun·e le jouet qui est censé leur correspondre, entraînant un double achat, tandis qu’un jouet indifférencié aurait pu être partagé par les enfants des deux sexes. En outre, les jouets sont souvent plus chers lorsqu’ils sont déclinés « pour les filles » : si aucune étude n’a été réalisée sur ce sujet en France, Pépite sexiste relaie régulièrement sur ses réseaux sociaux des écarts de prix significatifs.
Vif et impertinent pour Barbie ou décliné dans des teintes plus pastel chez les princesses, le rose renvoie à des modèles limités de ce que peut être une femme : passive, superficielle, coquette, séductrice et maternelle. La pinkification des jouets participe ainsi à la construction de l’identité genrée des filles sur le mode de l’injonction, en proposant un unique modèle de ce que doit être une femme, dans une version exagérée des stéréotypes de féminité.
Mais qu’on ne se méprenne pas : il n’y a pas de mal à ce que des filles veuillent jouer avec un jouet rose, pas plus qu’il n’y a de problème à aimer les princesses ou les poupées. Le ras-le-bol du rose exprimé par les associations féministes tient moins à la couleur et à sa symbolique qu’à son emploi presque systématique. Un monochromatisme qui limite les filles dans leurs choix. À cela il faut ajouter que, souhaitant faire comme leurs copines à l’école, les filles sont également incitées par effet de groupe à vouloir des jouets et des vêtements roses, y compris lorsqu’elles affirment détester cette couleur.
En 2014, une équipe de psychologues comportementaux états-unienne a en effet mis en avant que plus une fille se sent en accord avec son identité de genre, plus elle a tendance à se conformer à des stéréotypes de genre (dont le goût pour le rose) pour « faire fille ». La pinkification conditionne ainsi les filles dans leurs préférences et dans leur capacité à se définir en dehors des stéréotypes de genre : il s’agit soit de se conformer à la règle « Le rose, c’est pour les filles », soit de la braver et d’être alors exclue des normes de féminité.
Le rose omniprésent relève donc bien d’une contrainte spécifique de genre, une entrave au libre développement des filles. Car si les garçons sont, eux aussi, exposés à des stéréotypes de masculinité, ceux-ci sont à la fois plus divers et perçus plus positivement par la société : ils renvoient à l’action (figurines de soldats ou de super-héros), à la création (jeux de construction, répliques d’outils) et aux grands espaces (véhicules miniatures, jeux de plein air), c’est-à-dire à la capacité d’agir sur le monde. En finir avec le « rose-pour-les-filles » et les stéréotypes associés devrait donc passer aussi par une diversification chromatique des jouets « pour filles » et l’intégration de plus de rose dans ceux « pour garçons ». •