Réforme des retraites : « Les femmes de chambre cessent souvent le travail vers 45 ans »

Publié le 03/02/2023
La réforme des retraites, en débat depuis lundi 30 janvier au sein de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, est présentée tantôt comme un moyen de corriger les effets néfastes du système actuel pour les femmes aux carrières hachées, tantôt comme une réforme qui, au contraire, les pénalise. Parmi les professions les plus précaires – temps partiels fréquents, pénibilité forte – celles du nettoyage compte un grand nombre de femmes et de personnes issues de l’immigration. Quel avenir la réforme réserve-t-elle à ses travailleur·euses ? La réponse dans cet entretien avec Camille El Mhamdi, juriste de la Confédération nationale des travailleurs-Solidarité ouvrière (CNT-SO).

À quoi les tra­vailleurs et tra­vailleuses du nettoyage doivent-elles s’attendre si la réforme des retraites est adoptée ?

De façon générale, dans le système actuel, les pensions des femmes sont infé­rieures de 40 % à celles des hommes. Cette réforme ne met pas fin à cette iniquité. Au contraire, en repous­sant l’âge légal de deux ans pour tout le monde, elle va en fait conduire les femmes à tra­vailler, en moyenne, sept mois de plus, contre cinq mois pour les hommes. Le rapport d’impact qui accom­pagne le projet de loi le dit très clairement.

Cette injustice sera encore plus forte dans le secteur du nettoyage en raison de sa struc­tu­ra­tion. Parce qu’il s’agit d’un secteur par­ti­cu­liè­re­ment féminisé – par exemple, 95 % de nos adhérent·es sont des femmes –, mais aussi parce que ces tra­vailleuses sont majo­ri­tai­re­ment de natio­na­li­té étrangère : elles sont souvent arrivées en France après l’âge de 30 ou 40 ans. Le fait de commencer à cotiser tard les dessert mécaniquement.

Les carrières hachées sont par­ti­cu­liè­re­ment nom­breuses dans le secteur de la propreté. Cette réforme parvient-elle à gommer les effets d’une carrière incomplète ?

Non. Quand le gou­ver­ne­ment brandit, par exemple, la prise en compte des congés parentaux dans la comp­ta­bi­li­sa­tion des tri­mestres de coti­sa­tion, il la limite à quatre tri­mestres sup­plé­men­taires. Or, les femmes travaillant […]

Les tâches liées au nettoyage sont exclues des critères de péni­bi­li­té du système des retraites.
Crédit photo : Creative Commons.

à temps partiel pour des rému­né­ra­tions très basses ont tendance à prendre plus d’un an de congé parental, car il ne repré­sente pas pour elles de perte signi­fi­ca­tive de revenus. Pour ces petits salaires, la reprise du travail engage des frais – de garde d’enfants notamment – auxquels il est difficile de faire face. Ce qui est présenté comme une avancée dans la réforme est donc clai­re­ment insuffisant.

EN FIN DE CARRIÈRE, CES FEMMES SONT SOUVENT SOLLICITÉES POUR AIDER LEURS FAMILLES,
AVEC DES CONSÉQUENCES NÉFASTES
SUR LEUR NIVEAU DE RETRAITE
 

Même remarque pour les fameuses pensions minimales à 1 200 euros. La condition pour y parvenir est de cotiser 43 annuités. Très peu de tra­vailleuses du secteur du nettoyage y par­viennent. Elles ne seront donc pas concer­nées par la mesure présentée comme la plus sociale de cette réforme. Par ailleurs les périodes de non-emploi ne seraient pas davantage prises en compte que dans le système actuel [6 employé·es sur 10 ont connu un épisode de non-emploi avant de trouver leur employeur actuel.

Que va-t-il se passer spé­ci­fi­que­ment pour les travailleur·euses à temps partiel, qui repré­sentent plus de la moitié des postes du secteur ?

Là non plus, la réforme ne règle rien des inéga­li­tés du système actuel. Pour valider un trimestre de retraite, il faut percevoir dans l’année un salaire repré­sen­tant 150 fois le montant du smic horaire brut. Si on est payé au niveau du smic – les agents d’entretien ont géné­ra­le­ment un taux horaire très légè­re­ment au-dessus – il faut donc réaliser 150 heures en trois mois pour valider un trimestre. Dès lors, si on ne travaille que 40 heures par mois au smic, le trimestre n’est pas comp­ta­bi­li­sé comme cotisé. Ce sont des situa­tions rares, mais qui existent tout de même.
La question se pose par­ti­cu­liè­re­ment pour les femmes en fin de carrière. Elles sont souvent sol­li­ci­tées pour aider leurs familles : s’occuper de leurs petits-enfants ou de leurs parents âgés, avec des consé­quences néfastes sur leur niveau de retraite. Là non plus, la réforme n’apporte aucune véritable amélioration.

On sait que, au-delà des troubles musculo-squelettiques dont elles souffrent, ces professionnel·les déclarent fré­quem­ment des cancers en raison de l’exposition aux com­po­sants chimiques des produits ménagers. Ce projet de réforme en tient-il compte ?

Les métiers du nettoyage sont des métiers à péni­bi­li­té forte. Par exemple, dans le secteur de l’hôtellerie, les femmes de chambre arrêtent souvent de tra­vailler vers 45 ans. Mais les critères de péni­bi­li­té pouvant concerner le secteur du nettoyage ont été exclus par les ordon­nances Macron en 2017 : la manu­ten­tion manuelle de charges, les postures pénibles, les vibra­tions méca­niques et l’exposition aux risques chimiques.
Pour ce qui est du travail de nuit qui est, lui, reconnu, il implique de tra­vailler neuf heures, de façon consé­cu­tive, entre 21 heures et 7 heures. Or, les femmes de ménage com­mencent souvent à tra­vailler à 3 heures du matin, ou tard le soir, mais elles ne tra­vaillent que très rarement neuf heures d’affilée. Elles sortent donc de cette catégorie.

En revanche, ce qui va rester dans cette réforme, c’est l’individualisation de la prise en compte de la péni­bi­li­té, avec le compte pro­fes­sion­nel de pré­ven­tion (C2P). Mais cela implique que la salariée en fasse la demande elle-même. Or, dans le secteur du nettoyage, la plupart d’entre elles sont précaires, très isolées, et n’ont pas connais­sance de ce droit. Quant à celles tra­vaillant chez des par­ti­cu­liers, elles ne sont tout sim­ple­ment pas concer­nées par ce dispositif.

  Pour aller plus loin :

🗞️ Dans Libération, les socio­logues Sibylle Gollac et Céline Bessière dis­sèquent un impensé de la réforme des retraites : si les femmes y sont défa­vo­ri­sées, c’est parce que le travail domes­tique qu’elles effec­tuent gra­tui­te­ment n’est pas pris en compte dans le calcul des pensions.

📰 Marie, 66 ans, conseillère Pôle emploi, ne peut pas encore béné­fi­cier de sa retraite à taux plein. Elle a pourtant commencé à tra­vailler à 14 ans, connu des dizaines de métiers, un divorce et un cancer. Son témoi­gnage est à lire dans Mediapart.

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Sylvie Fagnart

Journaliste indépendante au sein du collectif Hors cadre, elle s’intéresse au numérique et aux questions de genre. Elle travaille avec le magazine en ligne Chut! et l’émission « Affaires sensibles » sur France Inter. Dans le numéro Travailler, elle cosigne le focus sur le travail domestique et l’histoire d’un slogan. Voir tous ses articles