Quand désobéir à l’ordre colonial tue

Des révoltes qui ont suivi l’assassinat de Nahel Merzouk, en 2023, aux défilés de soli­da­ri­té avec le peuple pales­ti­nien, en remontant à la mani­fes­ta­tion du 17 octobre 1961 qui s’est achevée en massacre, les combats anti­co­lo­nia­listes dessinent une grammaire sin­gu­lière de la déso­béis­sance. Manel Ben Boubaker, militante anti­ra­ciste et ensei­gnante, propose une réflexion sur les risques encourus par les personnes non blanches quand il s’agit de désobéir à l’ordre colonial.
Publié le 27/07/2026

Une foule de manifestant·es, dont certain·es brandissent des pancartes sur lesquelles il est écrit "La police tue ! Justice pour Naehl" ou juste "Justice pour Nahel".
À Nanterre, le 29 juin 2023, une marche blanche est organisée en hommage à Nahel Merzouk, ado­les­cent tué par la police le 27 juin 2023. Les participant·es dénoncent les violences poli­cières. Crédit : Valérie Dubois / Hans Lucas

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.

27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un ado­les­cent franco­-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène du tir se diffuse rapi­de­ment sur les réseaux sociaux.

C’est le choc et la sidé­ra­tion. Les images le prouvent : il ne pré­sen­tait aucune menace. Nahel Merzouk avait désobéi, comme tous·tes les adolescent·es qui s’essaient au risque avec gour­man­dise : il condui­sait sans permis. C’est sa seule infrac­tion. Mais, pour les garçons non blancs, franchir ces limites est sanc­tion­né par la prison, voire la mort. Désenfantisés1La désen­fan­ti­sa­tion, ou adul­ti­fi­ca­tion, est un mécanisme raciste, selon la poli­to­logue Fatima Ouassak, qui consiste à « n’accorder aucune indul­gence par­ti­cu­lière aux enfants appar­te­nant à un groupe [racial] dis­cri­mi­né, à les traiter aussi vio­lem­ment que les adultes de ce groupe »., ils sont ciblés, jugés et punis comme leurs pères, privés du droit à l’insouciance.

Deux jours plus tard, je me rends à la marche blanche organisée à l’initiative de la mère de Nahel. Mes lunettes de soleil cachent les larmes que je ne parviens pas à contenir en voyant les jeunes de son quartier fermer le cortège avec leurs grosses motos bruyantes. Une lumière me traverse : même dans la des­truc­tion, nous savons rester dignes et flamboyant·es.

Les images de cette mise à mort ont occupé toutes mes pensées, toutes mes dis­cus­sions, toutes mes nuits de ce début d’été. Après la marche, somnolant dans mon salon baigné de chaleur, j’entends des déto­na­tions dehors. Il est près d’une heure du matin. « Ça y est, ça commence ! », dis-je à mon mari. Je suis certaine que certains de mes anciens élèves courent dans la nuit suf­fo­cante d’Aubervilliers, ma ville, située au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. J’écris dans le groupe WhatsApp de la com­mis­sion anti­ra­ciste de Sud Éducation 93. Tous·tes racisé·es, mes camarades vivent dans les villes voisines. Au cœur de la nuit, tous·tes étaient réveillé·es, comme moi, l’esprit inquiet pour ces jeunes qui avaient l’audace de cracher la colère que, tous·tes, nous portions.

J’avais une sensation de déjà-vu. L’automne humide de 2005, lors duquel Zyed Benna et Bouna Traoré étaient morts dans le trans­for­ma­teur élec­trique où ils s’étaient réfugiés par peur de la police, avait laissé place à l’été cani­cu­laire, et c’était moi qui, dix-huit ans plus tard, envoyais des messages à mes élèves, comme un écho tardif des appels inquiets de ma mère à ses proches habitant Clichy-sous-Bois. Ma poli­ti­sa­tion était née exac­te­ment là : de cette angoisse dans la révolte.

L’été de l’asphyxie raciste

Début juillet 2023, j’assiste à des audiences de com­pa­ru­tion immédiate au tribunal de Bobigny. Quelques jours plus tôt, dans une cir­cu­laire publiée le 30 juin, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a fait passer la consigne : « La réponse pénale [doit être] rapide, ferme et sys­té­ma­tique. » Les pro­cé­dures sont brutales. Face aux violences poli­cières et judi­ciaires qui s’abattent sur les jeunes révolté·es, la com­mis­sion anti­ra­ciste de Sud Éducation 93 et la Legal Team anti­ra­ciste2La Legal Team anti­ra­ciste est un collectif de militant·es et d’avocat·es engagé·es contre la répres­sion, le racisme et les violences d’État, qui s’est constitué fin juin 2023. ont pris l’initiative de créer un groupe d’action contre la répres­sion dans le dépar­te­ment. Nous observons les juges, levons des fonds pour payer les avocat·es et nous tenons à dis­po­si­tion des familles des interpellé·es. Nous nous donnons les moyens d’archiver et de témoigner de ces violences d’État.

Entre le 27 juin et le 5 juillet 2023, 3 462 personnes ont été inter­pel­lées dans tout le pays. Des jeunes sont envoyés au dépôt pour de la nour­ri­ture ou des biens volés. À la fin de l’été, le ministère de la Justice a reven­di­qué près de 2 000 condam­na­tions, dont 1 787 peines d’emprisonnement ferme ou avec sursis.

Si l’agitation s’est cris­tal­li­sée, bien évi­dem­ment, contre des com­mis­sa­riats, elle a aussi ciblé quelques écoles, des banques, des super­mar­chés et, parfois, des enseignes de grandes marques comme la boutique Nike au forum des Halles, en plein cœur de Paris. Alors que d’ordinaire les audiences n’ont pas lieu le week-end, samedi 1er juillet, 58 personnes com­pa­raissent devant la 17e chambre du tribunal de Bobigny – 18 sont mineures. Les magistrat·es s’inquiètent de ce qui a été qualifié par la presse d’« invasion », de « razzia » ou de « grand pillage » du magasin Carrefour à Saint-Denis. Ce voca­bu­laire réactive l’imaginaire colonial, trans­for­mant les révolté·es en menace.

Banals et acces­sibles, ces lieux ont été le théâtre d’une revanche de classe et de race nourrie par la colère, pour les uns, ou par l’effet d’opportunité, pour d’autres, dont les condi­tions de vie ne cessent de se dégrader. Mais colère, condi­tions d’existence et racisme sont relégués au second plan dans les salles d’audience : la mécanique judi­ciaire ignore le contexte, exposant sa blanchité et sa nature bourgeoise.

Combattant les violences racistes, sexistes, sexuelles et enfan­tistes au sein de l’Éducation nationale, j’ai connais­sance de tant de faits hautement plus graves ignorés par les hié­rar­chies ou la justice. Un goût rance monte et s’installe dura­ble­ment dans ma gorge. C’est le dégoût.

Lors de ces après-midi passées à prendre des notes, je sors régu­liè­re­ment marcher sur la dalle cabossée qui sert de seuil au tribunal. J’ai besoin de respirer. Je reviens plusieurs jours d’affilée car nous sommes bien peu à faire face à la machine impla­cable et, à l’exception du Bondy Blog3Le Bondy Blog, créé le 11 novembre 2005 à Bondy, en Seine-Saint-Denis, a pour vocation de raconter la France de la diversité ethnique des quartiers popu­laires., lorsqu’ils et elles sont présent·es, les jour­na­listes peinent à saisir ce qui se joue dans les verdicts que rendent les juges.

Un jeune homme échappe à la condam­na­tion : nous applau­dis­sons. Le président du tribunal nous rappelle à l’ordre et menace de décréter le huis clos. Nous savons que notre présence compte, qu’elle est déjà une forme de résis­tance. Nous nous taisons.

Lorsque les mani­fes­ta­tions du racisme atteignent des pics, me revient en tête la longue histoire des luttes anti­co­lo­niales. C’est comme ça que je reste debout quand les émotions tanguent : en m’accrochant aux traces laissées par celles et ceux qui ont résisté avant nous. Elles habitent des livres, des mémoires et des lieux. Comment traverser le pont Saint-Michel sans penser au massacre du 17 octobre 1961 ? Ici, on a noyé des Algérien·nes4Le graffiti « Ici, on noie les Algériens » apparaît dans les jours suivant le massacre du 17 octobre 1961 (lire plus loin), sur le parapet du pont Saint-Michel à Paris. Immortalisé par deux pho­to­graphes, Jean Texier et Claude Angeli, il ne sera montré publi­que­ment pour la première fois qu’en 1985, dans L’Humanité..

Postmémoire

Aucune société ne se débar­rasse des mort·es qu’elle a causé·es mais qu’elle refuse de recon­naître. Ils et elles reviennent obs­ti­né­ment dans les slogans, les gestes et les chants des ras­sem­ble­ments. Les héritier·es de l’immigration post­co­lo­niale le savent, consciem­ment ou non : pour elles et eux, désobéir n’est ni un geste anodin, ni un simple choix. Comme leurs aïeux et leurs aïeules, chaque fois qu’ils et elles s’y sont risqué·es, la mort ou la prison sont apparues à l’horizon. Et pourtant ils et elles n’ont pas pu faire autrement. Héritée de siècles de violences colo­niales, la déso­béis­sance des non-Blanc·hes n’a rien d’une mise en scène de la radi­ca­li­té, d’une roman­ti­sa­tion politique comme la gauche révo­lu­tion­naire aime à en produire.

Alors que la guerre de libé­ra­tion algé­rienne touchait au but, Frantz Fanon écrivait dans les Damnés de la Terre : « La déco­lo­ni­sa­tion, qui se propose de changer l’ordre du monde, est un programme de désordre absolu. La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial sera reven­di­quée et assumée par le colonisé. » Ainsi va le paradoxe : la déso­béis­sance s’impose comme stratégie inévi­table alors qu’elle porte en elle un risque mortel pour ceux et celles que l’ordre raciste veut soumettre.

Il existe des violences du passé dont aucune justice n’est venue suturer la blessure. Alors les mort·es demeurent comme des présences inache­vées qui conti­nuent de circuler parmi les vivant·es. La cher­cheuse éta­su­nienne Marianne Hirsch appelle ce phénomène la « post­mé­moire ». En tra­vaillant sur les enfants de survivant·es de la Shoah, elle décrit la mémoire transmise aux géné­ra­tions qui n’ont pas vécu direc­te­ment les évé­ne­ments : elle ne passe ni par les récits ni par les archives mais par les silences, les gestes et les peurs des rescapé·es. La post­mé­moire, c’est grandir dans les effets per­sis­tants d’un trau­ma­tisme historique.

Rares sont les héritier·es de l’immigration algé­rienne qui ont appris l’histoire du massacre du 17 octobre 1961 à l’école, et tout aussi rares sont celles et·ceux qui en ont entendu parler dans leur famille. Pourtant, quelque chose de cette mémoire circule dans leur méfiance face à la police, dans leur hyper­vi­gi­lance en mani­fes­ta­tion. Le legs du 17 octobre transpire dans les conseils parentaux donnés très tôt aux adolescent·es d’origine magh­ré­bine : ne pas courir, ne pas répondre et laisser ses mains bien visibles lorsqu’on se trouve face à la police. Le silence de la France sur son crime a fait de la mémoire un geste incorporé.

Le coût de la désobéissance des colonisé·es

Mi-octobre 1961, la fédé­ra­tion de France du Front de libé­ra­tion nationale algérien (FLN) avait appelé les Algériens et Algériennes de la région pari­sienne à mani­fes­ter paci­fi­que­ment dans les rues de la capitale : il s’agissait de dénoncer le couvre-feu raciste qu’avait imposé le 5 octobre le préfet de police Maurice Papon aux dits « Français musulmans d’Algérie », en s’appuyant sur une loi du 3 avril 1955, typique de l’arsenal répressif français déployé contre l’insurrection populaire algé­rienne, qui auto­ri­sait les préfets à mettre en place des couvre-feux locaux. Le 17 octobre, cela faisait douze jours qu’aucun·e Nord-Africain·e ne pouvait circuler librement dans Paris entre 20 h 30 et 5 h 30. L’acte de mani­fes­ter était politique et réfléchi, s’inspirant des stra­té­gies de déso­béis­sance civile utilisée alors par le mouvement Noir étasunien pour l’obtention des droits civiques et contre la ségré­ga­tion raciale5La déso­béis­sance civile est le refus assumé publi­que­ment et paci­fi­que­ment de se soumettre à une loi ou un règlement estimé injuste. L’un des exemples de ce type d’action est le refus de la militante Rosa Parks, en 1955 à Montgomery (Alabama), de céder sa place à un Blanc dans le bus..

Ce soir-là, environ 40 000 Algérien·nes quittent les bidon­villes de Nanterre, d’Argenteuil ou d’ailleurs pour rejoindre les grands axes parisiens. Les consignes pour briser le couvre-feu ont été extrê­me­ment strictes : il fallait venir en famille, en habits du dimanche ; inter­dic­tion absolue de porter une arme – pas même un canif.

Photo en noir et blanc d'hommes algériens assis à terre, les mains sur la tête, et de policiers avec des matraques en bois qui les surveillent.
Le 17 octobre 1961, à Paris, des manifestant·es algérien·nes sont arrêté·es par la police et mis·es à terre, les mains sur la tête, en marge de la mani­fes­ta­tion pacifique contre le couvre-feu instauré le 5 octobre par le préfet de police d’alors, Maurice Papon.
Crédit : Fernand PARIZOT / AFP

La répres­sion est d’une violence extrême. Maurice Papon a obtenu l’aval du général de Gaulle pour user de la terreur. Les forces de l’ordre s’en donnent à cœur joie. C’est un massacre, le plus important d’Europe de l’Ouest depuis la Seconde Guerre mondiale, en plein Paris. La police jette dans la Seine et les canaux de la région pari­sienne plusieurs dizaines à plusieurs centaines de personnes6Le nombre exact de victimes du 17 octobre 1961 demeure impos­sible à établir avec certitude. L’impossibilité d’identifier l’ensemble des mort·es constitue en elle-même une violence sup­plé­men­taire.. Elle en arrête 12 000 autres. Comme en 1942 pour la rafle du Vél d’Hiv, la RATP a mis ses bus à dis­po­si­tion de la pré­fec­ture pour trans­por­ter les cibles du racisme d’État. Certaines meurent dans le Palais des sports de la porte de Versailles et les casernes du bois de Vincennes, devenues, quelques jours durant, des centres de rétention. Pendant des semaines, on voit jusqu’aux environs de Rouen des corps remonter à la surface de la Seine. La plus jeune des victimes recensées est une col­lé­gienne. Fatima Beddar avait 15 ans et son corps a été retrouvé le 31 octobre dans le canal de Saint-Denis. En France, ce massacre occupe une place impos­sible : c’est un crime d’État dont la République connaît l’existence, mais qu’elle refuse de regarder en face. En 2012, François Hollande a reconnu « une sanglante répres­sion » sans nommer la res­pon­sa­bi­li­té de l’État.

Déni et mensonges coloniaux

Nos fantômes s’épanouissent au creux de ce déni colonial. Ils en res­sur­gissent régu­liè­re­ment. Comme ce 9 novembre 2005, lorsque le gou­ver­ne­ment de Dominique de Villepin décrète l’état d’urgence après plus d’une semaine de révoltes urbaines. Il s’appuie sur la loi votée en 1955 contre laquelle les Algérien·nes ont manifesté le 17 octobre 1961. Elle n’avait jamais été appliquée depuis.

À l’été 2023, les longues journées passées au tribunal de Bobigny me ramènent aussi à des moments où j’ai été moi-même exposée à cette répres­sion. Parmi tant d’autres mani­fes­ta­tions – contre les crimes policiers, les agres­sions mili­taires fran­çaises ou les violences colo­niales –, celle du 19 juillet 2014 à Barbès, dans le nord de Paris, est restée gravée dans mon esprit. Depuis onze jours, Israël bom­bar­dait Gaza. 343 mort·es, dont 73 enfants, et environ 2 400 blessé·es palestinien·nes étaient déjà recensé·es. Des mani­fes­ta­tions contre ce énième massacre commis par l’État israélien s’organisaient dans le monde entier. Mais, le 18 juillet, Manuel Valls, alors Premier ministre, a décidé de les interdire en France, au prétexte d’un supposé assaut de manifestant·es contre la synagogue de la rue de la Roquette (dans le XIe arron­dis­se­ment) lors d’une marche de soutien aux Gazaoui·es quelques jours plus tôt.

Dans ma vie de jeune militante, c’est la première fois qu’une mani­fes­ta­tion est interdite. Mais rien ne pouvait m’empêcher d’y aller. J’avais la même audace que les jeunes d’aujourd’hui. J’ai arpenté mon quartier, le XVIIIe arron­dis­se­ment de Paris, en contour­nant les barrages policiers sur les bou­le­vards et en tra­ver­sant Montmartre à pied pour gagner la station de métro Château-Rouge.

Un·e manifestant·e avec un keffieh brandit devant son visage une pancarte sur laquelle il est écrit "Résister c'est exister" accompagnée de deux drapeaux palestiniens.
Le 9 novembre 2024, à Paris lors d’une mani­fes­ta­tion de soutien à la Palestine.
Crédit : Xose Bouzas / Hans Lucas

Nous avons très vite été nombreux·ses à être nassé·es. La chaleur était insup­por­table. Rapidement, ma bouche s’est asséchée. C’était ramadan et, comme beaucoup d’autres manifestant·es, je jeûnais. Une femme blanche assez âgée marchait dif­fi­ci­le­ment, cherchant un bus. Je me souviens lui expliquer que tout était bloqué. Au même moment, une amie me retrou­vait dans la foule soudain secouée d’un mouvement de panique. La pression rendait l’air irres­pi­rable. J’ai saisi la main de la vieille femme pour l’emmener avec nous vers la rue Custine. Nous nous sommes réfugiées, toutes les trois, dans la cour d’un immeuble mira­cu­leu­se­ment accessible.

Pendant près d’une heure, nous avons entendu les bruits venus de la rue derrière la porte fermée. Cris, explo­sions, pas de course résonnant sur le bitume brûlant. Le gaz s’infiltrait jusque dans la cour. J’ai frôlé plusieurs fois le malaise. Contrairement à d’autres, nous avions trouvé un abri et échappé aux arres­ta­tions, mais tout est resté comme imprimé dans mon corps.

La rue était à nous

Lorsque mon amie et moi avons quitté cette cour, la mani­fes­ta­tion était dispersée. Nous avons rejoint les groupes dis­sé­mi­nés aux abords du quartier en marchant vers le Sacré-Cœur avant de redes­cendre vers la place du Châtelet. Criant des slogans, des mini-cortèges s’étoffaient au gré des ren­contres : nous retrou­vions toutes celles et ceux qui avaient refusé de dis­pa­raître. Ensemble, nous tentions de faire exister, dans les rues, notre refus de ce qui se déroulait injus­te­ment à Gaza. À chaque micro-rassemblement, la police rap­pli­quait et nous gazait. Au nord, à l’est et au centre de la capitale, nous avons pourtant formé obs­ti­né­ment des cortèges, jusqu’à l’heure de la rupture du jeûne. La rue était à nous.

Alors que nos vies et nos histoires non blanches consti­tuent, en elles-mêmes, un acte de déso­béis­sance face à l’ordre colonial, nous sommes contraint·es, régu­liè­re­ment, de braver des interdits très concrets. « To exist is to resist », peut-on lire sur les murs des camps de réfugié·es en Palestine. « La résis­tance, c’est la voie de l’existence ! », crions-nous aussi.

Neuf ans plus tard, en 2023, c’est encore pour la Palestine que je défie l’ordre raciste qui veut réduire nos voix au silence. Quelques jours après le 7 octobre, le génocide est déjà en germes sous nos yeux. Je suis devenue mère mais, comme en 2014, je n’hésite pas à me joindre aux quelques milliers de personnes qui bravent l’interdiction de mani­fes­ter, à Paris, le 12 octobre.

Sur la place de la République, je reconnais des visages aimés, dont celui de l’amie de 2014. Nous nous recon­nais­sons dans la foule. De nouveaux visages sont là aussi : la nouvelle géné­ra­tion, que je contribue à éduquer, est venue, drapeaux pales­ti­niens et keffiehs en main, hurlant sa soli­da­ri­té avec le peuple pales­ti­nien. Sans expé­rience des mani­fes­ta­tions, la majorité ne sait même pas que le ras­sem­ble­ment est interdit. Avec mes amies, je me tiens un peu en retrait pour observer et essayer de guider cette petite foule en cas d’attaque policière. Nous savons ce qui attend les manifestant·es. Nous tentons de trans­mettre ce que nous savons : placer son keffieh sur sa bouche et son nez pour se protéger du gaz, rester groupé·es et ne jamais céder aux mou­ve­ments de panique, garder en vue une rue vers laquelle s’échapper rapi­de­ment face à une charge ou pour s’extraire d’une nasse en formation. Finalement la police utilise le canon à eau…

Nous ne sommes pas venu·es par désir d’en découdre mais pour refuser que la soli­da­ri­té avec le peuple pales­ti­nien soit dia­bo­li­sée et cri­mi­na­li­sée. Le 28 octobre 2023, place du Châtelet, le ras­sem­ble­ment exigeant un cessez-le-feu à Gaza est, lui aussi, frappé d’interdiction : 1 359 personnes écopent d’une amende de 135 euros. Ce n’est qu’un mois après le début de la guerre géno­ci­daire qu’une mani­fes­ta­tion est fina­le­ment autorisée à Paris. Il aura fallu lutter contre le récit politique faisant de tous·tes les Palestinien·nes des ter­ro­ristes anti­sé­mites pour gagner le droit d’être soli­daires de leur lutte contre le colo­nia­lisme et leur des­truc­tion annoncée.

Désobéir nous a permis de tenir la digue. C’est un geste que, comme nos ancêtres, nous n’avons pas le luxe de refuser, un fardeau dont nous n’avons pas la pos­si­bi­li­té de nous délester : il est coûteux, risqué, mais néces­saire à notre survie et à notre libé­ra­tion. Il tient à la fois de la stratégie incor­po­rée, de la science et de l’intuition. Il se pratique dans la pleine conscience de nos héritages his­to­riques autant que de nos pers­pec­tives futures ; car il s’agit toujours de recon­naître le moment où la prise de ce risque vital en vaut, vraiment, la peine.

  • 1
    La désen­fan­ti­sa­tion, ou adul­ti­fi­ca­tion, est un mécanisme raciste, selon la poli­to­logue Fatima Ouassak, qui consiste à « n’accorder aucune indul­gence par­ti­cu­lière aux enfants appar­te­nant à un groupe [racial] dis­cri­mi­né, à les traiter aussi vio­lem­ment que les adultes de ce groupe ». ↩︎
  • 2
    La Legal Team anti­ra­ciste est un collectif de militant·es et d’avocat·es engagé·es contre la répres­sion, le racisme et les violences d’État, qui s’est constitué fin juin 2023. ↩︎
  • 3
    Le Bondy Blog, créé le 11 novembre 2005 à Bondy, en Seine-Saint-Denis, a pour vocation de raconter la France de la diversité ethnique des quartiers popu­laires. ↩︎
  • 4
    Le graffiti « Ici, on noie les Algériens » apparaît dans les jours suivant le massacre du 17 octobre 1961 (lire plus loin), sur le parapet du pont Saint-Michel à Paris. Immortalisé par deux pho­to­graphes, Jean Texier et Claude Angeli, il ne sera montré publi­que­ment pour la première fois qu’en 1985, dans L’Humanité. ↩︎
  • 5
    La déso­béis­sance civile est le refus assumé publi­que­ment et paci­fi­que­ment de se soumettre à une loi ou un règlement estimé injuste. L’un des exemples de ce type d’action est le refus de la militante Rosa Parks, en 1955 à Montgomery (Alabama), de céder sa place à un Blanc dans le bus. ↩︎
  • 6
    Le nombre exact de victimes du 17 octobre 1961 demeure impos­sible à établir avec certitude. L’impossibilité d’identifier l’ensemble des mort·es constitue en elle-même une violence sup­plé­men­taire. ↩︎

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Manel Ben Boubaker

Professeure d’histoiregéographie en SeineSaint-Denis, autrice et syndicaliste, elle a contribué à l’ouvrage collectif Entrer en pédagogie antiraciste (Shed Publishing, 2023). Elle est membre du comité éditorial de La Déferlante. Voir tous ses articles

Désobéir, une légitime défense

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°23 Désobéir, parue en septembre 2026. Consultez le sommaire.