Eva Doumbia
Eva Doumbia est metteuse en scène, autrice, et fondatrice de la Compagnie La Part du Pauvre/Nana Triban. Elle a mis en scène des textes de Léonora Miano et de Maryse Condé. Directrice artistique du festival Massilia Afropéa, elle est également cofondatrice du collectif Décoloniser les arts, qui milite depuis 2015 pour une meilleure représentation des minorités ethniques dans le domaine des arts et de la culture et dénonce le racisme au sein du monde de la culture française.
Geneviève Sellier
Geneviève Sellier est professeure émérite en études cinématographiques à l’université Bordeaux Montaigne. Spécialiste de l’histoire du cinéma, elle a publié La Nouvelle Vague, un cinéma au masculin singulier (CNRS éditions, 2005). Elle est la fondatrice du site Le genre et l’écran (genre-ecran.net) qui milite « pour une critique féministe des productions audiovisuelles ».
Carole Thibaut
Carole Thibaut est metteuse en scène, autrice et comédienne. Depuis 2016, elle dirige le théâtre des Îlets – centre dramatique national de Montluçon. Engagée contre le sexisme dans la sphère culturelle, elle a notamment participé à la fondation de l’association HF Île-de-France, qui entend se mobiliser contre les discriminations et pour la parité femmes-hommes dans l’art.
Qu’est-ce qui constitue, selon vous, une œuvre « problématique » ?
EVA DOUMBIA C’est le contexte dans lequel elle est présentée. Certains groupes sociaux vont estimer que telle œuvre est problématique pour eux tandis qu’elle ne l’est pas pour d’autres. En fait, forcément, n’importe quelle œuvre, compte tenu de la diversité des opinions, sera problématique.
CAROLE THIBAUT Effectivement, il me semble que, d’une certaine manière, une œuvre d’art est forcément problématique. Ce qui fait la valeur artistique d’une œuvre, c’est le fait qu’elle pose question, qu’elle remue les représentations conventionnelles du monde. La question c’est donc plutôt : auprès de qui l’œuvre pose-t-elle problème ? Et pourquoi ?
GENEVIÈVE SELLIER Je vais dans le même sens : c’est vraiment une question de réception. Beaucoup d’œuvres qui ont été considérées autrefois comme des chefs‑d’œuvre ne sont plus regardables de nos jours. Ou tout au moins, elles sont « problématiques » pour des féministes. Le débat a surgi récemment parce que les présupposés idéologiques de ces œuvres, en particulier en termes de genre, sont devenus visibles, alors que jusqu’à maintenant, ils ne l’étaient pas.
Nombre d’entre nous se demandent comment réagir, en tant que spectateur·ices, face à une œuvre porteuse de représentations racistes, sexistes ou homophobes. Quelles réponses peut-on apporter à cette question ?
EVA DOUMBIA Cette année, nous célébrons les 400 ans de la naissance de Molière. Or, si on regarde son œuvre d’un point de vue contemporain, déconstruit, féministe et antiraciste, on voit que Molière coche toutes les cases de ce qui ne va pas. Les Précieuses ridicules, Les Femmes savantes : c’est sexiste1Lire notre BD Les Précieuses pas ridicules de Delphine Panique parue dans le n0 4 de La Déferlante, décembre 2021.. Je pense que notre rôle à nous, les artistes – mais c’est valable aussi pour les enseignant·es –, c’est de faire lire correctement les textes. Il y a deux ans, mon fils travaillait sur Les Fourberies de Scapin. Je l’ai relu avec lui et j’ai réalisé à quel point c’était raciste. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on continue à enseigner Scapin ? Est-ce qu’on met plein de pincettes, en expliquant que ça fait partie de l’histoire du théâtre et qu’à ce moment-là la France était un pays raciste et sexiste ? L’option qui s’offre à nous, c’est vraiment de contextualiser les œuvres. Il y a quelques années, j’ai assisté avec une amie également afro-descendante à une représentation d’un texte contemporain où il y avait le mot « nègre ». Et j’ai entendu mon amie tchiper 2Bruit de succion qui exprime de la désapprobation ou du dédain et qui est notamment utilisé en Afrique et dans les Antilles. très fort. Je me suis dit : « Ah, ce serait vraiment bien si on pouvait tous tchiper quand on entend quelque chose qui nous offense. » C’est une manière de dire qu’il faut faire attention à qui se trouve dans la salle. Souvent, on part du principe qu’il ne va pas y avoir de femmes, de personnes racisées, ou de personnes homosexuelles dans le public. Et je pense qu’il faut faire attention à cela en tant qu’artiste et toujours se dire qu’il y a potentiellement quelqu’un qui peut être offensé.
GENEVIÈVE SELLIER En France, on a une tradition de l’hagiographie des grands auteurs, à l’école comme dans le monde culturel : on n’apprend ni aux enfants ni aux adultes à avoir un regard critique sur les représentations dominantes. On leur apprend qu’il y a des « grands auteurs » qu’il faut révérer. Or, toute œuvre doit pouvoir être critiquée dans la mesure où elle transmet, consciemment ou inconsciemment, une partie des normes dominantes qui légitiment la domination d’une classe sociale sur une autre, d’un genre sur l’autre, etc. Après la publication de mon livre qui analysait la question des rapports femmes-hommes dans la Nouvelle Vague, je me suis fait descendre en flammes par tous mes collègues parce que, évidemment, la Nouvelle Vague, c’est sacré ! C’est le monument par excellence du cinéma français. Le cinéma d’auteur est pour moi le refuge du masculinisme le plus pervers, parce qu’il se cache derrière la culture d’élite.
« En France, on a une tradition de l’hagiographie des grands auteurs : on n’apprend ni aux enfants ni aux adultes à avoir un regard critique sur les représentations dominantes. »
Geneviève Sellier
Justement, ces dernières années, un certain nombre d’artistes reconnus ont été accusés, voire condamnés, pour des viols, des agressions sexuelles, parfois des féminicides (lire page de gauche). Comment se comporter face à leurs œuvres ?
GENEVIÈVE SELLIER En tant que critique, j’ai le devoir d’aller voir tous les films sur lesquels j’écris. Woody Allen et Roman Polanski sont irrécupérables : leurs films témoignent depuis longtemps d’une vision patriarcale des rapports femmes-hommes. Je considère néanmoins qu’il est important d’écrire sur ces œuvres pour réactiver les défenses des spectateurs et des spectatrices et pour les inciter à ne pas aller les voir.
EVA DOUMBIA Je suis opposée à toute interdiction. Même si je trouve telle ou telle œuvre raciste, jamais je n’en demanderai l’annulation. Par exemple, avec Décoloniser les arts, dont je suis une des cofondatrices, nous sommes allés à la sortie du spectacle de Michel Leeb avec des pancartes pour protester contre la représentation du sketch « L’Africain 3En 2017, pour fêter les 40 ans de sa carrière, l’humoriste Michel Leeb a repris, dans un spectacle, son sketch des années 1980 intitulé « L’Africain », qui comporte de nombreux clichés racistes. ». Mais il est hors de question de l’interdire. De la même manière, concernant la pièce Exhibit B 4En 2014, Exhibit B, spectacle du Sud-Africain Brett Bailey, a provoqué une polémique. Son auteur disait vouloir dénoncer le racisme, mais il lui avait été reproché de reproduire des zoos humains et donc de mettre en scène ses acteurs et actrices noires dans la même position que les Noir·es exhibé·es au xixe siècle. : je n’ai pas eu envie de la voir parce que j’avais vu d’autres œuvres de Brett Bailey qui ne m’avaient pas plu et que je trouvais offensantes. Mais je ne veux pas l’interdire. En revanche, pour le déboulonnage des statues glorifiant l’esclavage, je peux être d’accord parce que ces statues sont censéesrendre hommage, donc ce n’est pas la même chose qu’une œuvre artistique.
CAROLE THIBAUT Toute ma construction culturelle s’est faite à travers la lecture de la littérature dominante : Balzac, Zola, Flaubert, Hugo. Est-ce que je les relis tous avec autant de plaisir ? Non. Mais pour comprendre dans quoi on baigne, il faut comprendre la façon dont le monde a été peint. Même s’il y a des livres que je n’ai pas, ou plus, envie de lire – ceux de Houellebecq, par exemple – je ne peux pas supporter l’idée qu’on censure une œuvre.
Le milieu culturel est très violent parce qu’il n’a pas pensé sa propre domination. Je trouve très intéressant de réfléchir à comment on déconstruit la pensée dominante. Nous qui participons aujourd’hui à ce débat, nous baignons dedans. Même si nous sommes des femmes, noires, vieilles, de multiples origines sociales, nous faisons totalement partie de ce système de domination, puisque nous évoluons à l’intérieur de celui-ci. C’est là où ces systèmes de domination sont le plus piégeux : quand ils agissent de manière inconsciente. Moi, je me rends compte que j’ai encore des points aveugles.
En 2018, le metteur en scène italien Leo Muscato a choisi de modifier le dénouement de Carmen, qu’il proposait au Teatro del Maggio, à Florence : dans sa version, Carmen n’est plus assassinée par don José, mais se défend et le tue. Que pensez-vous de cette initiative ?
CAROLE THIBAUT Je trouve ça assez intéressant d’aller voir ce que ça fait, à l’œuvre, de la travailler en y cherchant une autre forme de résonance. Par exemple, j’ai écrit une pièce qui reprend le trio d’On ne badine pas avec l’amour, de Musset, que j’adore. En retravaillant cette pièce, je me suis rendu compte à quel point elle véhiculait de la violence de classe, notamment parce que Rosette, la jeune villageoise, est complètement écrabouillée et privée de parole. Donc je n’ai pas monté On ne badine pas avec l’amour, j’ai écrit Variations amoureuses, dans laquelle je m’amuse par moments à citer la langue de Musset.
Ce qui serait terrible, ce serait de dire systématiquement : si on monte une œuvre du passé, on la retravaille pour qu’elle réponde aux codes actuels. Alors que ça fait partie de toute la culture qu’on se trimballe. On nous a obligé·es à aller regarder des œuvres en disant : « C’est une œuvre majeure », et bien continuons à les regarder en essayant d’expliquer pourquoi certaines d’entre elles véhiculent des valeurs problématiques. Et allons aussi regarder toutes les œuvres des femmes ou des classes dominées qui ont été effacées : ce sont aussi des grandes œuvres, qui manquent à notre construction culturelle.
« Continuons à regarder les “œuvres majeures”, mais en essayant d’expliquer pourquoi certaines d’entre elles véhiculent des valeurs problématiques. Et allons aussi regarder toutes les œuvres des femmes ou des classes dominées qui ont été effacées. »
Carole Thibaut
EVA DOUMBIA Pour moi, la réinterprétation de Carmen participe de la liberté de l’artiste : il fait ce qu’il veut ! En 2005, j’ai mis en scène J’aime ce pays, de l’écrivain autrichien Peter Turrini. Dans cette pièce, il y a un Noir qui est attaché tout au long de l’histoire et qui ne parle pas. J’ai ajouté un prologue dans lequel l’acteur s’énerve pour dire qu’il ne supporte pas, depuis qu’il est sorti du Conservatoire, de jouer ces rôles. Ça a été extrêmement mal reçu. Et Peter Turrini était très en colère parce que j’avais modifié le texte de sa pièce. Mais il s’agit de ma liberté d’artiste. Cela dit, je suis d’accord avec Carole, il n’y a pas d’obligation à réactualiser systématiquement les œuvres. Je pense que c’est bien de le faire, mais c’est un travail d’artiste militant. Je suis libre d’aller voir la pièce ou pas.
GENEVIÈVE SELLIER Au cinéma, je reviens aux œuvres effacées, beaucoup de femmes cinéastes ont disparu de l’historiographie, même quand elles ont eu du succès à leur époque. Je pense par exemple à Jacqueline Audry, qui a été une très grande réalisatrice féministe et populaire des années 1950 et 19605Après avoir commencé sa carrière comme scripte puis assistante de Max Ophuls et Jean Delannoy, Jacqueline Audry réalise 17 longs métrages de fiction entre 1945 et 1969, dont une adaptation du roman de Colette, Gigi, qui fera trois millions d’entrées en salles. Elle est aussi la première réalisatrice membre du jury du Festival de Cannes, en 1963., et qui a totalement disparu de l’histoire du cinéma. Nous avons une mission importante : c’est de faire vivre les œuvres des femmes – celles d’autrefois et celles d’aujourd’hui.
La création actuelle pose un problème particulier : celle de la programmation de personnes accusées d’agressions, voire condamnées. En 2021, le metteur en scène Wajdi Mouawad a créé la polémique en invitant Bertrand Cantat à composer la musique de Mère, sa dernière pièce. Qu’en dites-vous ?
EVA DOUMBIA C’était à Bertrand Cantat de refuser. C’est une question de dignité. On ne peut pas empêcher Wajdi Mouawad, s’il admire cet artiste, de lui proposer de composer la musique. Quant aux spectateur·ices, c’est à eux et elles de décider de ne pas aller voir le spectacle ou de dire ce qu’ils et elles en pensent. Si j’étais Bertrand Cantat et que j’avais voulu continuer à créer, je l’aurais fait sous un pseudonyme.
En 2020, on a beaucoup parlé de la plateforme américaine HBO Max qui a décidé d’accompagner de plusieurs vidéos de contextualisation le film Autant en emporte le vent – un film qui glorifie le Sud esclavagiste et édulcore l’esclavage. Que pensez-vous de cette initiative ?
GENEVIÈVE SELLIER La question, c’est : comment se fait-il que, aussi bien à l’université que dans le monde de la cinéphilie, on ait pu montrer Autant en emporte le vent sans jamais mettre au jour sa vision, non seulement raciste, mais aussi sexiste ? C’est scandaleux ! On ne peut pas montrer les œuvres du répertoire sans les contextualiser : c’est tout le travail que ne fait pas la Cinémathèque française. Si on veut casser ce rapport patrimonial à la culture, il faut faire ce travail de contextualisation. C’est une mission civique. Les plateformes commerciales sont des entreprises capitalistes : elles ne mettent des avertissements que parce qu’elles sont sensibles à ce que demandent leurs publics.
Comment peut-on produire des œuvres qui ne sont pas oppressives, et promouvoir d’autres regards ?
EVA DOUMBIA En tant qu’artistes, on le fait déjà ! Il y a quelque chose de très important, c’est la question de l’adresse : à qui parle-t-on ? Je pense qu’il faut absolument cesser de vouloir plaire à la majorité blanche et dominante. Parce que, en continuant à faire ça, les artistes s’autocensurent. Ils se disent : « Ah ça, je ne vais pas le mettre parce que ça va mal passer. » Quand on décide de s’adresser à sa propre communauté, qu’elle soit de genre ou culturelle, cela implique de faire un travail sur l’accès à l’art. Si on arrive à faire que la salle soit remplie de jeunes issus des quartiers populaires, de femmes, les choses bougent. Tant que les institutions culturelles resteront essentiellement dirigées par des hommes blancs, les choses ne changeront pas. C’est pour ça que, en plus de nos pratiques artistiques, il faut avoir une pratique militante. En tout cas, c’est mon choix, avec le collectif Décoloniser les arts.
CAROLE THIBAUT Le problème, c’est que la structure du pouvoir est tellement puissante que les femmes, pour s’y faire une place, sont obligées de devenir comme les hommes. Il faut qu’elles en adoptent des codes, le vocabulaire et les attitudes attendues. Donc même si tu es un homme ou une femme noire, ou quelqu’un issu d’un autre milieu social, tu finis par appartenir à cette norme-là…
EVA DOUMBIA On peut aussi travailler sur le public pour qu’il mette une vraie pression [sur les décideurs et décideuses culturelles]. De la même manière qu’il y a une pression du public sur les entreprises audiovisuelles capitalistes pour plus de contextualisation, comme cela a en effet été le cas pour la plateforme HBO Max avec Autant en emporte le vent, les choses peuvent aussi bouger dans le milieu du théâtre. Mais cela nécessite de convaincre le plus possible de spectateurs et de spectatrices à se mobiliser.
GENEVIÈVE SELLIER Il me semble que, pour mettre le public de notre côté, l’important, c’est le collectif. Dans le monde du cinéma, ce qui a vraiment changé les choses, c’est la constitution du collectif 50/50 [une organisation composée de 1 500 professionnel·les, qui crée des outils et propose des mesures incitatives aux pouvoirs publics pour accélérer la diversité dans le milieu du cinéma].
CAROLE THIBAUT Oui, il y a la lutte collective, mais il y a aussi les responsabilités individuelles de chacun·e. Si Adèle Haenel prend la parole, c’est parce qu’elle est dans une position de pouvoir, elle le dit elle-même.
GENEVIÈVE SELLIER Je parle du collectif comme moyen de survie. Si on veut qu’une initiative individuelle perdure, il faut qu’elle s’insère dans un collectif. Si on se retrouve seule, on est fichue. Même une Adèle Haenel, si elle était toute seule, elle serait fichue ! •
Entretien réalisé le 31 mai 2022 en visioconférence par Marie Kirschen.
Artistes mis en cause : les affaires qui ont fait bouger les lignes
Les affaires impliquant des artistes renommés accusés de violences sexuelles et de viols sont nombreuses et anciennes. Mais il faut attendre les prémices du mouvement #MeToo, en 2017, pour que l’opinion publique s’interroge sur l’accueil à leur réserver.
Le cas Woody Allen est un bon exemple de cette lente évolution des mentalités. Accusé de viol depuis les années 1990 par Dylan Farrow, l’une de ses filles adoptives, il a bénéficié du soutien sans failles de l’industrie du cinéma.
En 2016, alors qu’il s’apprête à rejoindre le Festival de Cannes pour présenter son nouveau film, un autre de ses enfants, le journaliste Ronan Farrow dénonce dans la presse « la culture de l’impunité et du silence » qui règne à Hollywood comme dans les médias. Quelques mois plus tard, le 10 octobre 2017, le journaliste d’investigation publie une enquête explosive dans le New Yorker dénonçant les agissements de Harvey Weinstein.
De nombreuses stars hollywoodiennes s’excusent alors auprès de Dylan Farrow d’avoir fermé les yeux sur les accusations portées contre Woody Allen et poursuivi leurs collaborations avec lui.
Ne pas séparer l’homme de l’artiste
En France, les réactions aux choix du magazine Les Inrocks donnent la température de l’opinion sur les affaires de violences sexuelles. Lorsqu’en 2013, dix ans après le meurtre de Marie Trintignant, l’hebdomadaire culturel met à sa une Bertrand Cantat *, les lecteur·ices se font peu entendre.
Mais en octobre 2017, quand le magazine récidive, le contexte culturel a radicalement changé. Entraîné par la chute de Harvey Weinstein, le mouvement #MeToo est en train d’éclore aux États-Unis et d’arriver en France. L’hebdomadaire reçoit de nombreux courriers et présente des excuses : « Mettre [Bertrand Cantat] en couverture était contestable. À ceux qui se sont sentis blessés, nous exprimons nos sincères regrets. »
Fin octobre 2017, malgré les protestations de plusieurs associations féministes, la Cinémathèque française inaugure une rétrospective consacrée à l’œuvre de Roman Polanski. Tandis que, dans la salle, le réalisateur à l’honneur moque les « zinzins » qui tentent de faire interdire ses œuvres, devant l’établissement, des dizaines de militantes viennent rappeler qu’on célèbre ce soir-là un homme accusé de violences sexuelles sur mineure – par la suite, cinq autres femmes dénonceront des viols et des agressions sexuelles par le réalisateur alors qu’elles étaient adolescentes.
Bien qu’exclu de l’Académie des Oscars outre-Atlantique, le réalisateur franco-polonais continue d’être célébré et son film J’accuse, 12 fois nominé aux Césars en 2020, reçoit le prix de la meilleure réalisation. Le matin même, interrogé par des journalistes, le ministre de la Culture d’alors, Franck Riester, estimait, prudent, qu’une récompense de ce genre « serait un symbole mauvais par rapport à la nécessaire prise de conscience que nous devons tous avoir dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes ». Marion Pillas
* Lire l’article de Rose Lamy sur l’affaire Cantat dans La Déferlante n°6, juin 2022.